Jacques de Savoie, duc de Nemours
298 COMMENTAIRES DE MONTLUG
ou quatre pâtés de maisons pour la tirer dehors, et aplanir une petite descente au sortir de la ville, de laquelle on tombait en un chemin planier jusques au pied de la montagne où était le château, distant mille pas de la ville. J'en dis autant à messieurs d'Enghien et prince de Gondé, lesquels fort volontiers s'y accordèrent, et tout autant à monsieur de Montmorency, lequel s'y offrit de bonne volonté. Quant à la quatrième pièce, je ne saurais dire qui fut celui qui entreprit de la conduire, car ce ne fut pas monsieur d'Aumale, par ce qu'il fallut qu'il s'en allât en son quartier à la cavalerie avec monsieur le maréchal. Or, qui que ce fût, ils ne reposèrent de toute la nuit, jusques à ce qu'à la clarté des torches ils eurent posé l'artillerie au pied de la montagne. Mais, avant qu'ils sortissent du conseil, je dis à monsieur d'Aumale : « Monsieur, voulez-vous venir? et je vous montrerai comme nous mènerons l'artillerie derrière le château; » et dis à monsieur le maréchal : « Aussi bien vous ne voudrez pas partir encore pour vous retirer à votre quartier. » Monsieur d'Aumale y vint volontiers, ayant seulement avec lui monsieur de La Rochefoucauld, le seigneur de Pequigny et moi : encore que ma cuisse me vexât grandement, néanmoins je m'efforçai pour leur faire voir tout à l'œil. Et, comme nous eûmes monté la montagne et reconnu la place, nous allâmes trouver monsieur le marérchal, qui attendait ledit sieur d'Aumale, qui lui dit que ma raison était bonne, et que personne ne
s'était avisé de ce que je m'étais aperçu, et de ces reposades. Tous les princes et seigneurs étaient encore en la salle où monsieur le maréchal avait dîné; je ne sais en quelle part monsieur de Vassé était pour lors, car monsieur le maréchal le manda venir avec sa compagnie et deux compagnies françaises, avec mandement au capitaine Tilladet et à Savillan de s'avancer nuit et jour, pour se joindre à eux : ce qu'il fit.
Le lendemain matin, j'allai regarder en quelle façon je pourrais faire les chemins en la montagne, sans que nous fussions offensés du château ; et premièrement, je découvris cinq petites embrasures faites pour arquebuse, qui nous découvraient tout le long du chemin : pour brider cela, je priai le capitaine Ynard de m'amener trois cents arquebusiers des meilleurs de sa troupe, lesquels arrivés nous départîmes pour en être mis dix à chaque embrasure, qui tiraient comme quand on tire au blanc, l'un après l'autre, et tous à découvert, et quand le dernier des dix achevait de tirer, le premier recommençait. Dans la ville il y avait une maison, de la couverture et haut de laquelle on pouvait battre au dedans et au long de la courtine : mais, pour se couvrir d'icelle, ils avaient mis force planches l'une sur l'autre, en telle sorte que ceux qui montaient sur la maison ne pouvaient rien voir au long de la muraille. Or les planches étaient fort minces, et, avant le commencement de la guerre, j'avais mis en tête à monsieur le maréchal de faire
300 COMMENTAIRES DE MONTLUG
forger à Pignerol quatre cents arquebuses d'un calibre qui portait trois ou quatre cents pas de pointe, et que ces armes fussent mises en un lieu secret, afin que personne ne les pût tirer du Piémont; desquelles il en pourrait distribuer vingt à chaque compagnie, et ordonner aux trésoriers de bailler douze francs de paye à ceux qui les portaient. Ces arquebuses étaient déjà faites et distribuées* Je priai le capitaine Richelieu, qui depuis fut mestre de camp, de faire monter sur la maison les vingt arquebusiers, pour tirer au travers des planches le long de la courtine, parmi lesquelles les arquebusades passaient comme par un papier : de sorte que, tant les arquebusiers qui battaient de dessus la maison au long de la courtine, que ceuxlà qui tiraient par dizaines, mirent les ennemis en tel état, que personne ne s'osait hasarder à passer au dedans de la courtine. Lors fut baillé vingt pionniers à chacun des trois qui avaient reconnu le chemin , avec trois maçons portant de gros marteaux et pics de fer, pour rompre quelques rochers qui étaient en chemin; et ainsi commençâmes à travailler à huit heures aux chemins, lesquels à deux heures après midi furent achevés ; et à une heure de nuit on commença à monter la première pièce avec quatre-vingts soldats que j'avais de ma compagnie, car le reste était demeuré au château de Moncalier ; lesquels la montèrent : celle-là leur donna plus de peine que toutes les trois autres* Comme nous étions au premier repos,
nous tournions l'artillerie droit à l'autre, et de même les soldats : car, pour. allonger, il fallait faire le chemin droit, afin que les soldats pussent monter un peu droit, et puis après tourner sur l'autre chemin. Monsieur de Pequigny portait une petite lanterne pour donner clarté au rouage : les ennemis alors tiraient, mais jamais arquebusade ne nous toucha. Messieurs de Caillac et de Duno s'occupaient à mettre les gabions, et à les remplir au cul du château ; et, à l'instant que les pièces arrivaient haut, ils les venaient prendre pour les loger: et jamais homme ne mit la main à tirer lesdites pièces, que mes soldats ; car, combien que monsieur de Bonnivet en eût amené une troupe, et le capitaine Ynard une autre, pour leur 'aider, si est-ce qu'ils leur dirent qu'ils ne demandaient point d'aide, car, puisqu'ils avaient eu l'honneur d'amener la première, ils voulaient encore avoir cet avantage que d'y conduire toutes les autres; de quoi je fus fort aise, car ils étaient déjà instruits aux détours. A trois heures après minuit, toutes les quatre pièces furent logées en batterie. Monsieur le maréchal et monsieur d'Aumale étaient venus de leur quartier, et crois qu'ils ne dormirent guères cette nuit, car ledit sieur maréchal avait grand' peur qu'il ne fût possible de conduire lesdites pièces ; et ledit seigneur d'Aumale d'autre côté était en peine, parce qu'il avait assuré, après avoir vu le lieu, que je les y monterais. Les princes et seigneurs qui avaient la nuit devant travaillé, repo-
302 COMMENTAIRES DE MONTLUG
sèrent jusques à ce que monsieur le maréchal les manda éveiller; ce qui fut à la relation que lui alla faire le capitaine Martin, Basque, qui était à lui, lequel l'assura avoir laissé la dernière pièce sur le haut de la montagne; et je crois que cette nuit-là ce capitaine Martin fit cinquante voyages, d'autant que monsieur le maréchal renvoyait voir de quart d'heure en quart d'heure où nous en étions.
Arrivé que fut M. le maréchal et tous les princes et seigneurs, ils trouvèrent que tout était logé pour commencer à battre. J'avais fait porter un demisac de pommes, qui est un fort bon fruit, quatre flacons de vin, et du pain, pour faire manger et boire mes soldats : mais M. le maréchal le premier et tous les princes et seigneurs me volèrent les pommes, et à pot burent deux flacons de vin, attendant le jour. Or je laisse penser à ceux qui liront cette histoire, si je bravais M. le maréchal, voyant qu'il m'avait tant répugné sur la conduite de l'artillerie : je crois que ce fut une des grandes aises que j'eus jamais, tant pour le contentement de M. le maréchal que des princes et seigneurs qui étaient là, tous lesquels avaient pris leur part de la peine. Le matin, au point du jour, on tira trois ou quatre volées à la muraille, qui la perçaient, et à travers les écuries, entraient dans la basse-cour, et de là donnaient dans le logis du château. M. le maréchal avait fait mettre aussi trois canons en bas, du côté d'où nous venions, battant contre mont,
pour les intimider, car de dommage on ne leur en pouvait pas faire; mais, comme notre artillerie eut tiré trois ou quatre volées, ils commencèrent à faire la chamade, et puis se rendirent. M. le maréchal y laissa le capitaine Breuil, beau-frère de M. de Salcède, avec sa compagnie, qui était des capitaines de M. l'amiral ; et ce fait, il s'en alla avec toute la cavalerie et son infanterie vers la plaine de Caluge, pour voir si le sieur don Fernand s'était point acheminé pour secourir le château : là il entendit qu'il était encore à Verceil ; qui fut cause que ledit sieur maréchal se retira à Quiers. Je m'en allai à Moncalier, auquel lieu je demeurai quinze jours dans le lit, malade de ma cuisse; je crois fermement que, sans ce travail, ma cuisse ne se fût jamais pu redresser.
Cela vous doit faire sages, mes capitaines, de ne vous fier jamais à un ou deux pour reconnaître une place; et, sans vous arrêter à votre jugement, empîoyez-y ceux que vous penserez non-seulement les plus expérimentés, mais les plus courageux. Ce que l'un ne peut voir, l'autre s'en aperçoit. Ne craignez pas de prendre peine pour quelque peu de difficulté pour faire un bel exploit, et aux dépens de vos ennemis faites-vous sages. Lorsque vous aurez résolu de garder quelque place, prenez garde à escarper les reposades qui sont aux avenues, parce que, pour peu que le canon puisse trouver lieu pour donner loisir de prendre haleine, enfin on le monte : sans cela je n'eusse pu
venir à bout de ce que j'avais promis. Cette prise ôta beaucoup de commodité à nos ennemis, et nous servit fort pour cette guerre. Quelque temps après les princes s'en retournèrent, par ce qu'ils ne voyaient point d'apparence que le sieur don Fernand de Gonzague se préparât pour donner bataille ni pour assaillir aucune ville ; et, peu de temps après qu'il s'en furent retournés, M. le maréchal, par le conseil des seigneurs président de Birague, sieur Ludovic et Francisco Bernardin, délibéra d'aller prendre certaines places près d'Ivrée, pour tenir ceux d'Ivrée en sujétion. C'était un lieutenant du roi très-digne de sa charge, toujours en action, jamais oisif; je crois qu'en dormant son esprit travaillait toujours, et songeait à faire et exécuter quelque entreprise. Pour cet effet, nous marchâmes avec le camp droit à Saint-Martin, où il y avait une compagnie d'Italiens; et le château fut battu et pris, ensemble les châteaux de Pons, Castellette, Balpergoe, et autres aux environs d'Ivrée; et commençâmes à fortifier ledit château de Saint-Martin. Or, MM. de Vassé et de Gordes avaient pris Ceva; et, comme le fort de Saint-Martin fut avancé, M. le maréchal s'en alla à Quiers, pour être plus près de M. de Vassé, afin de !e secourir s'il en avait besoin, car il avait déjà entendu que le sieur don Arbre de Cende assemblait le camp en Alexandrie : je crois que le sieur don Fernand était malade pour lors. Or se douta M. le maréchal qu'il prendrait le chemin de Ceva, et