‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 59 sur 105 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Commandement du comte d'Enghien. —Mission de Montluc. — Son discours au roi devant le conseil. — Bataille de Cerisole.

[1 544] A la venue de ce brave et généreux prince4, lequel promettait beaucoup de lui, pour être doué d'infinies bonnes parties, étant doux, humain, vaillant, sage et libéral, tous les Français et nos partisans s'éjouirent beaucoup, et moi particulièrement, parce qu'il m'aimait et estimait plus que je ne méritais. Après qu'il eut reconnu ses forces, ses munitions et les places que nous tenions, et qu'il eut pourvu à tout au moins mal qu'il eût pu, vers le commencement de mars, il me dépêcha devers le roi pour l'avertir du tout, et

1. Le comte d'Enghien était frère d'Antoine de Bourbon, père de Henri IV, et du premier prince de Condé.

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comme le marquis du Guast dressait une grande armée, et comme lui venaient de nouveaux Allemands de renfort, et 3e prince de Salerne venait aussi du côté de Naples, qui menait six ou sept mille Italiens. C'était au temps que l'empereur et le roi d'Angleterre s'étaient accordés, et avaient fait ligue pour entrer dans le royaume de France lequel ils avaient partagé. Je demeurai à la cour près de trois semaines m'étant acquitté de ma charge, qui était en somme de demander quelque secours, et congé de donner une bataille. Et sur la fia dudit mois, arrivèrent des lettres au roi de la part de M. d'Enghien, par lesquelles il l'avertissait comme il étaitarrivé à Milan sept mille Allemands, lesquels étaient les meilleurs que l'empereur eût devant Landrecy, où il y avait sept régiments; mais il ne put combattre alors le roi ; et il commanda à tous les sept colonels de choisir mille hommes chacun de leurs troupes, leur faisant laisser leurs lieutenants pour tenir leurs régiments prêts; et ainsi les envoya en Italie se joindre avec le marquis du Guast. Et suppliait M. d'Enghien Sa Majesté de me renvoyer incontinent devers lui, avec prière de me faire quelque bien pour récompense de mes services, et pour m'encourager à faire mieux. Sa dite Majesté me donna un état de gentilhomme servant (en ce temps-là ce n'était pas peu de chose, ni à si bon marché comme à cette heure), et me fit servir à son dîner, me commandant qu'après le dîner je fusse prêt pour m'en retourner en Pié-

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mont : ce que je fis* Et sur le midi, M. Famiral cPAnnebaut me manda d'aller trouver le roi , qui était déjà entré en son conseil, là où assistaient M. de Saint Pol, M. l'amiral, M. le grand écuyer Galliot, M. de Boissy (qui depuis a été grand écuyer), et deux ou trois autres desquels il ne me souvient, et M. le dauphin, qui était debout derrière la chaise du roi : et n'y avait assis que le roi; M. de Saint-Pol près de lui, M. l'amiral de l'autre côté de la table, vis-à-vis dudit sieur de Saint-Pol. Et comme je fus dans la chambre, le roi me dit: « Montluc, je veux que vous vous en retourniez en Piémont, porter ma délibération et de mon conseil à M. d'Enghien, et veux que vous entendiez ici la difficulté que nous faisons, pour ne lui pouvoir bailler congé de donner bataille, comme il demande ; » et sur ce, commanda à M. de Saint-Pol de parler. Alors ledit sieur de Saint-Pol allégua l'entreprise de l'empereur et du roi d'Angleterre, lesquels dans cinq ou six semaines avaient résolu entrer dans le royaume, l'un par un côté, et l'autre par l'autre ; et que si M. d'Enghien perdait la bataille, le royaume serait en péril d'être perdu, parce que toute l'espérance du roi, quant aux gens de pied, était aux compagnies qu'il y avait en Piémont, et qu'en France il n'avait que gens nouveaux et légionnaires; étant beaucoup meilleur et plus assuré de conserver le royaume que non le Piémont, où il fallait seulement se tenir sur la défensive, sans mettre rien au

*a t r e*., fia - . y

hasard d'une bataille, la perte de laquelle perdrait non-seulement le Piémont, mais mettrait le pied à l'ennemi en France de ce côté là. M. l'amiral en dit de même, et tous les autres aussi, discourant chacun comme il lui plaisait. Je trépignais de parler, et, voulant interrompre lorsque M. Galliot opinait, M. de Saint-Pol me fit signe de la main, et me dit : « Tout beau, tout beau! » ce qui me fit taire, et je vis que le roi se prit à rire. M. le dauphin n'opina point, et je crois que c'était la coutume; mais le roi l'y fit assister, afin qu'il apprît ; car devant ces princes il y a toujours de belles opinions, non pas toujours bonnes : on ne parle pas à demi, mais toujours à l'humeur du maître : je ne serais pas bon là, car je dis toujours ce qu'il m'en semble. Alors le roi me dit ces mots : « Avez-vous bien entendu, Montluc, les raisons qui m'émeuvent à ne donner congé à M. d'Enghien de combattre ni de rien hasarder? » Je lui répondis que je l'avais bien entendu, mais que, s'il plaisait à Sa Majesté me permettre de lui en dire mon avis, je le ferais fort volontiers, non que pour ce Sa Majesté en fît autre chose, sinon ce qu'elle et son conseil en avaient déterminé. Sa Majesté me dit qu'il le voulait, et que je lui en disse librement ce que m'en semblait. Alors je commençai en cette manière; il .m'en souvient comme s'il n'y avait que trois jours ; Dieu m'a donné une grande mémoire en ces choses, dont je le remercie ; car encore ce m'est grand contentement, à présent qu'il ne me reste plus

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qu'à me ressouvenir de mes fortunes pour les décrire au vrai, sans rien ajouter : car, soit le bien, soit le mal, je le veux dire.

« Sire, je me tiens bien- heureux tant de ce qu'il vous plaît que je vous dise mon avis sur cette délibération qui a été tenue en votre conseil, que parce aussi que j'ai à parler devant un roi soldat, et non devant un roi qui n'a jamais été en guerre. Avant qu'être appelé à cette grande charge que Dieu vous a donnée, et depuis, vous avez autant cherché la fortune de la guerre que roi qui jamais ait été en France, sans avoir épargné votre personne non plus que le moindre gentilhomme; donc ne dois-je craindre, puis que j'ai à parler à un roi soldat. » M. le dauphin, qui était derrière la chaise du roi, et vis-à-vis de moi, me faisait signe de la tête; ce qui me fit penser qu'il voulait que je parlasse hardiment, et me donnait plus de hardiesse, de laquelle je n'ai eu jamais faute, car la crainte ne me ferma jamais la bouche. « Sire, dis-je, nous sommes de cinq à six mille Gascons comptés, car vous savez que jamais les compagnies ne sont du tout complètes; aussi tout ne se peut jamais trouvera la bataille: mais j'estime que nous serons cinq mille cinq cents ou six cents Gascons comptés, et de cela je vous en réponds sur mon honneur; tous, capitaines et soldats, vous baillerons nos noms et les lieux d'où nous sommes, et vous obligerons nos têtes que tous combattrons le jour de la bataille, s'il vous plaît de l'accorder, et

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nous donner congé de combattre. C'est chose que nous attendons et désirons il y a longtemps, sans tant chicaner. Croyez, Sire, qu'au monde il n'y a point de soldats plus résolus que ceux-là: ils ne désirent que mener les mains. Il y a d'ailleurs treize enseignes de Suisses: je connais les six de Saint- Julien mieux que celles du Baron, lesquelles Fourly commande: j'ai vu faire la solde à toutes. Il y peut avoir autant d'hommes comptés parmi eux que parmi nous. Ils vous feront pareille promesse que nous, qui sommes vos sujets, et vous enverront les noms de tous, pour les envoyer à leurs cantons, afin que, s'il y en a quelqu'un qui ne fasse son devoir, qu'il soit dégradé des armes j C'est chose à laquelle ils se veulent soumettre, comme ils m'ont assuré à mon départ; et, puisque c'est une même nation, je crois que ceux du Baron n'en feront pas moins : Votre Majesté les a pu connaître à Landrecy. Voilà donc, Sire, neuf mille hommes, ou plus, desquels vous pouvez faire état, et assurer qu'ils combattront jusqu'au dernier soupir de leurs vies. Quant aux Italiens et Provençaux qui sont avec M. des Cros, et aussi des Gruyens1, qui nous sont venus trouver devant Ivrée, je ne vous en assurerai pas, mais j'espère qu'ils feront tous aussi bien que nous, surtout quand ils nous verront mener les mains. » Je levai alors le bras en haut, comme si c'était pour frapper, dont

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