TROUPES RETIRÉES DU PIÉMONT
nous ne saurions jamais faire valoir nos victoires; il est vrai que le roi était empêché à garder son royaume de deux si puissants ennemis.
Sa Majesté étant avertie du grand appareil que faisait et l'un et l'autre, retira la plupart des forces de Piémont, où j'arrivai lorsque M. de Tais avait été mandé pour emmener tout ce qu'il pourrait ; car je n'arrêtai guère chez moi. Je ne haïssais rien tant que ma maison; et, quoique j'eusse résolu, pour le tort qui m'avait été fait, de n'aller plus en ce pays -là, toutefois je ne pus m'en empêcher. M. de Tais avait fait élection de vingt-deux enseignes : nos bandes furent bien remplies. Et encore se dressa une compagnie nouvelle, que M. de Tais donna au capitaine Casteljaloux pour l'amour de moi, qui m'avait aidé à mener les gens, et qui avait porté mon enseigne au royaume de Naples; et commençâmes à marcher en France, partageant nos compagnies de cinq en cinq. J'amenais la première troupe, et m'en allai devant à Suzanne, pour garder que les soldats ne se missent devant, et pour mettre ordre aux étapes ; et en trouvai beaucoup par les chemins, qui fut cause que je cheminai. La nuit, j'arrivai à Villaumedeux heures devant le jour, et à l'hôtellerie où j'allai descendre, trouvai le seigneur Pierre Colonne, que le capitaine Renouard amenait prisonnier au roi, suivant la capitulation de Carignan : ils étaient déjà levés. Ledit capitaine Renouard me mena en la chambre dudit seigneur, lequel me dit à l'arri-
vée qu'il savait bien que c'était moi qui avais rompu le. pont de Carignan, et que j'avais conduit l'arquebuserie à la bataille; et, discourant dudit pont, je lui dis que, si ses gens eussent suivi leur fortune, ils n'eussent trouvé à combattre que moi, avec quarante hommes au plus, et que notre camp avait été tellement en désordre, que, s'ils l'eussent poursuivi, nous étions tous défaits. Le capitaine àenouard lui confirmait aussi qu'il était vrai. Alors il pensa un peu, puis leva la tête vers moi et me dit : « E voi dicete che se la nostra gente seguito havassi la sua fortuna, no haveva a combatere piu di voi co quarante soldati, ed havessimo poste in fuga lutta la vostra gente. Io vi dico che si voi havesti seguita la vostra, m'haveresti messo fuori di Carignano, per che la mia gente havia pigliato li spavento cosi forte che la cita no era bastante di rassecurar li1. » Il nous conta le grand désordre des siens, nous disant qu'il avait pensé autrefois que les Espagnols n'avaient point de peur, mais qu'à cette heure il connaissait bien qu'ils en avaient autant que les autres, et qu'il se trouva alors en telle extrémité, qu'il fut contraint lui-même de se jeter à la porte, voir s'il les pourrait arrêter ; mais
1, Vous dites que si nos gens eussent suivi leur fortune, ils n'eussent trouvé à combattre pas plus de quarante hommes des vôtres, et que nous vous eussions mis en déroute : je vous dis, moi, que si vous aviez poursuivi la vôtre, vous m'auriez mis hors de Carignan, parce que tous mes gens avaient tellement pris l'épouvante, que les remparts de la ville ne suffisaient pas pour les rassurer.