OCCASION MANQUÉE
comme il m'a raconté, que jamais il n'avait eu tant de peur d'être perdu que ce jour-là; carie meilleur de son espérance était en l'arquebuserie espagnole) , M. d'Enghien s'en retourna à Carmagnole aussi mal content que prince fut jamais ; et à la descente d'un bois retournant audit Carmagnole, je lui dis en passant, présents MM. de Dampierre et de Saint-André, ces mots : « Monsieur, monsieur, ce matin quand vous vous êtes levé, que pouviezvous demander à Dieu autre chose que ce qu'il vous a donné aujourd'hui, qui est de trouver en pleine campagne, sans haie ni fossé, vos ennemis, ce que vous avez tant désiré? Je vois bien que vous voulez plutôt croire ceux qui vous conseillent de ne combattre que ceux qui vous conseillent de combattre. » Alors il commença à renier, et dit qu'il n'en croirait plus personne que soi-même ; à quoi je connus bien que je l'avais mis en colère : je rechargeai en cheminant, disant : « Hé ! non, monsieur, non, de par Dieu, n'en croyez personne que vous-même : car nous savons bien que vous ne désirez autre chose que le combat, et Dieu vous aidera. » Je m'en allai ainsi droit à Carmagnole, fort fâché, me souvenant de ce que j'avais tant assuré le roi en son conseil. Et dès que ledit sieur arriva à Carmagnole , il appela tous ceux qui entraient en son conseil.
Je trouvai à mon arrivée tous les capitaines de notre régiment mutinés, jusqu'aux soldats, qui demandaient paye; maison les amusa sur l'arrivée
de M. de Langey, qui portait quelque argent. Je fus prié par M. de La Môle Faîne, qui avait deux enseignes, lequel fut tué le lendemain, que je parlasse à M. d'Enghien pour tous, et qu'ils m'avoueraient. Nous voilà tous dedans la salle : et par fortune MM. de Dampierre et de Saint-André n'étaient encore entrés, qui nous trouvèrent tous mutinés, et nous dirent ces mots : « Ayez patience, je vous prie, jusqu'à ce que monsieur sera hors du conseil : » et je crois qu'ils lui avaient parlé par le cheiïiin, car je trouvai M. d'Enghien au milieu d'eux : et ainsi entrèrent dans la chambre, et ne tarda guère qu'ils sortirent.
M. de Dampierre sortit le premier, qui nous trouva tous à la porte de la chambre, et, parce que M. d'Enghien venait après lui, en me regardant il mit le doigt sur la bouche, en signe que je ne disse mot. M. d'Enghien passa tout en courroux droit à sa chambre, les autres colonels et capitaines chacun à son logis, et nous ne bougeâmes point. Incontinent après MM. de Dampierre et Saint-André sortirent en la salle, et nous dirent ces mots: « Allez-vous-en à vos logis, préparez-vous, car nous combattrons demain. » En sortant nous regardions ceux qui voulaient qu'on combattît; lesquels se tiraient devers nous autres, ce qui nous donna aussi espérance de combattre. Car le soir que j'accompagnai M. de Dampierre à son logis, il me dit la proposition qu'avait faite M. d'Enghien au conseil, qui fut sur l'erreur qu'il connaissait avoir faite de