‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 68 sur 105 · Frères, voilà les Gascons; marchez à eux · texte numérisé non relu

Frères, voilà les Gascons; marchez à eux

victoire, et renversèrent ledit sieur des Cros : et là il mourut, et tous les capitaines. M. d'Enghien ne le put secourir, parce que presque tous les chevaux de sa cavalerie, à ces deux furieuses, mais trop inconsidérées charges, étaient blessés, et s'en allaient le pas par la campagne à côté des ennemis. Il était au désespoir, maudissant l'heure que jamais il avait été né, voyant la fuite de ses gens de pied, et qu'à peine lui restait-il cent chevaux pour soutenir le choc. M. de Pignan, de Montpellier, qui était à lui, me dit que deux fois il se donna de la pointe de Fépée dans son gorgerin, se voulant offenser soi-même, et me dit au retour qu'il s'était vu en tel état alors, qu'il eût voulu qu'on lui eût donné de l'épée dans la gorge. Les Romains pouvaient faire cela, mais non pas les chrétiens : chacun en disait alors sa râtelée. Nous étions dans la paille jusqu'au menton, et aussi aises que nos ennemis marris. Retournons aux coups, car il y en avait à donner et à prendre. La lâcheté des Gruyens lui porta beaucoup de perte de ce côté; je ne vis jamais de plus grandes grues que ces gens-là, indignes de porter armes, s'ils ne se sont rendus plus courageux. Ils sont voisins des Suisses, mais il n'y a non plus de comparaison que d'un âne à un cheval d'Espagne. Ce n'est pas tout d'avoir des hommes en compte, il en faut avoir du bon cru, car cent en valent mille, Un brave et vaillant capitaine, avec 1000 hommes dont il s'assure, passera sur le ventre à 4000.

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Tout ainsi comme JU. d'Enghien voyait massacrer ses gens sans les pouvoir secourir, le marquis du Guast voyait faire le même aux siens par une pareille fortune. Voyez comme elle se moquait de ces deux chefs d'armée ; car comme il vit Rodolphe Baglion renversé, et ses Allemands pareillement, il « prit sa cavalerie et se retira vers Asti. M. de Saint- Julien, qui servait de mestre de camp et de colonel des Suisses, se trouva à cheval; et à la vérité dire, il était faible de sa personne, n'ayant pas grande force de porter grand fardeau d'armes à pied ; il vit renverser leur bataille d'un côté, et la nôtre de l'autre. Et avant que d'aller à M. d'Enghien, il nous vit, Suisses et Gascons, dans ces 5000 Allemands et Espagnols, tuant à toutes mains : et alors il tourna en arrière , et trouva M. d'Enghien près du bois, tirant à Carmagnole assez mal accompagné, et lui cria : « Monsieur, monsieur, faites tourner visage, car la bataille est gagnée; le marquis du Guast est en déroute et tous ses Italiens, et les Allemands en pièces. « Or, déjà ce bataillon d'Allemands et Espagnols avaient fait halte, se tenant pour perdus, quand ils virent qu'homme de pied ni de cheval ne venait à eux, et connurent bien qu'ils avaient perdu la bataille, et commencèrent à prendre à main droite à la Monta, d où ils étaient partis le jour devant. Je pensais être le plus fin capitaine de la troupe, d'avoir inventé de mettre un rang d'arquebusiers entre le premier et le second rang, pour tuer les capitaines du pre-

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mier; et j'avais dit à M. de Tais, trois ou quatre jours auparavant, que, avant que pas un des nôtres mourût, je ferais mourir tous leurs capitaines du premier rang, et ne lui voulus dire le secret, jusqu'à ce qu'il m'eût baillé à conduire l'arquebuserie. Et alors il appela La Burte, sergent-major, et lui dit qu'incontinent il fît élection des arquebusiers et qu'il les y mît. Et à la vérité je ne l'avais jamais vu ni ouï dire, et pensais être le premier qui l'eût inventé; mais nous trouvâmes qu'ils avaient été aussi habiles que nous, car ils en avaient mis comme nous, lesquels jamais ne tirèrent, comme ne firent les nôtres, que ne fussions de la longueur des piques. Là se fit une grande tuerie; il n'y avait coup qui ne portât.

Or M. d'Enghien, ayant entendu le gain delà bataille, qu'il tenait pour perdue, après la déroute de ceux de son côté et de ses lâches Gruyens, car pour les assurer il s'était mis près d'eux, se mit à la queue des Allemands et Espagnols. Cependant plusieurs de ceux qui avaient pris Teffroi se rallièrent près de lui : tel faisait bien Pempressé qui naguère fuyait; tel avait rompu la bride à son cheval pour en jeter la faute sur lui. Peu avant la bataille, par bonne fortune, il avait envoyé à Savillan chercher trois compagnies d'Italiens, fort bonnes, pour se trouver à la mêlée; lesquelles étant à Raconis, ouïrent l'artillerie, et connurent que la bataille se donnait ; ce qui fut cause qu'ils prirent tous les arquebusiers qu'ils purent à che-

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val, et vinrent toujours courant si à propos, qu'ils trouvèrent M. d'Enghien qui suivait les ennemis, n'ayant un seul arquebusier avec lui. Lesquels, mettant pied à terre, se mirent sur leur queue, et ledit seigneur d'Enghien avec la cavalerie, tantôt aux côtés, tantôt à la tête, poussant la victoire. Il nous envoya un homme de cheval en diligence, afin que nous tournassions à lui ; car il fallait encore combattre. Et nous trouva le messager à la chapelle près de la porte de Gerisole, ayant achevé de tuer avec une telle furie, qu'il n'y demeura un seul homme en vie qu'un colonel nommé Aliprand de Mandruce, frère du cardinal de Trente, qui demeura dans les morts, ayant sept ou huit plaies. Caubios, chevau-léger de M. de Termes, revenant à travers les morts, le vit qui était encore en vie, mais tout nu ; lequel parla à lui, et le fit porter à Carmagnole, pour racheter M. de Termes, s'il était en vie : comme il fut fait. Les Suisses, en tuant et ruant leurs grandes coutillades, criaient toujours Mondovi ! Mondovi ! là où on leur avait fait mauvaise guerre. Bref, tout ce qui fit tête fut tué de notre côté.

Après avoir entendu ce que M. d'Enghien nous mandait, incontinent la bataille des Suisses et la nôtre tourna devers lui : je ne vis jamais deux bataillons sitôt refaits : car de nous-mêmes nous nous mîmes en bataille en cheminant, et allions toujours joints côte à côte. Les ennemis, qui s'en allaient le grand pas tirant toujours arquebusades,

et faisant tenir notre cavalerie au large, nous commencèrent à découvrir, et comme ils virent que nous leur étions à quatre ou cinq cents pas, et la cavalerie sur le devant qui les voulait charger, ils jetèrent les piques, se jetant entre les mains de la cavalerie. Les uns en tuaient et les autres en sauvaient, y en ayant tel qui en avait plus de quinze ou vingt autour de lui, les sauvant toujours de la presse, pour crainte de nous autres, qui voulions tout égorger; mais ne surent- ils faire si bien qu'il n'y en eut plus de la moitié de tués, car tant que nos gens en pouvaient trouver, autant en était dépêché. Or veux-je écrire ce que je devins.

M. de Valence mon frère m'avait envoyé de Venise un cheval turc, un des plus braves coureurs que je vis jamais : j'avais une opinion, laquelle tout le monde ne m'eût su ôter, c'est que nous devions gagner la bataille; et baillant mondit cheval à un serviteur que j'avais, vieux soldat auquel je me fiais beaucoup, je lui dis qu'il se tînt toujours derrière le bataillon de nos piquiers, et que, si Dieu me faisait la grâce que j'échappasse de l'escarmouche, je mettrais le pied à terre pour combattre avec nos piquiers ; et s'il voyait^ quand nous viendrions aux mains, que notre bataille fût renversée, qu'il fit état que j'étais mort, et qu'il se sauvât sur le cheval; et au contraire, s'il voyait que nous renversions la bataille des ennemis, qu'il suivît toujours, sans se mêler à la queue de notre ba-< taillon; et que, comme je connaîtrais la victoire,

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je laisserais l'exécution, pour venir à lui prendre mon cheval pour aller après la cavalerie voir si je pourrais prendre quelque bon prisonnier. J'avais mis une folie dans ma tête, que je devais prendre le marquis du Guast ou mourir, me fiant en la vitesse de mon cheval, et m'imaginais d'en tenir une bonne rançon ou récompense du roi. Comme j'eus suivi un peu la victoire, je demeurai derrière, pensant trouver mon homme; aussi étais-je si las \fri*t de frapper et courir, et encore de crier, que je n'en ) pouvais plus. Deux gros mâtins allemands me faillirent assommer; m'étant défait de l'un, l'autre gagna au pied ; mais ce ne fut guère loin : certes je vis là donner de beaux coups. Je cherchai mon pendard de valet, mais ce fut en vain ; car, comme leur artillerie tirait à notre bataille, et donnait souvent par-dessus notre bataillon, et allait donner sur le derrière, cela fit ôter mon homme d'où je le pensais trouver, lequel s'alla mettre derrière les Suisses : et voyant le désordre des Gruyens et des Provençaux, il pensa que nous étions de môme, ce qui fut cause qu'il s'enfuit jusqu'à Carmagnole. Voilà comme on se trompe au choix qu'on fait : car je n'eusse jamais pensé qu'il eût eu sitôt la peur aux talons. Je trouvai le capitaine Mons, n'ayant qu'un serviteur qui avait mieux fait que le mien, car il lui avait gardé une petite haquenée, sur laquelle il me monta en croupe, car j'étais fort las ; et allâmes toujours voyant tuer ces Allemands. Et comme nous fûmes mandés de M. d'Enghien, ml-

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mes pied à terre, allant à pied jusqu'à l'entière défaite des Espagnols et Allemands : et soudain je vis venir mon homme, et lui reprochai qu'il s'en était fui. Il me répondit qu'il n'était pas tout seul, mais avait été bien accompagné de plus grands que lui, et des mieux vêtus, et que ce qu'il en avait fait était pour leur tenir compagnie. Sa plaisanterie apaisa ma colère; car il ne s'en fallut guère que je ne jouasse des miennes. Nous ralliâmes vingt ou vingt-cinq chevaux de M. de Termes, du seigneur Francisco Bernardin, et du sieur Maure, et allâmes le grand galop après le marquis du Guast: et avec nous se mit un gentilhomme duquel v je ne sais le nom, étant toutefois de ceux qui étaient venus de la cour en poste pour se trouver à la bataille. Et trouvâmes deux chevaux légers qui emmenaient prisonnier le seigneur Charles de Gonzague, et l'avaient pris à la queue de leurs troupes : ce qui nous donna encore plus de courage de piquer après. Et comme nous découvrîmes la troupe, et de bien près, nous vîmes qu'ils s'étaient reconnus et s'étaient serrés, s'en allant au trot, les lances en main. Lors je dis à ceux qui étaient avec nous : « Ces gens se sont reconnus, il ne ferait pas bon donner dedans, et je crois bien qu'en pensant prendre quelque prisonnier, ils nous prendraient, nous, comme l'Anglais; » et ainsi nous en retournâmes : et j'ai opinion encore que, si mon poltron de valet n'eût failli, j'eusse pris quelque homme d'autoriW. Et en nous en retournant, ce gentil-

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homme s'accosta de moi, et me dit : « Jésus! capitaine Montluc, en quel péril a été cette bataille d'être perdue ! » Moi qui n'avais vu ni ouï dire aucune chose du désordre, et pensais que les derniers que nous avions défaits étaient ceux de Carignan qui fussent sortis pour se trouver à la bataille, alors je lui répondis : « En quelle sorte sommesnous entrés en aucun péril? car tout aujourd'hui nous avons eu la victoire entre nos mains.» — «Je vois bien, dit-il, que vous n'avez pas vu le grand désordre qui a été ; » et me conta ce qui était advenu à la bataille. Que comme je prie à Dieu qu'il m'aide, s'il m'eût donné deux coups de dague, je crois que je n'eusse point saigné; car le cœur me serra, et fit mal d'ouïr ces nouvelles : et demeurai plus de trois nuits en cette peur, m'éveillant sur le songe de la perte.

Ainsi arrivâmes au camp, où était M. d'Enghien; je courus à lui et lui dis ces mots, faisant bondir mon cheval : « Et pensez-vous, monsieur, que je ne sois aussi bon homme à cheval qu'à pied? » Alors il me dit, étant encore tout triste : « Vous serez toujours bon en une sorte et en autre. » Il se baissa et me fit cet honneur de m'embrasser, et me fit sur l'heure chevalier, dont je me sentirai toute ma vie honoré, pour l'avoir été en ce jour de bataille et de la main d'un tel prince : malheureux fut celui qui nous l'ôta si pauvrement ! mais laissons cela. Alors je lui dis : « Monsieur, vous ai-je aujourd'hui servi à votre contentement? » car

M. de Tais lui avait déjà dit que j'avais combattu à pied avec eux. Il me répondit : « Oui, capitaine Montluc, oui, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait, et ne le cèlerai pas au roi. » Alors je lui répondis : « Monsieur, il est en vous de me faire le plus grand bien que vous sauriez faire à gentilhomme du monde. » Alors il s'écarta, me tirant à part, afin que nul ne l'ouït, et me demanda qu'est-ce que je voulais qu'il fît pour moi. Je lui dis que c'était qu'il m'envoyât porter les nouvelles du gain de la bataille au roi, et qu'il n'y avait homme qui le dût faire sitôt que moi, vu ce que j'avais dit à Sa Majesté et à son conseil pour obtenir le congé de combattre, et que les derniers mots que j'avais dits au roi étaient qu'il s'attendît seulement d'avoir nouvelles de la victoire. Il me tourna redire qu'il était raison que j'y allasse plutôt que tout autre; et ainsi retourna toute l'armée victorieuse à Carmagnole. Mais, comme je pensais être dépêché pour partir la nuit, on me dit que M. des Gars avait gagné tout le monde pour qu'il y allât : M. de Tais m'avait aussi promis, mais à la fin se laissa gagner, comme M. d'Enghien;ce qui était le plus grand malheur qui me pouvait advenir : car, ayant vaincu le conseil du roi et leur délibération, et que Sa Majesté m'avait fait cet honneur que de condescendre à mon opinion, et lui apportant les nouvelles de ce que je lui avais promis et assuré dans si peu de jours, je laisse à penser à un chacun si j'eusse été le bienvenu, et quel tort me fut

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fait, surtout ayant commandé ce jour- là une grande et honorable charge, et au contentement du lieutenant du roi. C'eût été un bonheur à moi, et beaucoup d'honneur aussi, d'apporter au roi ce que je lui avais promis et assuré. Il n'y eut ordre, il fallut passer par là; à peine me put-on apaiser; j'avais beau me fâcher et remontrer le tort qu'on me faisait. Cent fois depuis me suis-je repenti que je ne me dérobai le soir même; je me fusse rompu le col ou j'y fusse arrivé le premier pour en porter la nouvelle au roi; je m'assure qu'il ne m'en eût su que bon gré, et eût fait ma paix avec les autres. Orquittai-je alors toute ma fortune, n'espérant jamais plus être rien, et vins demander congé à M. d'Enghien, pour m'en venir en Gascogne. Ledit seigneur me promettait beaucoup de choses, me connaissant fâché ; M. de Tais en faisait de même, me voulant retenir; mais je fis tant qu'ils me donnèrent congé, avec promesse de retourner; et, pour être plus assuré de moi, ledit sieur d'Enghien me fit prendre une commission de lui, pour promptement mettre aux champs 1000 ou 1200 hommes pour amener en Piémont, afin de remplir nos compagnies; car à la vérité nous avions perdu beaucoup de gens.

Or il faut dire à présent de quoi servit le gain de cette bataille :je ne le sais que par M. de Termes même, auquel le marquis du Guast l'avait raconté étant au lit, blessé d'une arquebusade à la cuisse. II lui dit que l'empereur et le roi d'Angleterre

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s'étaient accordés qu'au même temps ils devaient entrer dans le royaume de France chacun par son côté, et que l'empereur lui avait envoyé les 7000 Allemands, pour être si fort que M. d'Enghien ne l'osât combattre, et après marcher droit à Lombrias, pour dresser un pont sur la rivière, et mettre dans Carignan les vivres qu'il portait avec lui, et tout ce qu'il pourrait assembler, et en tirer les 4000 Espagnols et Allemands, et y laisser 4000 Italiens, pour s'en revenir vers Ivrée; il devait renvoyer à l'empereur les sept colonels allemands avec leurs gens; et qu'il lui demeurerait environ 5000 Allemands et autant d'Espagnols, et 4000 Italiens; et que, en même temps que l'empereur et le roi d'Angleterre entreraient, il devait descendre par le val d'Aoste, par où il irait droit à Lyon, où n'y avait que les gens de la ville, ni aucune forteresse; et, étant entre les deux rivières, pensait dominer toutes les terres de M. de Savoie, le Dauphiné et la Provence. Tout ceci me conta M. de Termes après qu'il fut retourné, qui n'était pas entreprise qui ne fût bien aisée à être faite, si nous n'eussions gagné la bataille, à laquelle moururent de 12 à 15 000 hommes des ennemis. Le gain fut grand, tant pour les prisonniers que pour le bagage, qui était très-beau et riche; et outre cela, plusieurs se rendirent d'effroi, et enfin Carignan : de quoi je ne toucherai les particularités, parce que je n'y étais pas. Si on eût su faire profit de cette bataille, Milan était bien ébranlé : mais

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