Claude de Lorraine, duc d'Aumale
qu'il y avait trois compagnies de gens de pied logés dans Quiers, lesquelles monsieur le maréchal fut contraint de déloger, pour loger les princes et seigneurs de leur suite. Je crois qu'il n'y a telle noblesse au monde que la française, ni plus prompte à mettre le pied à Tétrier pour le service de son prince : mais il la faut employer lorsqu'elle est en cette bonne dévotion. Au bout de quelques jours qu'ils furent arrivés, monsieur le maréchal dressa une entreprise pour aller prendre le château de Lans, qui portait grand dommage sur le chemin de Suze à Turin, à cause d'une vallée qu'il y a depuis Lans jusques au grand chemin; et les soldats dudit Lans étaient presque tous les jours là, ayant un petit château à moitié chemin pour leur retraite. Monsieur le maréchal m'envoya quérir à Moncalier, où je m'étais fait apporter dans une litière six semaines après que je me fus ainsi brisé. Je me fis monter sur un petit mulet, et avec une extrême douleur j'arrivai à Quiers, et tous les jours m'efforçais peu à peu de cheminer. Voilà le succès de la prise de Quiers et de Saint-Damian ; à présent je vais écrire la prise de Lans.
Monsieur le maréchal et tout le camp marcha droit à Lans, où étaient tous les princes et seigneurs susnommés; et, par ce qu'il y en a aujourd hui qui m'aiment, et autres qui me haïssent, je veux approcher de la vérité selon la souvenance qoe Dieu m'en a donnée, afin que ceux qui me haïssent ne me puissent reprendre, disant la vé-
rite, et que les autres qui m'aiment prennent plaisir à lire ce que j'ai fait, et se souvenir de moi : car je vois bien que les historiens en parlent maigrement. Monsieur le maréchal se mit devant avec tout le camp, et me bailla à conduire l'artillerie avec cinq enseignes de gens de pied et les commissaires d'icelle, qui étaient messieurs de Caillac et Duno, lesquels aussi s'étaient trouvés à la prise deQuiers. Ledit seigneur arriva, le lendemain qu'il fut parti de Quiers, à Lans, sur le midi; et nous, avec l'artillerie, arrivâmes à l'entrée de la nuit. Le bourg de Lans est grand et clos de mauvaises murailles ; monsieur le maréchal se logea à un mille près dudit Lans, en un autre bourg, et aux environs de lui la gendarmerie et cavalerie. Tous les princes et seigneurs voulurent être logés au bourg de Lans, ensemble quelques compagnies de Français et Italiens, et mêmement monsieur de Bonnivet et sa compagnie colonnelle. A leur arrivée, ils allèrent au pied de la montagne à main droite, sortant du bourg; le sergent major avait déjà gagné le haut de cette montagne, derrière le château, à l'entour duquel sont grands précipices, et spécialement sur le derrière, par là où il fallait que monsieur le maréchal allât reconnaître. Il n'y a rien qui ne soit précipice, sauf le devant du château qui répond à la ville; il y a deux boulevards assez grands, et la porte du château entre deux. De mettre l'artillerie là, ce n'était que perdre temps ; de la mettre du côté de là où nous venions, il fallait mettre la
tête du canon contre-mont, de façon qu'elle ne pouvait battre plus de la moitié de la muraille : et il fallait monter plus de mille pas avant que d'être au pied de ladite muraille, avec la plus grande difficulté qui peut être ; et du côté de main droite était le semblable; et du derrière du château, encore pis que tout : car, tombant, on allait choir à un quart de mille bas en la rivière. Et à cause de la grande difficulté qu'il y avait de pouvoir mener l'artillerie au derrière dudit château, où il y avait une petite esplanade de vingt à vingt-cinq pas, les ennemis n'y avaient rien remparé, sinon taillé un petit fossé de la hauteur de demi-pique, dans le rocher, et deux moineaux aux deux côtés, qui flanquaient le fossé; il n'y avait pas trois mois que deux ingénieurs de l'empereur avaient été là, et dirent qu'il n'était possible aux hommes de pouvoir mener l'artillerie par cet endroit ni par aucun des autres, sinon que l'on la mît par la ville devant la porte du château, ce qui était autant de temps perdu.
Monsieur le maréchal, à son arrivée, et tous les princes et seigneurs, et les ingénieurs que ledit sieur maréchal avait, allèrent reconnaître le derrière du château, y ayant une montée de plus de trois cents pas, autant malaisée que montée qu'ils firent peut-être en leur vie; et, après avoir reconnu et demeuré là plus de deux heures, ils conclurent qu'il était impossible de le prendre. J'arrivai le soir avec l'artillerie, et me fut dit
qu'il s'en fallait retourner le lendemain : de quoi je fus fort ébahi. J'étais si mal de ma cuisse, que je me jetai incontinent sur un matelas; et ne vis monsieur le maréchal de tout ce soir, car il s'en était retourné en son quartier, bien malcontent contre aucuns qui lai avaient fait facile cette entreprise, et avaient les moyens de l'exécuter, lesquels à présent la lui faisaient impossible. Le matin, il retourna, et allèrent de nouveau reconnaître le même lieu; mais tant plus ils le reconnaissaient, plus ils trouvaient le lieu difficile. Comme j'eus dîné, messieurs de Pequigny, de Touchepied et de Vinu, me vinrent trouver, et me dirent que la résolution était faite pour s'en retourner, et que je n'aurais point de regret de le faire si j'avais vu le lieu. Ils me mirent tant de fantaisies en la tête, qu'ils me montèrent sur mon mulet, et me menèrent au derrière de la croupe de la montagne, où les arquebusades étaient à bon marché, sinon que l'on prît fort à main droite vers la rivière ; et par là il était malaisé d'aller ni de reconnaître : il avait fallu que monsieur le maréchal et tous les princes fussent montés et descendus au hasard des arquebusades. Ce que Dieu garde est bien gardé : telle fois ai-je vu tirer mille arquebusades à cent pas de moi, sans être touché. Or tous quatre fîmes tant, que nous allâmes jusques au haut; et me menèrent par le même lieu où monsieur le maréchal et toute sa troupe étaient montés et descendus.
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[1552] Je veux écrire ici, pour en laisser exemple à ceux qui viennent après nous, comme j'y trouvai la chose faisable, non toutefois sans une très-grande difficulté ; mais quoi que fût, nous délibérâmes que nous mènerions l'artillerie haut, et la mettrions en batterie. En premier lieu, Ton regardait toujours du pied de la montagne jusques au haut tout droit : les anges auraient eu assez à faire à monter; car, outre que la montagne était droite, il y avait grande quantité de rochers. Je commençai à noter qu'en faisant un chemin qui pouvait durer cent pas, jusques à une petite place qui pouvait tenir dix pas de rond, que nous aurions moyen d'arrêter là la pièce, car ce petit lieu était comme plan; puis je regardai que nous pouvions faire un autre chemin traversant v^rs la main gauche et le château, jusques à une petite plaine qui suffisait pour appuyer le canon; puis après, qu'il fallait faire un chemin traversant à main droite, jusques à une autre petite plaine; et de là, nous avions la montée un peu droite jusques au derrière du château : mais nous avions passé à tout le moins les rochers. Et, par tous ces trois repos, nous descendîmes au grand péril de nos vies; je leur montrai qu'il fallait que chacun d'eux entreprît de faire le chemin d'un repos à l'autre : ce qu'ils notèrent fort bien ; et après, me remontèrent sur mon mulet, car auparavant ils me menaient en épousée, sous les bras ; et allâmes droit au logis de monsieur le maréchal, où je les trouvai tous
assis au conseil, pour arrêter Tordre pour nous en retourner; et à mon arrivée, monsieur le maréchal me dit : « D'où venez- vous, monsieur de Montluc? Je vous ai envoyé quérir par deux fois pour venir au conseil, et pour entendre la conclusion que nous avons faite ici de nous en retourner : il faut que vous en rameniez l'artillerie par là où vous l'avez conduite. » Alors je lui répondis : « Gomment? monsieur, vous en voulez-vous retourner sans prendre cette place? cela n'est pas digne de monsieur de Brissac; je viens de la reconnaître, et par le même lieu où vous l'avez reconnue, et vous assure que nous y mènerons l'artillerie. » Il me répondit qu'il faudrait donc que ce fût Dieu qui le fît, car il n'était en la puissance des hommes de le faire; je lui répondis que je n'étais point Dieu, et que je l'y amènerais. Alors il me dit: «Oui, dans huit ou dix jours, avec des engins; et cependant don Pernand, qui est à Verceil, assemble toutes les forces qu'il a hors et dans les garnisons, et nous veut venir donner la bataille. Il y a 3000 Allemands, et je n'ai Suisses ni Allemands pour lui répondre. » — «Je vous oblige ma vie et mon honneur, dis-je, de mettre quatre pièces d'artillerie dans deux matins montées au cul du château. » Et toujours il retournait sur le propos des 3000 Allemands; et à la fin, de colère je lui commençai à dire: « Et faites vous si grand état des Allemands du seigneur don Fernand? Monsieur l'amiral a six compagnies que le capitaine Ynard commande;
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monsieur de Bonnivet lui en baillera quatre des siennes; il s'obligera de combattre avec lesdites enseignes les Allemands; monsieur de Bonnivet, avec le demeurant des siennes, combattra les Espagnols; nos Italiens s'obligeront de combattre les leurs ; vous avez d'un tiers plus de cavalerie, avec la suite des princes, que le seigneur don Fernand : et, si le capitaine Ynard aime mieux combattre les Espagnols que les Allemands, monsieur de Bonnivet et moi les combattrons, et lui baillerons le choix. » Le capitaine Ynard répondit qu'il était content de combattre une troupe ou l'autre, et telle qu'il plairait à monsieur le maréchal; monsieur de Bonnivet dit aussi que ce lui était tout un, et qu'il les combattrait. Et alors je dis : « Et faut-il faire si grand état de ces Allemands ? Je gagerai que des 3000, les 1500 n'ont point de chausses, et que nos soldats, la plupart ont chausses de velours et de satin, et s'estiment tous gentils hommes : se voyant si bien vêtus comme ils sont, craindrontils de combattre? Laissez-les venir seulement à nous* car nous les traiterons de la même façon que nous fîmes à Cerisole. » Alors monsieur de Montmorency parla et dit : « Monsieur, monsieur de Montluc est vieux capitaine ; il me semble que vous devez ajouter foi à ce qu'il vous remontre. » A quoi monsieur le maréchal répondit : « Vous ne le connaissez pas comme moi, car il ne trouve rien difficile, et un jour nous fera tous perdre. » Lors je lui répondis que quand je verrais la chose difficile,
je craignais autant ma peau qu'un autre ; mais qu'en ceci je ne trouvais aucun inconvénient. Alors monsieur de Nemours 1 dit : « Monsieur, Jaissez-le faire, et éprouvez son dire.» Monsieur le prince deGondé et monsieur d'Enghien en dirent autant; monsieur d'Aumale, le semblable. Monsieur de Gounort, qui est maintenant maréchal de France, monsieur de La Rochefoucauld, le comte de Gharny, les sieurs de La Fayette, deTerride, suivirent tous leur opinion. Et alors monsieur le maréchal dit; «Oh bien! je vois que tous vous autres avez envie que nous fassions le fol ; faisons le donc, car je vous ferai connaître que je le suis autant que pas un de vous.» Et voilà ma bataille gagnée contre tout le conseil. Alors je dis à monsieur de Nemours : « Monsieur, il faut que vous autres princes et seigneurs mettiez la main en cette affaire, que vous montriez le chemin aux soldats, afin que, s'ils voulaient reculer à ce grand travail qu'il faut prendre pour le fait dont est question, nous puissions leur reprocher que les princes et seigneurs y ont mis la main plutôt qu'eux. » Cependant je lui remontrai aussi qu'il serait bon, s'il lui était agréable, qu'il allât prendre un canon avec toute sa troupe qu'il avait menée quant et lui, pour le conduire au pied de la montagne : ledit seigneur répondit qu'il le ferait fort volontiers. Or fallait-il passer l'artillerie par dedans la ville, et était-on contraint d'abattre trois