‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 62 sur 105 · DISCUSSION DANS LE CONSEIL · texte numérisé non relu

DISCUSSION DANS LE CONSEIL

laient et disaient que le roi ne se devait aucunement arrêter à mes paroles. M. l'amiral ne dit jamais mot, mais souriait, et je crois qu'il s'était aperçu des signes que M. le dauphin me faisait, étant presque vis-à-vis l'un de l'autre. M. de Saint- Pol recharge encore, disant au roi : « Quoi I monsieur, il semble que vous voulez changer d'opinion, et faire attention aux paroles de ce fol enragé? » Auquel le roi répondit, disant: « Foi de gentilhomme, mon cousin , il m'a dit de si grandes raisons et m'a représenté si bien le bon cœur de mes gens, que je ne sais que faire » Lors ledit seigneur de Saint- Pol lui dit: « Je vois bien que vous êtes déjà tourné. » Il ne pouvait voir les signes que M. le dauphin me faisait, car il avait le dos tourné à lui, comme faisait M. l'amiral. Sur quoi le roi, adressant la parole audit sieur amiral, lui dit qu'est-ce que lui en semblait? M. l'amiral se prit encore à sourire et lui répondit : « Sire , voulezvous dire la vérité ? vous avez belle envie de leur donner congé de combattre. Je ne vous assurerai pas, s'ils combattent, du gain ni de la perte, car il n'y a que Dieu qui le puisse savoir : mais je vous obligerai bien ma vie et mon honneur que tous ceux-là qu'il vous a nommés combattront, et en gens de bien, car je sais ce qu'ils valent, pour les avoir commandés. Faites une chose : nous connaissons bien que vous êtes à demi gagné, et que vous penchez plus du côté du combat qu'au contraire; faites votre requête à Dieu, et le priez qu'à

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ce coup vous veuille aider et conseiller ce que vous devez faire. » Alors le roi leva les yeux au ciel, et, joignant les mains, jetant le bonnet sur la table, dit : « Mon Dieu , je te supplie qu'il te plaise me donner aujourd'hui le conseil de ce que je dois faire pour la conservation de mon royaume, et que le tout soit à ton honneur et à ta gloire. » Sur quoi M. l'amiral lui demanda: « Sire, quelle opinion vous prend-il à présent? » Le roi, après avoir demeuré quelque peu, se tourna vers moi, disant, comme en s'écriant: « Qu'ils combattent! qu'ils combattent! » — «Or donc il n'en faut plus parler, dit M. l'amiral ; si vous perdez, vous seul serez cause de la perte, et si vous gagnez, pareillement; et tout seul en aurez le contentement, en ayant donné seul le congé. » Alors le roi et tous se levèrent, et moi je tressaillais d'aise. Sa Majesté se mit à parler avec M. l'amiral pour ma dépêche, et pour donner ordre au payement, dont nous avions faute. M. de Saint-Pol m'accosta, et me disait en riant : « Fol enragé, lu seras cause du plus grand bien qu'il pourrait venir au roi, ou du plus grand mal. » Ledit sieur de Saint-Pol ne m'avait rien dit pour haine qu'il me portât, car il m'aimait autant que capitaine de France, et de longue main, m'ayant connu du temps que j'étais à M. le maréchal de Foix; il me dit encore qu'il fallait bien que je parlasse à tous les capitaines et soldats, et que la grande confiance et estime que le roi avait en nous, l'avait fait condescendre à nous donner congé de corn-

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battre, et non la raison, vu l'état auquel il se trouvait. Alors je lui répondis : « Monsieur, je vous supplie très-humblement, ne vous mettez en peine ni crainte que nous ne gagnions la bataille ; et assurez-vous que les premières nouvelles que vous en entendrez seront que nous les avons tous fricassés, et en mangerons si nous voulons. » Alors le roi s'approcha et me mit la main sur le bras, disant : « Montluc, recommande-moi à mon cousin d'Enghien et à tous les capitaines qui sont par delà, de quelque nation qu'ils soient, et leur dis que la grande confiance que j'ai en eux m'a fait condescendre à leur donner congé de combattre, les priant qu'à ce coup ils me servent bien, car je ne pense jamais en avoir tant de besoin qu'à présent; et que c'est à cette heure qu'il faut qu'ils montrent l'amitié qu'ils me portent; et qu'en bref je lui enverrai l'argent qu'il demande. » Je lui répondis: «Sire, je ferai votre commandement, et ce sera un coup d'éperon pour les réjouir et donner encore plus de volonté de combattre; je supplie très-humblement Votre Majesté ne vous mettre en aucun doute de l'issue de notre combat, car cela ne vous servirait que de travail à votre esprit; mais réjouissez -vous sur l'attente d'avoir bientôt bonnes nouvelles de nous : mon esprit et mon présage ne me trompa jamais. » Et sur ce, luibaisai les mains, et pris congé de Sa Majesté. M. l'amiral me dit que je l'allasse attendre à sa garde-robe. Je ne sais si c'était M. de Marchemontou M. deBayardqui

descendit avec moi; et en sortant, je trouvai sur la porte MM. de Dampierre, de Saint-André, d'Assier, et trois ou quatre autres, qui me demandèrent si je portais le congé à M. d'Enghien pour combattre. Je leur répondis en gascon : « Hares y harem aux pics et patacs*. Entrez, entrez promptement, si vous en voulez manger, avant que M. l'amiral se départe du roi : » ce qu'ils firent, de sorte qu'il y eut de la dispute sur leur congé; toutefois à la fin Sa Majesté leurpermit; lesquels n'empirèrent la fête, car après eux vinrent plus de cent gentilshommes en poste >< pour se trouver à la bataille : entr'autres, les sieurs de Jarnac, de Châtillon, depuis amiral; le fils de M. l'amiral d'Ànnebaut, le vidame de Chartres, et plusieurs autres, desquels il n'y mourut que M. d'Assier, que j'aimais plus que moi-même, et Chamans, qui avait été blessé quand je combattis les Espagnols en la plaine de Perpignan : quelques autres en y eut de blessés, mais non qu'il mourussent. Il n'y a prince au monde qui ait la noblesse plus volontaire que le nôtre: un petit sourire de son maître échauffe les plus refroidis, sans crainte de changer prés , vignes et moulins en chevaux et armes: on va mourir au lit que nous appelons le lit d'honneur.

Étant arrivé au camp, je m'acquittai de ma charge envers M. d'Enghien, et lui présentai les lettres du roi : qui fut grandement réjoui, et médit ces mêmes

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