‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 67 sur 105 · RÉSOLUTION DE COMBATTRE · texte numérisé non relu

RÉSOLUTION DE COMBATTRE

ne combattre point, ayant perdu un avantage qu'il ne pourrait recouvrer, et qu'il les priait tous de le considérer et se résoudre de combattre. Alors il y en eut qui commencèrent à discourir ce qu'ils lui avaient dit auparavant, de la perte que le roi ferait, avec plusieurs autres choses et raisons pour l'empêcher; d'autres tenaient l'opinion qu'ils avaient toujours suivie, qu'il fallait donner la bataille : mais M. d'Enghien, qui se vit être tombé en même dispute qu'auparavant, se mit en colère et dit qu'il était résolu de combattre à quelque prix que ce fût; et que, s'il y avait homme qui voulût plus disputer le contraire , il ne l'estimerait jamais tel qu'il l'avait estimé. Alors un qui l'avait tant empêché, répondit : « 0 monsieur, est-ce une résolution que vous avez prise de combattre? » — « Oui, dit M. d'Enghien. » — « Or donc, répondit l'autre, il n'est pas question de disputer autre chose. » Ils arrêtèrent que chacun se retirerait en sa charge, et qu'une heure devant jour nous serions en la même plaine qu'étions le jour devant, pour marcher droit où les ennemis seraient rencontrés : ce qui fut fait, remontrant cependant aux capitaines et soldats que le payement se ferait mal à propos en vue de l'ennemi, et qu'il fallait attendre : ce fut une ruse pour amuser ceux qui demanderaient de l'argent.

Et, comme le jour précédent nous les avions laissés en la plaine qui est entre Cerisole et Sommerive, M. d'Enghien ne savait bonnement s'ils

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étaient à Sommerive ou à Cerisole, combien que le capitaine de Sommerive lui avait mandé que le camp voulait loger là. Le seigneur Francisco Bernardin envoya trois de ses chevau-légers vers ledit Cerisole; ils allèrent si près, qu'ils découvrirent le camp qui était en armes, et les tambourins commençaient à sonner. Ce qui les avait fait retourner à Gerisole, c'était pour attendre les Espagnols qui étaient allés au-devant des deux canons, comme déjà j'ai écrit. M. de Termes en tourna renvoyer trois ou quatre des siens aussi, et cependant nous marchions par-dessous, tirant à Sommerive ; et quand les chevau-légers furent revenus, et portèrent les mêmes nouvelles, nous tournâmes à main gauche et montâmes sur la plaine où était toute l'armée.

Nous fîmes halte; et là, M. d'Enghien et M. de Tais me baillèrent à conduire toute l'arquebuserie: je le remerciai très-humblement de l'honneur qu'il me faisait, et que j'espérais, avec l'aide de Dieu, m'en acquitter si bien, qu'il aurait occasion d'en demeurer content; et autant en fis-je à M. de Tais, qui était mon colonel, lequel vint commander aux capitaines et lieutenants que je voudrais prendre, qu'ils m'eussent à obéir comme à luimême. Or je pris quatre lieutenants, qui furent Le Brueil, que j'ai ci-devant nommé, Le Gasquet, le capitaine Liénard et le capitaine Favas, qui était le mien. Auxquels Favas et Liénard je baillai le côté de main droite, et moi, avec les deux autres, allai à

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la gauche, tirant à la maisonnette qui fut tant combattue; il fut ordonné que les Suisses et nous combattrions ensemble à l'avant-garde, que M. de Boutières commandait, lequel, peu avant le bruit de la bataille, avait été rappelé de sa maison. La bataille devait être conduite par M, d'Enghien, ayant sous sa cornette les jeunes seigneurs venus de la cour. En l'arrière-garde commandait M.Dampierre, où étaient 4000 Gruyens et 3000 Italiens, conduits par les sieurs de Dros et des Gros, avec tous les guidons et archers des compagnies. Or il y avait un coteau en penchant du côté de Cerisole et de Sommerive : c'était un taillis non guère épais. Les premiers des ennemis que nous vîmes entrer en la plaine venant devers nous, ce furent les 7000 Italiens que le prince de Salerne conduisait, et à leur côté, trois cents lanciers, commandés par Rodolphe Baglion, qui étaient au duc de Florence. L'escarmouche commença par ce coteau , et dans le penchant les ennemis avaient fait halte vis-à-vis de nous; et, comme cette escarmouche fut attaquée, je baillai une troupe au capitaine Brueil, qui était celle du plus près de moi; et au capitaine Gasquet la dernière, à deux cents pas les unes des autres; et de la mienne, je baillai quarante ou cinquante arquebusiers à un mien sergent, nommé Arnaut de aint-Clair, homme vaillant et qui savait bien prendre son parti , et je les soutenais. Étant à la maison, je découvris trois ou quatre troupes d'arquebusiers espagnols qui venaient, la tête baissée,

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pour gagner la maisonnette ; et les capitaines Pavas et Liénard combattaient les Italiens au vallon à main droite.

L'escarmouche commença de tous les deux côtés ; parfois ils me ramenaient jusqu'à la maison, autre fois je les ramenais à eux jusqu'à leur troupe, car il s'en était mêlé une autre avec la première , et semblait que nous jouassions aux barres; à la fin, je fus contraint de faire marcher le capitaine Brueil à moi, car je voyais toutes leurs troupes assemblées, avec une troupe de cavalerie à leur côté. Je n'avais pas un homme de cheval avec moi : toutefois j'avais averti M. d'Enghien que leur cavalerie était avec leur arquebuserie qui venait à moi : cependant personne ne vint de longtemps, de façon que je fus contraint de quitter la maison, non sans grand combat, qui dura longtemps. Je renvoyai le capitaine Brueil à son même lieu. L'escarmouche dura de trois à quatre heures, sans jamais cesser : jamais on ne vit mieux faire. M. d'Enghien m'envoya M. d'Aussun, me commandant que je regagnasse la maison, qui ne me faisait avantage ni désavantage. Je lui répondis : « Allez dire à M. d'Enghien qu'il m'envoie de la cavalerie pour combattre cette cavalerie qui est à côté de leurs arquebusiers (laquelle il voyait aussi bien que moi) ; car je ne suis pas pour combattre cavalerie et infanterie ensemble en campagne rase. » Alors il me dit : « Il me suffit que je le vous aie dit; » et tourne en arrière, et le va dire à M. d'Enghien , lequel derechef m'envoya

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M. de Monneins , pour me dire qu'en une sorte ou autre, il voulait que je la regagnasse; avec lequel vint le seigneur Cabri, frère du seigneur Maure, menant soixante chevaux tous lanciers, et M. de Monneins, qui en pouvait avoir environ vingt-cinq, ne faisant encore que commencer à dresser sa compagnie. Je lui répondis tout de même qu'à M. d'Aussun, et que je ne voulais point être cause de la perte de la bataille : mais que, s'ils voulaient aller combattre cette cavalerie qui était au côté de leurs arquebusiers, que je regagnerais bien la maison. Alors ils me répondirent que j'avais raison, et qu'ils étaient tous prêts ; et incontinent je mandai au capitaine Brueil qu'il vînt à moi, et au capitaine Gasquet qu'il se mît en sa place; et incontinent le capitaine Brueil se mit à main droite, la cavalerie au milieu; et marchâmes le trot droit à eux, car nous n'étions pas à trois cents pas les uns des autres. Pour cela l'escarmouche ne cessait jamais; et comme nous approchâmes de cent ou cent vingt pas , nous commençâmes à tirer ; et leur cavalerie tourna le dos, et leur infanterie aussi; je vis tous leurs lanciers tout d'un coup tourner le dos, se retirant dans leurs troupes. Incontinent M. de Monneins et le seigneur Cabri s'en allèrent à M. d'Ënghien , pour lui dire ce qu'ils avaient vu de leur cavalerie , et que , s'il ne m'amenait de la cavalerie pour me faire épaule, je ne pouvais faillir d'être rompu. Je renvoyai les capitaines Brueil et Gasquet en leurs lieux. Il y avait un petit marais

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auprès de Cerisole , et un grand chemin creux qui empêchait qu'ils ne pouvaient passer pour venir à nous en bataille. Or le marquis du Guast avait fait passer six pièces d'artillerie, lesquelles déjà étaient bien avant deçà le marais ; et, comme il vit ses gens repoussés, il eut crainte que tout le camp suivît, et qu'il perdît son artillerie. Il fit passer promptement aux Allemands ce marais et chemin creux; et, comme il fut en la plaine, ils se remirent en bataille, car ils n'avaient su passer qu'en désordre. Cependant la cavalerie et arquebuserie espagnoles vinrent à moi comme auparavant, et, n'ayant point de cavalerie avec moi, je fus contraint leur quitter la place, et me retirai d'où j'étais parti. Or je découvris leurs Allemands et leur artillerie, et, en même temps que je me retirais, M. de Termes et le seigneur Francisco Bernardin se vinrent mettre à main droite de notre bataillon, et sur le bord du coteau, qui étaient fort à l'étroit, et vis-à-vis du bataillon des Italiens, car leurs lanciers étaient visà-vis de nospiquiers; M. de Boutières avec sa compagnie, et celle de M. le comte de Tende, à main gauche de notre bataille : les Suisses étaient environ soixante ou quatre-vingts pas en arrière de nous, et un peu à côté. Or notre arquebuserie, que les capitaines Favas et Liénard conduisaient, tantôt repoussait les ennemis jusqu'à leur bataille, tantôt les ennemis les repoussaient aussi près de la nôtre. Je sais bien qu'il me fallut courir vers notre bataillon d'arquebusiers du côté

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côté de M. de Boutières, qui faisaient le flanc, et leur commander de faire la charge : ce qu'ils firent, et d'une grande furie les repoussèrent jusqu'auprès de leur bataille; et fut bon besoin, car leur arquebuserie avait presque gagné le flanc de notre cavalerie. Je courus là où ils étaient, et commençâmes une furieuse escarmouche, grande et forte : car toutes les trois troupes miennes nous mêlâmes, ce qui dura une grande heure. Or les ennemis avaient mis leurs pièces d'artillerie au côté de la maisonnette, qui tiraient en butte dedans notre bataille • M. de Mailly s'avança avec la nôtre, et se mit auprès de nous, et commença de tirer à eux vers la maisonnette ; car il ne pouvait là où nous tenions l'escarmouche, sans tuer des nôtres. Et, regardant dever? notre bataille, je vis M. de Tais qui commençait à marcher les piques baissées droit aux Italiens : je courus à lui et lui dis : « Où voulez-vous aller, monsieur, où voulez-vous aller? Vous allez perdre la bataille : car voici les Allemands qui vous viennent combattre et vous prendront par flanc. » Les capitaines étaient cause de cela, qui lui criaient : « Menez-nous au combat, monsieur : il nous vaut mieux mourir main à main, que d'être tués à coups d'artillerie. » C'est ce qui étonne le plus, et bien souvent fait plus de peur que de mal : mais toutefois il me crut; je les priai de mettre tous le genou à terre et leurs piques bas; car je voyais les Suisses derrière, couchés tout de leur long, qui ne paraissaient pas ; et de là je m'en courus à l'arquebuserie.

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Or commençaient déjà leurs arquebusiers se retirer derrière la maison, et, comme je voulais marcher droit à eux, je découvris le front de la bataille des Allemands; et soudain je dis aux capitaines Brueil et Gasquet qu'ils se retirassent peu à peu vers l'artillerie; il fallait faire place aux piquiers pour venir aux mains ; je m'en courus à notre bataille, et à mon arrivée leur dis:

« 0 mes compagnons, combattons bien : que si nous gagnons la bataille, nous nous pouvons faire estimer plus que jamais les nôtres n'ont fait; car il ne se trouvera aux histoires que les Gaulois aient jamais combattu les Germains pique à pique qu'ils n'aient été défaits; et pour nous marquer de cette honorable marque que de valoir plus que nos prédécesseurs n'ont valu, cela nous doit donner double courage de combattre pour vaincre, et faire connaître à nos ennemis ce que nous valons. Souvenez-vous, compagnons, de ce que le roi nous a mandé, et la gloire que ce nous sera de nous présenter à lui après la victoire. » — « Or, monsieur, dis-jeàM.deTais,ilesttempsde se lever;» comme il fit promptement. Je commençai à crier haut : « Mes compagnons, peut-être qu'il n'y a ici guère de gens qui se soient trouvés en bataille. Si nous prenons la pique au bout de derrière et nous combattons du long de la pique, nous sommes défaits ; car l'Allemand est plus dextre que nous en cette manière. Mais il faut prendre les piques à demi, comme fait le^ Suisse, et baisser la tête pour en-

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ferrer et pousser en avant, et vous les verrez bien étonnés. » Alors M. de Tais me criait que je courusse au long de la bataille leur faire prendre les \ piques de cette sorte : ce que je fis. Les Allemands ) marchaient grand pas droit à nous» Je m'en courus devant la bataille, et mis pied à terre, car j'a- yL vais laissé un mien laquais toujours devant le bataillon avec ma pique. Et, comme M. de Tais et les capitaines me virent descendu, tous crièrent d'une voix : « Remontez, capitaine Montluc, remontez, et vous nous conduirez au combat. » Alors je leur répondis que si j'avais à mourir ce jour-là, je ne pouvais mourir en plus honorable lieu qu'avec eux, la pique au poing. Je criai au capitaine La Burte, sergent-major, qu'il courût toujours autour du bataillon quand nous nous enferrerions, et qu'il criât, lui et les sergents, derrière et par les côtés : Poussez, soldats, poussez, afin de nous pousser les uns les autres; et ainsi vînmes au combat. L'Allemand venait à nous àjjrand pas et trot, de sorte que leur bataille était si grande qu'ils ne se pou- J vaient suivre, et y voyions de grandes fenêtres et Ac% des enseignes bien derrière. Et tout à coup nous nous enferrâmes, au moins une bonne partie; car, tant de leur côté que du nôtre, tous les premiers rangs, soit du choc ou des coups, furent portés par terre. Il n'est pas possible pour des gens de pied de voir une plus grande furie. Le second rang et le tiers furent cause de notre gain; car les derniers les poussaient tant qu'ils furent sur les leurs :

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et, comme notre bataille poussait toujours, les ennemis se renversaient. Je ne fus jamais si habile et si dispos, et me fut bon besoin, car je donnai plus de trois fois du genou en terre. Les Suisses furent fins et habiles; car jusqu'à ce qu'ils nous virent de la longueur de dix ou douze piques, ils ne se levèrent point : et après coururent furieux comme sangliers, et donnèrent par un flanc ; M. de Boutières par un autre; M. de Termes et le seigneur Francisco donnèrent à Rodolphe Baglion en même temps, et le renversèrent; sa cavalerie se mit en déroute. Les Italiens, qui virent leur cavalerie rompue, et les lansquenets et Allemands renversés et en déroute, commencèrent à prendre la descente du vallon, et gagnèrent tant qu'ils purent droit au bois. M. de Termes eut son cheval tué au choc, lequel, par fortune, se trouva par terre engagé bien avant, de sorte que les Italiens le prirent et remmenèrent ; aussi n'avait-il guère bonnes jambes.

Il faut noter que le marquis du Guast avait fait un bataillon de 5000 piquiers, qui étaient 2000 Espagnols et 3000 Allemands, étant ceux-là que le comte Ludon avait menés en Espagne, du nombre de 6000, où ils avaient demeuré dix ans ou plus, n'ayant guère qu'ils étaient revenus, et qui parlaient aussi bon espagnol qu'Espagnols naturels. Il avait fait ce bataillon pour abattre les Gascons; car il disait qu'il craignait plus notre bataillon que pas un des autres, et avait opinion que ses Allemands, qui étaient tous hommes d'élite, déferaient

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nos Suisses : il mit à la tête de cette bataille trois cents arquebusiers seulement, comme enfants perdus, lesquels il avait réservés pour cet effet; et tout le reste tint l'escarmouche. Et comme il fut auprès de la maisonnette du côté des Allemands, il vit les Gruyens qui étaient tous armés de blanc; il pensa que ce fussent les Gascons, et leur dit : « Hermanos, hermanos, aqai estant lous Gascones ; ftf sarrais à ellos i. » Ils ne furent jamais à deux cents ù f[j%* pas de lui, qu'il aperçut notre bataille qui se levait, et connut son erreur; mais il n'y pouvait plus re~ médier; nous portions tous armes noires. Cette ***** bataille de 5000 piques s'en alla le grand pas droit aux Gruyens. Il fallait qu'ils passassent à côté de M. d'Enghien, lequel seigneur fut mal conseillé, car il donna avec la gendarmerie tout au travers du bataillon, les autres 'par flanc; et là furent tués et blessés beaucoup de gens de bien et des principaux, comme M. d'Assier, le sieur de La Rochechouart et plusieurs autres, et encore plus à la seconde recharge. Il y en eut qui passèrent et repassèrent au travers; mais toujours ils se ralliaient, et vinrent en cette manière aux Gruyens, qui furent bientôt renversés sans tirer un seul coup de pique. Et là moururent tous leurs capitaines et lieutenants qui étaient au premier rang, et fuirent droit à M. des Gros. Mais ce bataillon d'Espagnols et Allemands suivaient toujours au grand trot leur

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