C'est-à-dire corvéables
J'ai voulu écrire ici cet exemple pour montrer aux capitaines qu'il ne tiendra aux soldats qu'ils ne fassent tout ce qu'on voudra ; mais aussi il faut trouver les moyens de les y faire faire de bonne volonté, et non de force : mettez la main à l'œuvre le premier, votre soldat de honte vous suivra, et fera plus que vous ne voudrez. Que si vous venez aux injures et bastonnades, ce sera lors que, dépités, ils ne voudront plus mettre la main à ce qu'ils ne sont tenus, à quoi quelquefois la nécessité nous force, 0 capitaines mes compagnons, combien et combien de fois, voyant les soldats las et recrus, ai-je mis pied à terre afin de cheminer avec eux, pour leur faire faire quelque grande traite 1 combien de fois ai je-bu de Feau avec eux, afin de leur montrer exemple pour pâtir ! Croyez, mes compagnons, que tout dépend de vous, et que vos soldats se conformeront à votre humeur, comme vous voyez ordinairement. Il y a moyen en toutes choses : parfois il y faut de la rudesse, mais ce ne doit être contre le gros, mais contre quelque particulier qui voudra gronder, ou empêcher les autres qui sont en bonne volonté. J'ai fait sentir ma colère à quelque rétif et rebours, dont je ne me repens.
Quelque temps après, M. le maréchal du Biez entreprit de se saisir et ruiner la terre d'Oye, ayant tenté d'attirer l'Anglais en bataille, lequel n'en voulut manger. Toutes nos nouvelles compagnies marchèrent, car les vieilles ne bougèrent du fort, pour la garde d'icelui; et amena M. le
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maréchal six ou sept pièces de grosse artillerie, et partîmes le soir à l'improviste, et allâmes reposer la plupart de la nuit en un bois, là où il y avait de petits villages qui avaient été brûlés. Cette entreprise se fit contre l'avis de tous les capitaines de l'armée, pour l'espérance que ledit sieur maréchal avait de donner une bataille ; ce qui attira plusieurs princes et seigneurs à venir de la cour. Après avoir perdu l'espérance de voir les Anglais en bataille, M. le maréchal délibéra leur enlever quelques forts en la terre d'Oye. Or, comme ils furent fort près de l'un d'iceux, M. le maréchal, MM. de Brissac et de Tais se mirent à part ; il me semble que M. d'Estrées y était, étant ors sorti de prison ; M. de Bourdillon, et trois ou quatre autres, il ne me souvient du nom : et se mirent sur un petit tertre, à l'ombre d'un arbre, regardant de là lequel desdits bastions qui nous faisaient tête ils assaudraient ; et cependant je fis faire halte à toutes nos enseignes, pour attendre les derniers, qui étaient encore à une lieue derrière. Or je n'avais jamais été là, comme n'ai été depuis ; mais j'écrirai comme il m'en souvient l'assiette de leur fort.
Il fallait que je descendisse environ trente ou quarante pas pour entrer dans un grand pré ; et à main droite il y avait un bastion, et, à un grand Jet d'arquebuse, à main gauche un autre; et par conséquent tout au long d'une courtine tirant devers Calais (laquelle courtine n'était que de terre,
et de la hauteur environ de deux brasses), il y avait aussi deux grands fossés avec eau jusqu'à la ceinture, et entre les deux fossés il y avait une levée de terre. Cependant qu'ils se mirent au conseil sous cet arbre, étant à main gauche de moi, je pris les capitaines Pavas et Lamoyenne, ayant été tous deux mes lieutenants, et environ trois cents arquebusiers , auxquels je baillai la première troupe; je demeurai à leur queue. Il sortit du fort bien cent ou cent vingt Anglais qui vinrent dans le pré, lesquels avaient mis cinq ou six mousquets sur leur terrasse, entre les deux fossés, et nous tiraient fort et raide, ayant laissé entre lesdits bastions et fossés un petit chemin par lequel il ne pouvait passer qu'un homme de fronts pour entrer et sortir dans leur fort, se fiant qu'à la faveur des mousquets qu'ils avaient dans icelui et de ceux qui étaient sur la terrasse, nous ne les oserions charger. Nos gens commencent à arquebuser, et eux à coups de flèches ; il me sembla qu'ils tournaient fort le visage vers leur retraite ; et étant sur un petit courtaut, je vins aux capitaines, et leur dis ces mots : « Compagnons, ces gens ont fort le cœur à leur retraite ; je vois bien que c'est sous l'espérance de leurs mousquets ; chargez à eux de queue et de tête ; car je vous suivrai. » Il ne le fallut pas dire deux fois : car je ne fus jamais retourné à ma troupe, que je les vis mêlés, et Anglais en fuite; j'arrêtai ma troupe pour les soutenir, si rien sortait davantage. Ce petit chemin était un peu étroit
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joignant le bastion ; aussi en demeura- Ml une troupe ; les autres se jetèrent dans les fossés, de sorte qu'ils n'eurent pas le loisir de retirer tous leurs mousquets, car nos soldats se jetèrent dans l'eau aussitôt qu'eux, et en emportèrent quatre ; et il y eut quatre ou cinq desdits soldats qui passèrent ladite terrasse et l'autre fossé jusqu'au pied de la courtine, qui me dirent que la grande eau était au premier fossé, car à l'autre, qui était près ladite courtine, n'en avaient jusqu'aux genoux. Et tout incontinent je dis aux deux capitaines Favas et Lamoyenne qu'ils joignissent ma troupe et la leur ensemble ; je trouvai le capitaine Aurioqui et presque tous les autres capitaines, lesquels je priai de faire deux troupes : car, dès que j'aurais parlé avec M. de Tais, je leur voulais donner l'assaut. Ils me dirent qu'il s'en fallait près de la moitié de leurs soldats qu'ils ne fussent arrivés, et je leur répondis qu'il n'importait, vu qu'avec ce que nous étions je les emporterais ; et promptement ils commencèrent de se mettre en deux troupes; et je courus parler avec M. de Tais, lequel je trouvai auprès de M. le maréchal et des autres, et lui dis : « Allons, monsieur, allons au combat, car nous les emporterons : je les ai tâtés, et trouve qu'ils ont plus d'envie de fuir que de combattre. » Alors M. le maréchal me dit: « Que dites-vous, capitaine Montluc ? plût à Dieu que nous fussions assurés de les emporter promptement avec toute notre artillerie.» Sur quoi je lui répondis tout haut : « Monsieur,
nous les aurons étranglés avant que votre artillerie soit ici. » Prenant M. de Tais par le bras, je lui dis : « Allons , monsieur, vous m'avez cru en autres choses dont vous ne vous êtes pas repenti : vous ne vous repentirez pas de celle-ci ; j'ai connu à ces approches que ce sont gens de peu. » Alors il me répondit : « Allons donc ; » et, comme nous fûmes à l'entrée du pré, nous trouvâmes déjà nos deux troupes de piquiers et arquebusiers à part. Je lui dis : « Monsieur, regardez lequel côté vous voulez combattre, ou de cette enseigne jusqu'au bastion de dessous, ou bien de l'enseigne vers l'autre que j'ai combattu; » lequel médit : « Combattez celui que vous avez déjà attaqué, et je m'en vais combattre l'autre ; » et ainsi nous départîmes.
M. le maréchal du Biez, comme il nous vit commencer à marcher, dit ces mots, comme M. deBourdillon me dit après : « A présent verrons si Tais est si brave comme il se dit avec ses Gascons. » Or j'appelai tous les sergents de la troupe que j'avais, leur disant tout haut à la tête de notre bataille : « Vous autres sergents avez toujours accoutumé, quand nous combattons, d'être sur les flancs du derrière : et à cette heure je veux que vous combattiez sur le devant les premiers. Voyezvous cette enseigne ? si vous ne la gagnez, tant que j'en trouverai devant moi en allant qui voudront faire le renard, je vous couperai les jarrets : vous savez ce que je sais faire. » Puis, me retournant vers les capitaines, leur dis : « Et vous, mes corn-
pagnons, si je ne suis aussitôt qu'eux, coupez-moi les miens ; » et courus aux capitaines Favas et Lamoyenne, qui pouvaient être à trente pas de nous, et leur dis : « Marchez, et jetez-vous à corps perdu dans le fossé. » Et en un coup je retournai aux nôtres; et, ayant baissé la tête, nous courûmes droit aux fossés, faisant toujours marcher les sergents devant, et passâmes le premier et le second, et vînmes au pied de la courtine. Lors je dis aux sergents : « Aidez-vous, aidez-vous avec vos hallebardes à monter. » Ce qu'ils firent promptement; d'autres les poussaient par derrière, se jetant à corps perdu là dedans. J'avais une hallebarde en la main. Cependant arrivèrent tous les capitaines et piquiers, qui me trouvèrent faisant l'empressé de vouloir monter avec ma hallebarde; je me tenais avec la main gauche au bois. Quelqu'un de ceux qui arrivaient, ne me connaissant point, me prit par les fesses et me poussa de l'autre côté : lequel me fit plus vaillant que je ne voulais être, car ce que j'en faisais était pour donner courage à tout le monde de se jeter de l'autre côté : mais celui-là me fit oublier la ruse et affranchir un saut que je ne voulais pas. Or je ne vis en ma vie gens passer sitôt par-dessus une courtine.
Après que j'eus franchi ce saut, les capitaines Favas et Lamoyenne, lesquels étaient dans le fossé du bastion, se jetèrent sur le petit chemin, et passèrent de l'autre côté dans le bastion, où ils
tuèrent tout ce qui était dedans. M. de Tais, qui allait à son combat, nous voyant attachés à la courtine, se jeta dans les fossés de l'autre bastion ; et les Anglais, qui virent que leurs gens étaient en fuite, et que nous entrions dedans, abandonnèrent le fort, et se mirent en fuite vers Calais. M. le maréchal, nous voyant si courageusement au combat, s'écria , comme il me fut dit après : « 0 mon Dieu, ils sont dedans ! » Alors les seigneurs de Brissac et Bourdillon donnèrent à toute bride, et ledit seigneur de Brissac mit son cheval dans ce petit chemin, où malaisément il ne pouvait passer qu'un homme, mettant ses jambes au long du col du cheval, à la miséricorde duquel il se mit. Et passa M. de Bourdillon après ledit seigneur de Brissac, général de la cavalerie ; il avait quarante ou cinquante chevaux avec lui, qui le suivirent, tous tirant leurs chevaux par la bride. M. de Brissac ncontinent vint à moi, et me trouva que je faisais mettre tout le monde en bataille, ayant opinion que nous serions combattus, et que ceux de Calais viendraient au secours ; et me trouva que j'avais une enseigne gagnée sur le col, laquelle je rendis en sa présence au sergent qui l'avait conquise, lui disant qu'il l'allât porter à M. de Tais : ce qu'il fit; et, ledit sieur de Tais l'ayant reçue, l'envoya par le même sergent à M. le maréchal, lequel lit grande diligence de faire abattre la courtine, qui n'était que de terre , avec les pionniers , pour passer la gendarmerie. Et nous voilà tous delà
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avec l'artillerie et tout : où étant, MM. de Brissac et de Bourdillon, avec les quarante ou cinquante chevaux qui passèrent quant et eux, prirent à main droite, tirant aux écluses qui séparent le pays d'Artois et la terre d'Oye, et rencontrèrent quarante ou cinquante chevaux anglais portant lances, lesquels se mirent à retirer au galop vers Calais. M. de Brissac se douta que ceux-là s'en allaient pour l'attirer à quelque embuscade, et fit halte ; et manda à Gastegeac de découvrir un petit vallon qui était un peu à main gauche : ledit Castegeac lui rapporta qu'il avait vu plus de quatre cents chevaux ; il n'y en avait mot, car ce n'était que des paysans et femmes des villages circonvoisins, qui s'enfuyaient vers Calais : ce qui fut un grand malheur, car M. de Brissac les eût suivis ; et c'était toute la cavalerie quils avaient dans Calais : ce n'eût pas été une petite défaite. Un général surtout doit envoyer un vieux routier, ou un homme fort assuré, pour découvrir; un homme non expérimenté prendra bientôt l'alarme, et s'imaginera que les buissons sont des bataillons d'ennemis. Je ne veux pas dire que Castegeac ne fut soldat, mais il fit un pas de clerc.
Notre cavalerie passa par la brèche que M. le maréchal avait fait faire ; M. de Tais voulut mener l'arquebuserie, et m'ordonna de demeurer à la bataille des piquiers. Il y avait dix ou douze enseignes d'Anglais qui se retiraient devers Calais, lesquels venaient pour empêcher l'entrée : que s'ils
eussent pu arriver à temps, ils nous eussent bien donné des affaires avec l'artillerie même, comme me dit M. le maréchal, quand je fus chercher M. de Tais pour venir donner l'assaut; et, encore que je sache bien à quoi il tint que l'on ne combattit ces dix ou douze enseignes, je ne le veux point mettre par écrit ; car, disant la vérité, faudrait que je disse mal de quelques-uns, et non pas des plus petits : ce que je ne veux faire ; mais si M. de Saint-Cyr , qui était lieutenant de cinquante hommes d'armes de M. de Boissy, qui est mort grand écuyer, était en vie, il pourrait dire à qui il tint ; car il fut fort blessé, et son cheval tué, et plus de quarante chevaux de ladite compagnie blessés ou morts. Il en sortit une grande querelle qui presque amena deux hommes à combattre en champ clos. Cette coyonnade fut fort grande et de grand dommage pour le service du roi : car, cela défait, il n'était demeuré personne dedans Calais, que les vieilles gens et les femmes; et, comme j'ouïs dire depuis à M. le maréchal du Biez, il l'eût emporté en deux jours avec l'artillerie qu'il avait, si ceux-là eussent été défaits. Voyant que ces gens étaient retirés dans la ville, ils conclurent s'en retourner : ce que nous fîmes deux jours après la prise : aussi le temps se mit fort à la pluie.
Or, capitaines, vous ne devez dédaigner d'apprendre quelque chose de moi, qui suis le plus vieux capitaine de France, et qui me suis trouvé en autant de combats, ou plus, que capitaine de l'Eu-
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rope, comme vous jugerez à la fin de mon livre. En premier lieu, ce qui me fit faire ce combat fut que je les avais essayés à mon arrivée, et les avais trouvés faibles de reins; le second, de ce qu'ils abandonnèrent leurs pièces que nous gagnâmes, ayant le bastion qui leur servait de flanc ; pour le tiers, que je voyais venir au long de la plaine tirant vers Calais, du petit tertre où je fis faire halte avant de descendre au pré, force gens qui venaient devers Calais, et voyais bien que toutes les courtines étaient remplies de gens, qu'il y avait bien affaire à les emporter; et pour la quarte raison, qu'au fossé qui était près de la courtine n'y avait guère d'eau ; et dudit fossé à ladite courtine il y avait plus de deux grands pas, où les soldats se pouvaient tenir, et, pour peu d'aide qu'ils se fissent avec la pique ou la hallebarde, et l'aide des uns aux autres (n'étant cette courtine de la hauteur de plus de deux brasses), nous l'emporterions. Donc, capitaines, depuis que l'œil vous accompagne à voir la force de votre ennemi, et le lieu là où il est, et que vous l'avez tâté et trouvé aisé à prendre la fuite, chargez-le cependant qu'il est en peur en laquelle vous l'avez mis : car, si vous lui donnez loisir de se reconnaître et d'oublier sa peur, vous êtes en danger d'être plus souvent battus, que non de battre l'ennemi. Par ainsi vous le devez toujours suivre sur sa peur, sans lui donner loisir de reprendre sa hardiesse, et tenir toujours avec vous la devise d'Alexandre le Grand,