‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 91 sur 105 · MONTLUG FORTIFIE G AS AL · texte numérisé non relu

MONTLUG FORTIFIE G AS AL

que je voyais M. de Gié obstiné, et toute sa compagnie résolue d'y demeurer. M. le maréchal, arrivé qu'il fut, ne sut jamais faire tant qu'il en pût amener ledit sieur de Gié ; mais il répondit franchement qu'il en pouvait bien tirer sa compagnie, si bon lui semblait, mais que, pour son regard, il n'en bougerait pas ; ce qui fut cause que M. le maréchal s'en retourna fort mal content de m'avoir jamais accordé la demeure. Je veux dire à la vérité que M. de La Mothe-Gondrin et M. le vicomte de Gourdon se mirent à pleurer quand ils me dirent adieu, et me tenaient tous, comme faisait M. le président de Birague même qui est en vie, pour perdu ou de la vie ou de l'honneur; et ainsi s'en allèrent après dîner. Je priai M. le maréchal et tous mes compagnons qu'ils ne me vinssent plus voir, car je ne voulais être empêché d'un seul quartd'heure pour diligenter ma fortification. Je priai M. le maréchal de m'envoyer le colonel Charamont, qui était à Rivoil, pour m'aider à ladite fortification, avec deux ingénieurs que ledit seigneur maréchal avait, l'un desquels fut tué à la prise de Volpiano, et l'autre est le chevalier Reloge, qui est en France.

Nous commençâmes à remplir les quatre bas- v tions, chaque capitaine des quatre en ayant pris le , sien, puis départîmes aux quatre courtines les deux autres compagnies et les cinq cents pionniers, car tous ceux de la ville au-dessus dix ans portaient la terre avec les quatre capitaines. Mais, pour ne

vouloir dérober l'honneur d'aucune personne, M. de Gié avait un enseigne de Dauphiné, qui se nommait Montfort, et le guidon, M. de Lestang, lesquels, étant arrivés à Moncalier sur le soirt commencèrent à se souvenir et plaindre leur capitaine, tellement que toute la compagnie se mutina, et résolut d'aller mourir auprès de lui, et ne l'abandonner point; ainsi Lestang pria ledit capitaine Montfort de vouloir demeurer, car pourrait être que M. le maréchal les y laisserait tous aller quand il verrait qu'une partie s'en serait allée, et pour ne malcontenter ledit sieur maréchal, qu'il retînt avec lui tous ceux qui y voudraient demeurer Ce qu'étant accordé, ledit Lestang, craignant que M. le maréchal n'en fût averti, partit à la minuit, suivi de la compagnie; car ne voulut demeurer homme de cette compagnie, que deux gendarmes et trois ; archers avec ledit de Montfort : ils laissèrent leurs grands chevaux et armes, sauf la cuirasss et la salade, montèrent sur un courtaud chacun seulement, et, laissant leurs lances à leurs logis, prirent des piques avec chacun un valet à pied, et ainsi arrivèrent au soleil levant à Casai, distant de Moncalier six milles. M. de Gié et le baron de Chépy avaient entrepris de terrasser la porte de laquelle ils virent ces gens; ils demeurèrent quelque temps à les reconnaître, puis tous deux leur coururent audevant. Par là je connus que M. de Gié était bien aimé de sa compagnie; aussi le méritait-il, car j'oserais dire que c'était un des braves capitaines

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de France, et des plus vaillants. M. de Montfort s'en alla le matin à M. le maréchal, et lui dit qu'il avait perdu le guidon et toute la compagnie, qui s'en étaient allés la nuit trouver leur capitaine, le priant de lui donner congé de les suivre avec un homme d'armes et trois archers qui lui étaient seulement de reste : ce qu'il ne lui voulut permettre, mais lui défendit expressément, et l'en fit retourner à Moncalier.

Or notre ordre dans la ville était tel, que le matin tous généralement, tant capitaines, soldats, pionniers, quhommes et femmes de la ville se rendaient devant le jour chacun à son œuvre, à peine de la vie; pour à quoi les contraindre je fis dresser des potences : j'avais et ai toujours eu un peu mauvais bruit de faire jouer de la corde, tellement ' qu'il n'y avait homme, petit ni grand, qui ne craignît mes complexions et mes humeurs de Gascogne. Donc, par ce que c'était en hiver et aux plus courts jours, l'on travaillait depuis la pointe du jour jusqu'à onze heures, puis tout le monde s'en allait dîner, et à midi chacun se rendait à son œuvre, et travaillait-on jusqu'à l'entrée de la nuit. Quant au dîner, chacun dînait au sien , mais le souper était à mon logis, ou à celui de M. de Gié, ou d'un des capitaines, chacun à son tour : auquel lieu se trouvaient les ingénieurs, les commandeurs de l'œuvre; et, s'il y avait quelqu'un qui n'eût pas avancé son œuvre autant qu'un autre, je lui départais ou des soldats ou des pionniers, pour que le

lendemain au soir son œuvre fût autant avancée que celle de son voisin. Or je ne faisais autre chose que de courir partout à cheval, d'abord aux fortifications, puis à ceux qui sciaient les planches au moulin; j'en fis faire grande quantité de demi-pied d'épais, et autres pièces de bois qui nous étaient nécessaires : l'eau de ce moulin nous faisait un grand bien, car la scie ne reposait jamais ; et la plupart de la nuit je marchais à torches par toute la ville, puis m'en allais où se faisait le gazon, tantôt où se faisaient les gabions; puis je rentrais dans la ville et donnais le tour par dedans, puis après je m'en sortais autre fois reconnaître tous les lieux; je n'avais aucun séjour qu'à l'heure de dîner, non plus que le moindre soldat de la troupe, encourageant cependant tout le monde au travail, caressant et petits et grands.

J'appris là qu'est-ce d'une entreprise, quand tous généralement se délibèrent d'en venir à bout, et qu'est-ce qu'une masse de gens tous convoiteux de gagner honneur au lieu qu'ils entreprennent ; et, encore qu'on puisse acquérir grande louange en départant si bien les choses et les temps, qu'il ne se passe un seul demi-quart d'heure inutilement, cependant un chef ne fera jamais rien qui vaille si tous généralement ne sont d'un bon accord et n'ont bon désir de sortir de l'entreprise à leur grand honneur, comme fut fait en ce lieu. Mes capitaines, mes compagnons, il faut que ce soit chose qui dépende principalement de vous : que si vous

savez gagner le soldat avec un mot, vous ferez plus qu'avec des bastonnades : il est vrai que s'il y a quelque mutin ou rétif, à ses dépens il faut faire peur aux autres. Je veux retourner à M. de Gié, lequel ne bougea jamais de sa porte jusqu'à ce que par le dedans et par le dehors elle fût du tout terrassée, avec tous ses gendarmes, qui ne s'y épargnèrent non plus que le moindre soldat de nos troupes. 0 capitaines, le bel exemple que vous avez ici, si vous voulez noter, pour entreprendre, quand l'occasion se présente de tenir une place. Je veux encore dire que j'avais donné tel ordre, qu'il ne se mangeait un morceau de pain et ne se buvait un verre de vin que par ordre et avec raison; et si vous voulez prendre exemple à Casai, non-seulement entreprendrez-vous à garder une place, pour faible qu'elle soit, mais un pré environné de fossés, pourvu que l'union y soit comme je l'avais là dedans : tout était une même volonté, un même désir et un même courage ; la peine nous était un même plaisir. Or la fortune mienne fut si heureuse, que le sieur don Pernand bailla à César de Naples la moitié de son camp, presque toute son infanterie, avec partie de la cavalerie, pour la conduire à Rivarol, sept petits milles de Casai, Volpiano entre deux; et demeura ledit César de Naples vingt-deux jours à prendre Saint-Martin et ces autres châteaux.

Pendant ce temps-là, je mis la ville en défense avec une extrême diligence, et fis faire de grandes

tranchées et remparts derrière tous nos coins et portails bien terrassés, et tous les hauts bastions gabionnésà double gabionnade, bien délibérés de nous faire bien battre et acquérir de l'honneur. Or César, ayant pris Saint-Martin et les autres châteaux, arriva à Rivarol avec son camp, où tout incontinent le sieur don Fernand mit en conseil pour arrêter s'il nous devait venir assaillir ou nous laisser, vu que j'avais eu le temps de me fortifier, et que j'avais achevé tout ce que je voulais faire pour notre défense : et aussi mettait en avant que nous étions six compagnies là dedans, tous résolus de combattre, et qu'il doutait qu'à l'assaut il perdrait plus de vaillants capitaines espagnols et italiens que la ville ne valait; et leur remontrait tout ce que j'avais fait dedans. Les capitaines espagnols et italiens qui furent appelés en ce conseil, voyant que le hasard tombait sur eux, firent remontrer par leur mestre de camp que l'empereur avait là des meilleurs capitaines qu'il eût en toute l'Italie, et desquels il faisait autant ou plus d'état que de tous les autres, et que, pour cette cause, ils priaient le sieur don Fernand de les vouloir conserver pour une bataille ou pour quelque entreprise grande, et non pour si peu de cas que GasaL Là-dessus y eut grandes disputes, et trois jours tinrent conseil sur ce fait : César de Naples et le gouverneur deVolpiano opiniâtraient que Ton nous devait venir assaillir- Or, les soldats espagnols, qui entendirent ce qu'en disait César de Naples, dirent à leurs capitaines

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qu'ils iraient donc à l'assaut avec leurs Italiens; car, quant à eux, ils ne s'y trouveraient point, voulant maintenir ce que leur mestre de camp avait proposé. Toutes ces disputes furent sues par M. le maréchal, après que le sieur don Fernand fut quitté de Rivarol, par des lettres qu'il écrivait au président de Milan, lesquelles les gens du sieur Ludovic de Birague prirent; et, cependant qu'ils disputaient de la chape à Févêque, M. le maréchal leur fit dérober Albe par xMM. de La Mothe-Gondrin, Francisco Bernardin, et de Panau, lieutenant de la compagnie dudit sieur maréchal, et quelques autres dont il ne me souvient. M. le maréchal fut averti de la prise au point du jour, car nos gens y étaient entrés à onze heures de nuit, et me dépêcha un sien laquais avec une lettre qui me disait : « Monsieur de Montluc, tout à cette heure j'ai été averti que notre entreprise d'Albe est sortie à effet, et nos gens sont dedans; qui est cause que je monte à cheval et m'y en vais en extrême diligence. » Le laquais arriva environ les dix heures; et, par ce que le gouverneur de Volpiano retenait un trompette de M. de Maugiron, j'y envoyai un tambour du capitaine Gritti ; et, lui ayant montré la lettre de M. le maréchal, je lui donnai charge de dire au gouverneur de Vopiano que le sieur don Fernand ne se pouvait mieux revancher de la perte d'Albe, que de nous venir attaquer. Et comme le tambour fut à la porte de Volpiano, trouva que le gouverneur était allé au point du jour au conseil à Rivarol ; il dit aux

soldats de la porte la prise d'Albe; lesquels sur ces nouvelles le voulurent tuer, et de fait commencèrent à l'attacher et garrotter : mais cependant arriva le gouverneur, auquel je mandais qu'il me rendît le trompette, vu que nous nous avions toujours fait bonne guerre, et qu'il ne commençât point la mauvaise, car nos gens l'avaient aussi faite aux leurs à la prise d'Albe. Ledit gouverneur prit le tambour et l'amena à son logis, et lui dit que, si ce qu'il disait n'était vrai, qu'il le ferait pendre: le tambour lui répondit que, s'il était vrai, il ne voulait qu'il lui donnât qu'un écu, et qu'au contraire, s'il disait faux, il voulait être pendu. Le gouverneur tourne remonter à cheval, et s'en va à Rivarol : toute la nuit ils furent" en conseil si ceci pouvait être vérité ou non. Lendemain à midi, arriva le capitaine du château de Montcalvo, qui leur porta nouvelles, de la part du gouverneur d'Asti, que la prise d'Albe était véritable; qui fut cause que lendemain matin le sieur don Pernand partit, et s'en alla passer la rivière à Ponte di Stura en grande diligence, pour aller droit audit Àlbe, voir s'il le pourrait reconquérir avant que M. le maréchal l'eût fait fortifier davantage.

Gomme je me vis hors de la crainte du siège, j'envoyai incontinent les pionniers que j'avais audit Albe, qui firent grand plaisir à M. le maréchal, Je n'attendais pas là de commandement : il est souvent nécessaire de faire avant être commandé, s'il n'y a du hasard. M. de Bonnivet et le colonel

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