‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 57 sur 105 · RETRAITE DE L'ENNEMI · texte numérisé non relu

RETRAITE DE L'ENNEMI

faisait et ce qu'on disait; il sait bien que je les suivis avec deux cents arquebusiers, toujours tirant sur leur retraite plus d'un mille et demi, crevant de dépit de voir combien lâchement on marchait : qui montrait bien qu'on n'en voulait pas manger.

C'est une mauvaise chose quand le chef craint de perdre : qui va avec crainte ne fera rien qui vaille. S'il n'y eût eu de plus grands que moi en celte troupe, sans tant marchander, j'eusse fait comme au combat des Espagnols que j'avais défaits il n'y avait que quinze jours. Il y eut beaucoup d'excuses de tous côtés, pourquoi nous ne les avions combattus, et non-seulement là, mais partout le Piémont, où on parlait de nous (Dieu le sait) fort honorablement. Après qu'on eut entendu la colonnade, autrement ne se peut - elle appeler, M. de Boutières n'était guère content en soimême. Mais je laisserai ce propos pour en prendre un autre; aussi n'avait-il pas grande créance, et était mal obéi et peu respecté. S'il y avait de la faute de son côté, je m'en remets à ce qui en est; il y en a assez en vie, qui en peuvent parler mieux que moi : cependant était-il sage et bon chevalier; mais Dieu n'a fait personne parfait de tous points.

Trois ou quatre jours après, arriva le sieur Ludovic de Birague, qui proposa à M. de Boutières une entreprise, qui était que, s'il voulait laisser M, de Tais vers les quartiers de Pignerol, où il était gouverneur, avec sept ou huit compagnies, il lui serait facile de prendre Crescentin, Saint-Germain,

184 COMMENTAIRES DE MONTLUG

Saint-Iago; et parce que M. de Boutières était sur l'entreprise de rompre le pont de Carignan, celleci était fort malaisée à résoudre avant la rupture du pont. Or était arrivé M. de Termes avec sa compagnie et les deux compagnies du baron de Nicolas; ils arrêtèrent entre eux que M. de Tais s'en pouvait aller, avec le seigneur Londiné avec sept enseignes, et qu'il en demeurerait encore cinq ou six, les trois compagnies de M. de Dros, qu'il avait refaites, et sept ou huit autres italiennes. Je n'ai pas bonne souvenance si M. de Strozzi était encore arrivé: c'étaient les siennes; il suffit que nous faisions, Français ou Italiens, dix-huit enseignes, sans les Suisses. Il fut arrêté au conseil qu'avant que mettre la main à la rupture du pont, l'on verrait comme succéderait l'entreprise dudit seigneur Ludovic; car si elle succédait mal, et qu'ils fussent défaits, le Piémont demeurait en péril. Mais quelques jours après, nouvelles vinrent à M. de Boutières qu'ils avaient pris Saint-Germain, Saint-Iago, et trois ou quatre autres villettes fermées. Je ne veux pas oublier que M. de Tais m'en voulait mener; de sorte qu'il y eut de la contestation : mais M. de Boutières protesta de ne rompre le pont que je n'y fusse : M. de Termes, M. d'Aussun, le président Birague, le sieur Francisco Bernardin, tenaient le même parti que M. de Boutières ; je fus contraint de demeurer, à mon grand regret, ayant grande envie d'aller avec ledit seigneur de Tais , parce qu'il m'aimait, et avait grande confiance en moi, autant

que de capitaine qui fût en la troupe, et qu'il cherchait toujours les lieux où les coups se donnaient. Lesdites nouvelles venues, se fit la délibération de la rupture du pont en cette manière.

Il fut ordonné que j'irais avec cinq ou six compagnies gasconnes combattre les cent Allemands et les cent Espagnols, lesquels toute la nuit étaient de garde au bout du pont, depuis que notre camp était à Pingue , à quoi je répondis que je ne voulais tant de gens : car il fallait que je passasse par des lieux étroits, et, menant si grande troupe, ferais une si longue file, que la sixième partie n'arriverait pas au combat : bref, que je ne voulais que cent arquebusiers et cent corselets, pour être égaux aux ennemis, espérant qu'avant que le jeu se passât, je ferais connaître que notre nation valait autant que celles des Allemands et Espagnols; et que Boguedemar, La Pallu , et quelque autre capitaine qu'il y avait (il ne me souvient du nom), mèneraient le demeurant de toute la troupe à trois cents pas de moi, pour me secourir si les ennemis sortaient de Carignan pour secourir les leurs : Ton remit cela à ma discrétion. Il y avait une maison à main gauche du pont, et vis-à-vis, où il fut ordonné que les Italiens, qui pouvaient être douze ou quatorze enseignes, iraient à cette maison, pour me favoriser si les ennemis sortaient; ou bien que M. de Dros, avec lesdites compagnies, s'il était arrivé (dont je n'en ai bonne mémoire; toutefois je pense que non, et que c'étaient les Italiens), et

186 COMMENTAIRES DE MONTLUG

M. de Boutières, demeureraient à demi mille de nous avec toute la cavalerie et les Suisses qui étaient à Carmagnole; et le capitaine Labardac, avec sa compagnie, viendrait par delà la rivière avec deux canons, pour tirer une volée ou deux à une maisonnette qui était au bout du pont de notre côté, où les ennemis faisaient leur garde ; et que M. de Salcède, qui s'était naguère venu rendre à nous, entreprendrait de rompre le pont avec soixante ou quatre-vingts paysans portant chacun une hache, auxquels on baillerait sept ou huit bateaux pour se mettre dessous ledit pont, et couper les piliers, non du tout, mais seulement en laisser de la grosseur de la jambe d'un homme : et comme cela serait fait, on couperait les longues pièces de Dois qui tiennent le pont par-dessus; et, cela se séparant, les piliers fondraient d'eux-mêmes, et se rompraient. Il lui fut baillé aussi certains artifices à feu : on lui faisait entendre qu'ils brûleraient les piliers si on les y attachait. Et, comme chacun suivait son ordre, je m'en allai droit au pont avec mes deux cents hommes choisis de toutes nos compagnies, la tête baissée, où je n'y sus être sitôt, que le canon n'eût tiré une volée à la maisonnette, et donna dedans, y tuant un Allemand, que j'y trouvai à mon arrivée, lequel n'était encore du tout mort ; et, quoique ce fût la nuit, il faisait une lune si claire , que l'on voyait ais^nent depuis un bout jusqu'à l'autre, sauf que d'heure à autre il tombait une nuée de brouillard de verglas, durant au-

cune fois demi-heure, d'autres fois moins : quand cela tombait, on ne se voyait pas à un pas l'un de l'autre.

Or, ou du coup de canon, ou du bruit que je faisais à la maison, n'étant à cent pas du pont, les ennemis prirent la fuite, et se retirèrent vers Carignan; je leur fis tirer quelques arquebusades, mais je ne passai plus avant que le bout du pont. Et en même instant arriva M, de Salcède au-dessous avec ses paysans et ses bateaux, lequel, de première arrivée , attacha ses feux artificiels aux piliers ; mais cela ne fut qu'autant de temps perdu, et il fallut qu'il fît mettre ses gens à la hache. Ayant attaché les bateaux auxdits piliers, commencèrent au bout où étaient les Suisses, venant toujours droit à moi qui tenais le bout du pont du côté des ennemis. Cette furie de paysans dura trois ou quatre heures à couper; de sorte qu'encore que les piliers fussent de quatre en quatre, et bien gros, avant que nous eussions aucun empêchement, ils furent coupés jusques à l'endroit ou j'étais. M. de Salcède en faisait toujours reposer une troupe au bord de la rivière contre la berge où ils avaient fait faire un peu de feu, et d'heure en autre les changeait. Pendant ces entrefaites, les ennemis envoyèrent reconnaître par trente ou quarante arquebusiers, sur l'heure que le verglas tombait ; lesquels je ne pus apercevoir ni ouïr, qu'ils ne fussent à moins de quatre piques de moi, et tirèrent au travers de nous. Ce fait, s'en retour-

nèrent tout incontinent ; et encore ne nous virent-ils pas, à l'occasion du verglas et brouillard. Or MM. de Termes et Monneins vinrent à nous avec trois ou quatre chevaux, pour savoir ce que c'était que ces arquebusades; puis envoyèrent devers M. de Boutières lui dire que ce n'était rien, et que nous n'avions point laissé pour cela l'exécution ; ils demeurèrent tous deux seuls avec moi. Et ne tarda pas une heure après, que le verglas recommença à retomber; et revinrent les ennemis à nous, c'est à savoir, six cents Espagnols choisis, et six cents Allemands piquiers, faisant son ordre le seigneur Pierre Colonne en cette manière (car je sus tout depuis), que deux cents arquebusiers viendraient la tête baissée droit à nous, choisis encore parmi les six cents ; les autres quatre cents à leur queue, à cent pas ; et à deux cents pas par derrière, les six cents Allemands. Or avais-je mis les capitaines qui menaient après moi les enseignes, en arrière, à deux cents pas, contre une levée de fossé; et tantôt le capitaine Pavas, mon lieutenant, venait devers moi, et Boguedemar, voir ce que nous faisions , puis s'en retournaient à leur lieu. Du côté du pont devers les Suisses, nous en avions rompu par aventure vingt pas, ayant commencé de couper par le dessus, et trouvâmes que, comme le pont se sépara, il en tomba là quinze ou vingt pas ; ce qui nous donna grande espérance. Cependant M. de Salcède faisait encore couper les piliers, non du tout, mais un peu davantage qu'au commencement; ce qui était

cause qu'il avait ses paysans départis en trois troupes, les uns dans les bateaux, d'autres dessus le pont à couper les traverses, et dix ou douze qu'il y en avait auprès du feu. Comme Dieu veut aider les hommes, il nous montra cette nuit un vrai miracle : en premier lieu, les deux cents arquebusiers vinrent à moi, me trouvant en telle sorte qu'à peine y avait un soldat qui eût le feu sur le serpentin, car ils allaient parfois de dix à douze au feu des paysans pour échauffer un peu les mains, ayant deux sentinelles à cent pas de moi sur le chemin de la ville, me fiant que les Italiens y en missent de leur côté, car ils en étaient encore un peu plus près que moi; mais c'était à côté. Je ne sais comme ils firent, car je n'avais rien, sinon mes deux sentinelles, qui coururent à moi , et comme nous étions à la tête de l'armée, arrivèrent les Espagnols criant Espagne ! Espagne! et tirèrent sur nous tous les deux cents arquebusiers en un coup. MM, de Termes et de Monneins, qui étaient tous deux seuls et à cheval, s'en coururent auprès de M. de Boutières, qui avait déjà vu le commencement du désordre. Et notez que presque tous les deux cents hommes que j'avais au bout du pont se mirent en fuite droit aux enseignes : et tout d'un coup les enseignes se mirent aussi en fuite, et les Italiens qui étaient à main gauche en firent de même; lesquels ne s'arrêtèrent qu'ils ne fussent à la tète ae la cavalerie, où était M. de Boutières. Notre mot était Sainl-Pierrc; mais ne me servit de rien. Alors

190 COMMENTAIRES DE MONTLUG

je commençai à crier: « Montluc! Montluc 1 méchants malheureux, m'abandonnerez-vous ainsi? » Et de fortune j'avais avec moi trente ou quarante jeunes gentilshommes n'ayant encore poil de barbe : c'était la plus belle et brave jeunesse qui fut jamais vue en une petite compagnie : ils pensaient que je m'enfuisse comme les autres. Lesquels, sur mon cri , tournèrent incontinent à moi ; et, sans attendre autre chose, je chargeai droit où ils me tiraient, les arquebusades nous passant au long des oreilles ; mais de nous voir les uns les autres n'était possible, à cause du grand verglas y qui tombait avec une épaisse fumée parmi. Et en j^ courant droit à eux, mes gens firent, tout à coup, criant aussi bien France! comme ils faisaient Espagne! Et j'oserais affirmer à la vérité que nous leur tirâmes les arquebusades à moins de trois piques ; de quoi leurs deux cents arquebusiers furent renversés sur les quatre cents, et le tout renversé sur les six cents Allemands : tellement que tout se mit en route et en fuite droit à la ville; car ils ne nous pouvaient reconnaître. Je les suivis environ deux cents pas ; et nous troubla le grand bruit que notre camp faisait, je n'en ouïs jamais un pareil; vous eussiez dit que tous étaient apostés , s'entr'appelant les uns aux autres. Ces grands criards ne sont pas pourtant les plus vaillants : il y en a qui font les empressés, mais cependant, pour un pas qu'ils avancent, en reculent deux. Ce grand bruit fut cause que je n'eus jamais connaissance du dés-

ordre des ennemis, ni eux aussi du nôtre, à cause des grands cris qu'ils faisaient à rentrée, qui n'était qu'une fausse porte auprès du château, où deux ou trois hommes seulement pouvaient passer de front. Et ainsi je m'en retournai au bout du pont, où je trouvai monsieur de Salcède tout seul, avec dix ou douze paysans de ceux qu'il rafraîchissait ; car les autres qui étaient dans les bateaux coupèrent leurs cordes, et s'enfuirent le long de la rivière, droit à Moncalier : ceux qui coupaient les traverses devers les Suisses laissèrent leurs cognées et haches sur le pont, se jetant dans l'eau, où ils n'avaient l'eau que jusques à la ceinture, parce qu'on n'était pas encore à la profondeur de la rivière. Les Suisses, qui ouïrent ce grand bruit, se mirent à courir vers Carmagnole, ayant opinion que nous et tout notre camp étions en déroute, et prenant les deux canons, s'en allèrent tant qu'ils purent gagner Carmagnole. J'envoyai un de mes soldats devers la fuite pour savoir nouvelles du capitaine Favas mon lieutenant; lequel il trouva, ayant rassemblé trente ou quarante soldats, qui revenait vers le pont voir ce que j'étais devenu, pensant que je fusse mort : et incontinent dépêcha devers Boguedemar, LaPallu et autres capitaines qui avaient fait halte, ralliant une partie de leurs gens, les faisant marcher droit au pont à grand'hâte, disant que j'avais repoussé les ennemis; lesquels incontinent se mirent au grand pas pour me venir trouver. Le capitaine Favas arriva

192 COMMENTAIRES DE MONTLUG

le premier, tout déchiré et rompu, parce que les soldats en foule lui avaient passé dessus le ventre, comme il les pensait rallier ; lequel nous trouva, monsieur de Salcède et moi, au bout du pont, étant sur le propos de ce que nous devions faire ; et comme il arriva, nous conta ses fortunes et de ses compagnons; et, le voyant ainsi accoutré, tout notre cas ne fut que risée. La huée de notre camp dura plus d'une grande heure.

Les autres capitaines étant arrivés, nous conclûmes d'achever de rompre le pont, ou d'y mourir : et promptement je pris cinquante ou soixante soldats, M. de Salcède ses dix ou douze paysans qui lui étaient demeurés; j'ordonnai au capitaine Favas, Boguedemar et La Pallu, qu'ils demeurassent au bout du pont et missent les sentinelles jusques auprès de la ville. Je pensais que les Italiens fussent encore à la maison, et ordonnai au capitaine Pavas qu'il irait lui-même la reconnaître, voir s'ils y étaient; et à son retour il trouva que j'avais fait prendre les haches que les paysans avaient laissées sur le pont, à quinze ou vingt soldats, et, avec les dix ou douze paysans, nous coupions les traverses dudit pont. Et étant arrivé, le capitaine Favas nous dit n'y avoir trouvé personne : ce qui nous pensa un peu mettre à deviner que nous devions faire; mais pour cela n'arrêtâmes d'exécuter notre première résolution ; et après que les cris furent passés, arrivèrent MM. de Termes et de Monneins, lesquels me commandèrent de la part de

M. de Boutières, que j'eusse à me retirer. Ledit sieur de Monneins mit pied à terre, car M. de Termes ne Pouvait, à cause de ses gouttes, et nous vint trou- I ver, et vit que depuis le désordre nous avions fait tomber plus de trente pas du pont et deux coupes que déjà nous avions faites, et commencions à la troisième, qui étaient à quinze ou vingt pas chacune; lequel s'en retourna vers M. de Boutières pour lui dire comme le tout s'était passé, ayant M. de Salcède perdu presque tous ses paysans, mais que nos soldats avaient pris les haches avec lesquelles ils faisaient merveilles de couper; et que tous les capitaines et soldats, M. de Salcède et moi, nous étions résolus de mourir plutôt que de bouger de là qu'il ne fût coupé. Alors M. de Boutières envoya protester contre moi de la perte qui pourrait advenir contre son commandement: ce que ledit sieur de Monneins fit, et nous dit davantage que ledit sieur de Boutières avait commencé de prendre son chemin pour s'en retourner, combien qu'il fît halte à un mille de nous: ce que je crois qu'il faisait, afin que je me retirasse; car il n'avait pas faute de cœur, mais il craignait toujours de perdre. Celui qui est de cette humeur se pourra conserver, mais non pas faire grande conquête. M. de Termes s'était arrêté au bout du pont, comme il entendit que M. de Boutières s'acheminait ; lequel sieur ne retourna pas en arrière, pour apporter ma réponse, avec M. de Monneins, mais manda incontinent à sa compagnie qu'ils ne bougeassent d'où il les avait

laissés : et ainsi coupâmes tout le demeurant de la nuit, jusques à ce qu'il fût près d'une heure de jour, que nous acheminâmes jusques à la petite maisonnette qui était sur la berge. M. de Monneins retourna encore à nous à point nommé, lorsque le dernier coup de hache se donnait, et M. de Termes courut à sa compagnie, pour l'avancer un peu devers nous, afin de favoriser notre retraite. M. de Monneins courut aussi vers M. de Boutières, lequel il trouva attendant son retour : de sorte que nous nous retirâmes sans empêchement aucun, ayant ôté aux ennemis une grande commodité. Or ai-je voulu mettre ceci par écrit, non pour me louer d'une grande hardiesse, mais seulement pour montrer à tout le monde comme Dieu a conduit ma fortune. Je n'étais pas si fol ni si vaillant, que, si j'eusse pu voir les ennemis, je ne me fusse retiré, et peut-être eusse fui comme les autres : ce serait témérité et non hardiesse. Il n'est pas mal séant d'avoir peur quand il y a grande occasion ; car avec trente ou quarante hommes je n'eusse pas été si mal avisé d'attendre le combat.

En ceci les capitaines pourront être instruits de ne prendre jamais fuite, ou, pour parler plus honnêtement, une hâtive retraite, sans avoir reconnu qui les doit chasser; et encore le voyant, chercher les remèdes pour résister, jusques à ce qu'ils n'y voient plus ordre : car après que tout ce que Dieu a mis aux hommes y est employé, alors la fuite n'est pas honteuse ni vilaine. Mes capitaines, mes

compagnons, croyez que, si vous n'y employez le tout, chacun dira, et ceux même qui auront fui avec vous : « S'il eût fait ceci, s'il eût fait cela, le malheur ne lût point advenu, la chose eût mieux succédé : » et tel en brave et parle plus haut, qui a fui peut-être le premier. Et voilà l'honneur d'un homme de bien, pour bien vaillant qu'il soit, en dispute de tout le monde. Quand il ne s'y peut rien plus, il ne faut pas être opiniâtre, mais céder à la fortune, laquelle ne rit pas toujours. On n'est pas moins digne de blâme lors qu'on se perd se pouvant retirer de la mêlée, et qu'on se voit perdu, que si du premier coup on prenait la fuite : l'un est toutefois plus vilain que l'autre; l'un vous fait estimer mal avisé et de peu d'entendement, et l'autre poltron et couard : il faut éviter et l'une et l'autre extrémité.

Il ne faut venir à ces folles et désespérées résolutions, que lorsque vous vous voyez tombés aux mains d'un impitoyable ennemi, et sans merci . c'est là où il faut crever et vendre bien cher votre peau. Un désespéré en vaut dix. Mais fuir, comme on fit, sans voir qui vous chasse, cela est honteux et indigne d'un bon cœur. Il est vrai qu'on accuse le Français d'une chose, c'est qu'il fuit et combat par compagnie : aussi font bien les autres. De toutes tailles bons ouvriers. Or, après que la place fut rendue, je vous dirai que nous sûmes le désordre des ennemis. Ce fut par les gens même de Carignan, et par la propre bouché du

seigneur Pierre Colonne , qui me le conta à Susanne, en la présence du capitaine Renouard, qui ramenait au roi par le commandement de M. d'Enghien, comme sa capitulation portait, après la bataille de Cerisole, que je vous conterai en son lieu.

Cette rupture du pont ne fut pas faite sans grande considération ; car bientôt après les ennemis commencèrent à pâtir, ne pouvant avoir aucun rafraîchissement de Quiers, comme ils avaient paravant de nuit à autre, et ayant entendu MM. de Tais et le seigneur Ludovic de Birague le succès de l'entreprise du pont, mandèrent à M. de Boutières que s'il voulait venir aux quartiers où ils étaient, qu'ils pensaient qu'on emporterait Ivrée. Sur quoi M. de Boutières et son conseil furent d'opinion qu'il y devait aller, et laisser garnisons à Pingue, Viaus, Vigon, et autres lieux plus proches de Carignan; il me semble que M. d'Aussun y demeura chef avec douze ou quatorze enseignes italiennes, et trois ou quatre des nôtres, sa compagnie, et quelques autres de gens à cheval desquelles il ne me souvient.

Les ennemis n'avaient nul homme à cheval dans Carignan; ce qui était cause qu'ils étaient tenus à l'étroit d'un côté et d'autre. Et partit M. de Boutières avec MM. de Termes , de Saint-Julien, président Birague, et sieur Maure; et allâmes nous réunir ensemble à Saint-Iago et Saint-Germain; puis nous acheminâmes devant Ivrée, où ne fîmes

Page 1