‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 65 sur 105 · OPINIONS CONTRADICTOIRES · texte numérisé non relu

OPINIONS CONTRADICTOIRES

commissaire de l'artillerie, fut aussitôt là avec l'artillerie que pas un de nous. Nous entendions les tambourins des ennemis aussi clair presque comme les nôtres. Je ne vis de ma vie camp si volontaire, ni soldats si désireux de combattre que celui-là, sauf quelques-uns des grands de Tannée, qui persécutaient toujours M. d'Enghien de ne hasarder point, et lui mettaient devant la perte que ce serait au roi s'il perdait la bataille, laquelle peut-être pourrait causer la perte du royaume de France. D'autres lui mettaient en tête qu'il devait combattre : de sorte qu'ils mettaient en tel trouble ce pauvre prince, qui était encore bien jeune, qu'il ne savait de quel côté se tourner. Vous pouvez penser si je passionnais, et si j'eusse parlé haut, si c'eût été bille pareille ; encore ne me pus-je tenir de parler. Les seigneurs qui étaient venus de France tenaient tous le parti de combattre. Je pourrais bien nommer qui étaient et les uns et les autres, si je voulais ; mais je ne le veux faire, car je ne me suis pas mis à écrire pour dire du mal de personne : mais M. l'amiral de Châtillon et M. de Jarnac, qui sont encore en vie, le savent aussi bien que moi. Les uns et les autres avaient raison, et n'étaient poussés d'aucune peur; mais seulement la crainte de perdre tout les retenait en bride : et tel peut-être, comme j'ai vu souvent, opine contre sa volonté et contre la pluralité des voix, afin qu'après il puisse dire, si la chose succède mal : « Je n'étais pas de cet avis : je l'avais bien dit , mais je n'en fus pas cru. »

216 COMMENTAIRES DE MONTLUG

Eh! qu'il y a de tromperie au monde! et en notre métier plus qu'en autre qui soit.

Ainsi que nous devions marcher pour aller combattre, il y en eut quatre ou cinq qui tirèrent à part M. d'Enghien, descendant à pied, et l'entretinrent, se promenant plus de demi-heure. Tout le monde grinçait les dents de ce qu'on ne marchait. Enfin leur conclusion fut que tous les régiments de gens de pied se retireraient à leurs logis, comme aussi l'artillerie et la gendarmerie, et que M. d'Enghien avec quatre ou cinq cents chevaux , et partie des capitaines qui étaient de son conseil, s'en iraient sur la plaine de Cerisole découvrir le camp de l'ennemi, et que j'amènerais après lui quatre cents arquebusiers , et tout le demeurant au logis. Je vis alors un monde de personnes désespérées, et crois que si Dieu eût tant voulu pour M. d'Enghien qu'il fût marché, il en eût emporté la bataille sans grande difficulté ; car les tambourins que j'avais ouï retourner en arrière, c'étaient tous les Espagnols qui allaient retirer deux canons qui s'étaient engagés sans pouvoir tirer avant ni arrière; et n'eussions trouvé rien à combattre que les Allemands, Italiens, et la cavalerie, laquelle ni le marquis même ne nous pouvait échapper. Et comme nous eûmes demeuré plus de trois heures vis à vis des ennemis, qui étaient en une plaine entre Sommerive et Cerisole, lesquels ne pensaient rien moins que de combattre (et dit le marquis du Guast à M. de Termes depuis, étant prisonnier,

Page 1