TRAVAUX DEVANT BOULOGNE
Boulogne, me dit qu'il fallait que les soldats travaillassent, puisque les pionniers manquaient. Je le remontrai aux capitaines et eux aux soldats : lesquels tous d'une voix dirent qu'ils ne travailleraient point, et qu'ils n'étaient point pionniers ; de quoi M. le maréchal se trouva fort fâché et bien en peine, d'autant que cette courtine lui demeurait ouverte, et que le roi d'Angleterre avait envoyé nouveau renfort de gens à Boulogne. Or ledit sieur maréchal avait envoyé par tout le pays chercher des pionniers ; mais il n'en venait point. Je me résolus de trouver le moyen pour faire travailler les soldats, qui fut de donner à chacun qui travaillerait cinq sols, comme aux pionniers : M. le maréchal me l'accorda fort volontiers, mais je n'en trouvai pas un qui voulût y mettre la main. Voyant leur refus, pour les convier par mon exemple, je pris ma compagnie, celle de mon frère M. de Lioux, et celles des capitaines Leberon, mien beaufrère, et Labit, mon cousin germain : car ceux-là ne m'eussent osé refuser. Nous n'avions pas faute d'outils, car M. le maréchal en avait grande quantité, et aussi les pionniers qui se dérobaient laissaient les leurs dans une grande tente que M. le maréchal avait fait tendre pour retirer leurs ferrements. Comme je m'en vins à la courtine, je commençai à mettre la main le premier à remuer la terre, et tous les capitaines après : j'y fis apporter une barrique de vin, ensemble mon dîner, beaucoup plus grand que je n'avais accoutumé, et les
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capitaines le leur, et un sac plein de sols que je montrai aux soldats; et, après avoir travaillé une pièce, chaque capitaine dîna avec sa compagnie ; et à chaque soldat nous donnions demi-pain, du vin, et quelque peu de chair, en favorisant les uns plus que les autres, disant qu'ils avaient mieux travaillé que leurs compagnons, afin de les encourager. Et, après que nous eûmes dîné, nous nous remîmes au travail en chantant, jusque sur le tard : de sorte qu'on eût dit que nous n'avions jamais fait autre métier. Après, trois trésoriers de l'armée les payèrent à chacun cinq sols ; et, comme nous retournions aux tentes, les autres soldats appelaient les nôtres pionniers gastadours 4. Lendemain matin, le capitaine Forcez me vint dire que tous les siens y voulaient venir, et ceux de son frère, qui est encore en vie, aussi : lesquels je reçus tous ; et en fîmes de même comme le jour devant, de sorte que le troisième jour tous y voulaient venir; et en huit jours nous eûmes dressé toute cette courtine. Tous les ingénieurs dirent, et M. de Saint-Germain même, qui ne bougeaient de l'œuvre, que nos soldats avaient plus travaillé en huit jours que quatre fois autant de pionniers n'eussent fait en cinq semaines ; et notez que les capitaines, lieutenants et enseignes, ne bougeaient de l'œuvre non plus que les soldats, et servaient de solliciteurs.