CHAPITRE IV
Affaire de Saint-Damian. — Défense de Bene. — Prise de Cour*
j ternille. — Prise de Geva.
[1553] Or, comme le sieur don Fernand fut en A.cti, il eut avertissement que M. deBonnivet était fort dans Albe, et que de nouveau y étaient entrées trois compagnies de celles que j'avais à Gasal, avec grande quantité de pionniers; ce qui fut cause qu'il entra en aussi grande dispute s'il y devait aller ou non, comme à Rivarol pour venir à Casai. Il partit donc au bout de cinq ou six jours d'Asti avec toute sa cavaîene pour reconnaître Albe; et, après avoir demeuré un jour aux environs, il s'en alla camper
devant Saint-Damian, parce qu'il avait entendu que M. le maréchal avait pris presque toutes les munitions, poudres, plombs et cordes pour mettre dans Albe, et avait donné charge à quelqu'un d'en y amener autant. Mais bien souvent la paresse et négligence des hommes fait plus perdre que gagner : car je ne vis jamais homme long en besogne, paresseux ou négligent à la guerre, qui fît beau fait; aussi il n'y a rien au monde où la diligence soit tant requise : un jour, une heure, une minute fait évanouir de belles entreprises. Or M. le maréchal pensait que le sieur don Fernand se vînt mettre plutôt à Carmagnole que non ailleurs, pour la fortifler et prendre le château, pensant que Saint- Damian aurait recouvré des poudres. Ainsi s'en vint jusqu'à Carmagnole. M. de Vassé, qui était gouverneur du marquisat de Saluce, voulait entreprendre de défendre le château.
M. le maréchal s'en alla après à Carignan, et me laissa avec ledit sieur de Vassé pour lui aider à mettre les vivres et munitions dans le château, et ce fut à la requête même de M. de Vassé ; et, le lendemain même que M. le maréchal fut parti, il fut averti, par une lettre venant des parts de MM. de Briquemaut et de Chavigny, que le camp de l'ennemi se campait devant Saint-Damian, et qu'ils le priaient les vouloir secourir de poudre, plomb et corde pour l'arquebuserie, car ils n'avaient point eu ce qu'il leur avait promis : dont M. le maréchal se trouva le plus fâché du monde, et y envoya
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promptement six charges de poudre et quatre de plomb et de corde ; il mandait au gouverneur de La Cisterne , distante de Saint-Damian deux petits milles, lequel avait trois compagnies d'Italiens avec lui, qu'il hasardât de mettre cette nuit-là ces munitions dedans. M. de Vassé et moi avions déjà entendu que le camp s'était planté devant Saint- Damian, par l'homme même qui en portait les nou velles à M. le maréchal ; car il fallait qu'il passât à Carmagnole, comme fit aussi cette munition trois ou quatre heures après, environ sur l'entrée de la nuit. M. de Vassé et moi exhortâmes celui qui conduisait cette munition de remontrer aux capitaines qu'il fallait que cette nuit-là même la poudre entrât, car autrement elle n'y pourrait point entrer il fallait que celui qui la conduisait y entrât luimême : nous le trouvâmes si froid, que nous connûmes bien qu'il ne ferait rien de bon. Il est aisé de voir si un homme est épouvanté, et s'il a l'âme qu'il faut pour exécuter ce qu'il entreprend : nous eûmes peur qu'il n'épouvantât plutôt les capitaines, quand il serait à La Cisterne, que de leur donner courage : ce qui fut cause que je me résolus de m'y en aller, pour tâcher par ce secours à sauver la place; M. de Vassé voulut que M. de Classe, son fils aîné, vînt avec moi, conduisant dix hommes d'armes, car il était lieutenant de la compagnie.
Nous partîmes une heure de nuit, et arrivai à onze heures à La Cisterne; auquel îieu je trouvai
le gouverneur et les capitaines bien empêchés, faisant de grandes difficultés sur la conduite de cette munition , et comme elle se pourrait mettre dedans: et à la vérité il y avait quelque raison, car Saint-Damian est petit, et le sieur don Pernand avait en son camp 6000 Allemands , 6000 Italiens et 4000 Espagnols, 1200 chevau-légers et quatre cents hommes d'armes, et tout cela campait joignant la ville, autour de laquelle les corps de garde se touchaient. D'y faire entrer la munition avec les chevaux qui l'avaient portée, était chose impossible, car il y avait neige jusqu'au genou, et tous les chemins étaient pleins des loges des soldats. Or , incontinent je fis assembler force sacs, lesauels nous coupâmes en trois, et quelques femmes promptement les cousaient, dans lesquels je fis mettre la poudre ; puis j'eus trente paysans auxquels je fis lier les poudres, plomb et corde à la ceinture, et leur fis bailler à chacun un bâton en la main pour se soutenir. M. de Briquemaut, gouverneur, avait envoyé six Suisses de sa garde hors la ville, lesquels n'avaient pu rentrer dedans, mais &**: se trouvèrent à La Gisterne et prirent leur part de la munition. Étant donc prêts à partir, arrivèrent les seigneurs du Puy-du-Fou et de Bourry, lequel > on m'a dit s'être fait huguenot, de Saint-Romain, parent de M. de La Fayette, et trois ou quatre autres gentilshommes s'acheminant pour s'aller jeter dedans, lesquels se mirent à pied et renvoyèrent leurs chevaux. M. le maréchal avait écrit à deux des capi-
taioes qui étaient à La Cisterne, qu'ils entreprissent de mettre les poudres dans Saint-Damian ; lesdits capitaines étaient vieux soldats, ce qui ne m'en fit espérer aucune chose de bon : car qui veut faire une exécution hasardeuse et de grand combat, il se faut garder surtout de vieux capitaines et de vieux soldats, parce qu'ils appréhendent trop le péril de la mort, et la craignent, et n'en tirerez jamais bon ouvrage : ce que j'expérimentai là et en plusieurs autres lieux. Le jeune n'appréhende pas pas tant le danger : il est vrai qu'il y faut de la conduite; il entreprendra aisément quelque exécution où il faut de la diligence : il est prompt, ingambe, et la chaleur lui enfle le cœur, qui est souvent froid au vieillard.
Or ils partirent environ deux heures après mi* nuit, et, comme ils furent hors la ville, je me mis sur une plateforme près de la porte , duquel lieu je découvrais tout leur camp, sauf un peu de l'autre côté de la ville; j'envoyai le lieutenant du gouverneur de La Gisterne pour donner l'alarme par le fond à main gauche ; ce qui ne porta pas grand profit, d'autant que les ennemis n'en firent nul compte. Et comme nos gens furent sur un petit haut près de la ville , d'où on découvrait tous les feux, et les gens mêmes à la clarté d'iceux, un des capitaines italiens dit à M. du Puy-du-Pou et aux autres : Vedete il campo : ecco la cavallerie, ecco la gendarmerie; ecco li Tedeschi, ecco UEspanoli, ecco li Italiani; leur montrant le tout avec le doigt:
non si intrarebbe una gâta, bisogna tornar in dietro1; ce qu'ils firent. Or je demeurai toujours sur cette plateforme, ayant mon mal de cuisse qui me tuait, de laquelle je n'étais encore guéri ni de deux ans après ; voici nos gens retournés sur la pointe du jour, et me contèrent ce qu'ils avaient vu, de quoi je fus bien marri. Soudain je dépêchai un homme en poste devers M. le maréchal, qui ne savait pas que je fusse à La Cisterne, mais me pensait à Carmagnole avec M. de Vassé, et lui mandai tout ce qui en avait été fait, et qu'il ne fallait point avoir espérance que ces capitaines-là missent les poudres dans Saint-Damian, j'en avais déjà fait l'épreuve, le priant qu'il mandât en poste à Moncalier au capitaine Charry, qui portait mon enseigne, que soudain il partît avec cinquante des meilleurs soldats que j'eusse, savoir, trente arquebusiers et vingt piquiers, et qu'il se rendît à La Cisterne à la minuit.
M. le maréchal trouva d'abord étrange quand il entendit que j'étais là, et dépêcha un homme en poste au capitaine Charry, auquel j'écrivais pareillement un mot en hâte : ce vaillant jeune homme, plein de bonne volonté, ne s'en fit pas prier, mais tout incontinent il partit avec les cinquante soldats et se rendit environ une heure après minuit à La Cisterne, auquel lieu je lui avais fait apprêter dans
1. Voyez le camp; voici la cavalerie; voilà la gendarmerie; voilà les Allemands, les Espagnols, les Italiens : il n'y entrerait pas un chat ; il faut s'en retourner.
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une cave trois ou quatre feux de charbon et une table longue pleine de vivres; et avais-je fait enfermer les vilains d'un côté , et, pendant que les soldats buvaient, je les faisais charger avec les Suisses. Je ne voulus plus parler aux capitaines des Italiens pour aller avec le capitaine Gharry, mais en priai un de me bailler son enseigne, qu'on nommait Pietro Antonio, un jeune fou éventé que j'avais connu à Moncalier, et l'avais fait mettre en prison deux fois, pour des folies qu'il faisait dans la ville. Je le tirai à part et lui dis : « Pietro Antonio, je te veux faire plus d'honneur qu'à ton capitaine : tu as vu la nuit passée quelle faute vous autres avez faite, de ne vous efforcer d'entrer dans la ville, et vous en êtes retournés avec excuses; de ma part, je ne prends nulle excuse en payement depuis qu'il y va de la perte d'une ville et des gens de bien qui sont dedans. Je sais bien que tu as assez de valeur, mais tu n'es pas sage; et, si tu veux éprouver ta sagesse à ce coup, comme tu as d'autres fois fait ta hardiesse, je te promets ma foi de te faire donner une compagnie par M. le maréchal, à qui l'occasion se présente de faire connaître que, comme tu es hardi, tu es aussi sage pour commander. Je veux que ta ailles prendre cinquante hommes de la compagnie de ton capitaine, auquel je veux dire tout à cette heure qu'il te les baille, et, au sortir de la ville, je te mettrai tous les paysans et les Suisses qui portent la munition au milieu de tous les cinquante soldats ; et veux
que tu amènes deux ou trois sergents que je te ferai bailler aussi pour en mettre un à chaque flanc et sur le derrière, afin de donner courage à tes soldats de te suivre, et garder que les paysans ne s'écartent. Mais, comme le capitaine Gharry ira attaquer un corps de garde, passe outre sans t'amuser à combattre, sinon que quelqu'un se présentât devant toi, et passe toujours en avant, soit que tu rencontres ou non, jusqu'à ce que tu sois à la porte de la ville. » Il me répondit : Credete, signor, cK io lo faro a pena di morir , et voi connoscereli che Pieîro Antonio sera divenuto saggio : lors l'embrassant, je lui dis : Io ti promette anchora che io mi recordero di te, et che ti sera riconnosciuto il servisio : no mi mancar di gratta, io ti giuro per la Nos- Ira Madonna se tu non fai chello che un uomo da bene debbe fare, io ti faro un tratto di Montluco; tu sai como io ho manegiato, non mono quindeci di, uno dei nuostri facendo il poltrone; io non dirnando seno un puoco di prudenza con prestezza*. Il me tint ce qu'il m'avait promis, car il s'y porta bien sagement. Les capitaines lui baillèrent tout ce qu'il demandait,
1. « Croyez, monsieur, que je le ferai, à peine de mourir; et vous connaîtrez que Pietro Antonio est devenu sage. » Lors l'embrassant, je lui dis : « Je te promets encore que je me souviendrai de toi, et que le service que tu nous rendras sera récompensé ; mais ne manque pas à ta promesse, car je te jure par Notre Dame que si tu ne fais pas ce que doit un homme d'honneur, je te ferai un trait de Montluc ; tu sais comme j'ai traité, il n'y a pas quinze jours, un des nôtres qui faisait le poltron. Je ne te demande qu'un peu de prudence et de prestesse. »
étant bien aises d'en être déchargés. Je priai aussi Puydu-Fou et autres nommés que, puisqu'ils voulaient entrer dans la ville, il fallait qu'ils y entrassent pour l'aider à conserver et non pour se perdre, ensemble ce qui était dedans, d'autant que la conservation d'icelle ville ne consistait qu'à mettre les munitions dedans, et qu'il était nécessaire qu'ils se départissent les uns aux flancs, les autres sur le derrière, aux fins que quand le capitaine Charry combattrait, ils donnassent courage aux gens de Pietro Antonio, et aux paysans, de passer outre ; ce qu'ils firent.
Or tous, tant mes soldats que les Italiens et que les paysans, furent avertis par moi de tout ce que les uns et les autres devaient faire, avant de sortir de la ville en ce même ordre. Je dis au capitaine Charry, présents mes soldats, que je ne les voulais jamais plus voir s'ils n'entraient ou mouraient, tous tant qu'ils étaient de ma compagnie : alors il me répondit que je m'allasse seulement reposer, et que bientôt j'entendrais de ses nouvelles : à la vérité c'était un soldat sans peur. En sa troupe était un de mes caporaux, nommé le Turc, Picard de nation, qui me dit: « Et quoi? faites-vous doute que nous n'entrions dedans? Par lamort bieu, nous aurions bien employé notre temps, ayant combattu plus de cent fois avec vous, et toujours demeurés victorieux, et à cette heure-ci vous faites doute de nous?» Alors je le sautai embrasser au cou, et lui dis ces mots; «Mon Turc, je te promets ma foi que je
vous estime tant tous, que je m'assure que, si gens au monde y entrent, vous autres y entrerez. » Nous avions des chandelles basses pour nous éclairer, afin que les sentinelles du camp n'aperçussent aucun feu dans La Cisterne; et ainsi ils partirent, et je m'en allai mettre sur la plateforme sur laquelle j'avais la nuit auparavant demeuré; le capitaine de là dedans me tenait toujours compagnie. Or au bout de deux heures j'ouïs une grande alarme à l'endroit par lequel il fallait qu'ils entrassent, et grandes arquebusades ; mais cela ne dura point: qui me fit mettre en crainte que nos gens fussent repoussés; ou bien que les paysans se fussent mis en fuite, lesquels, comme ils furent sur ce haut où les capitaines italiens avaient dit qu'ils n'y entrerait un chat, firent un peu halte: les guides leur montrèrent les corps de garde, desquels, à cause de la grande froidure et de la neige, les sentinelles n'étaient pas à vingt pas. Le capitaine Gharry appela MM. du Puy-du-Fou, Bourry, Saint-Romain, Pietro Antonio, et leur bailla deux guides, s'en réservant un, et leur dit : « Voilà le dernier corps de garde des gens de pied, car le demeurant c'est cavalerie, qui ne fera pas grands efforts à cause de la grande neige ; dès que vous me verrez attaquer ce corps de garde, passez outre au grand pas, et ne vous arrêtez, quoi que vous trouviez sur votre chemin, mais vous rendez à la porte de la vilie. » Tous d'une volonté baissèrent la tête. Le capitaine Charry aborda ce corps de garde, lequel il mit en
déroute sur un autre corps de garde, et tous deux prirent la fuite ; puis passa outre droit à la porte de la ville, où il trouva déjà Pie tro Antonio arrivé. Incontinent ils délivrèrent la munition, sans y faire autre arrêt, sinon que MM. de Chavigny et Briquemaut embrassèrent le capitaine Gharry, et le prièrent de me dire que, puisque j'étais à La Cisterne, ils étaient assurés d'être secourus de ce qui leur faisait besoin, et qu'il serait très-nécessaire de leur faire tenir de la munition encore davantage. Mais, comme l'on s'amusait à prendre les soldats des corps de garde qui s'en étaient fuis, dont le lendemain un capitaine fut pendu, le capitaine Charry et Pietro Antonio, avec les paysans, trouvèrent les ennemis sur ces entrefaites, les chargèrent et passèrent outre; je n'y perdis un seul soldat, italien ni français, et n'en y eut un seul blessé, même aucun paysan; mais tous arrivèrent à La Gisterne étant déjà grand jour, me trouvant encore sur la plateforme. Je dépêchai incontinent vers M. le maréchal, pour le prier qu'il m'envoyât encore de la poudre, car de plomb et de corde ils en avaient assez: ce qu'il fit tout promptement de Quiers auquel lieu il s'était porté, pour être plus près de moi.
Voilà l'âge que doivent avoir les capitaines à qui Ton baille les charges pour exécuter une entreprise hasardeuse et soudaine. Je puis assurer avec la vérité que, de cent ans, ne mourut un plus brave et plus sage ni mieux avisé capitaine de son âge,
qu'était le capitaine Gharry ; je massure que M. de Briquemaut n'en dira pas le contraire, encore qu'il soit de la religion de ceux que Ton a massacrés depuis à Paris. La forme de sa mort, je n'ai que faire de l'écrire, car le roi et la reine, et tous les princes de la cour le savent assez : aussi est-ce chose indigne d'un Français. Et quand je l'eus perdu, ensemble mon fils le capitaine Montluc, qui fut tué à Madère, appartenant au roi de Portugal, il me sembla que Ton m'eût coupé mes deux bras, parce que l'un était le mien dextre, et l'autre le senestre. Il avait nourri le capitaine Montluc tou- , jours auprès de soi depuis l'âge de douze ou treize ans ; et partout où il allait, ce jeune garçon lui était toujours pendu à la ceinture : je n'eusse su lui donner un meilleur précepteur que celui-là pour lui apprendre ce que c'est que la guerre ; aussi en avait-il retenu beaucoup, pouvant dire sans honte, encore que ce fût mon fils, que, s'il eût vécu, c'eût été un grand homme de guerre, prudent et sage : mais Dieu en a autrement disposé. Laissant ces propos qui me tirent les larmes des yeux, je retournerai à notre fait.
M. de Briquemaut me manda par le capitaine Charry qu'ils n'avaient nul ingénieur là dedans, ni homme qui sût dire où fallait mettre un gabion; de quoi il me priait d'avertir M. le maréchal: me priait aussi de lui vouloir faire retourner le capitaine Gharry avec mes cinquante soldats, car il les estimait autant que la meilleure compagnie qu'il
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eût là dedans, et qu'en récompense à jamais il se rendrait serviteur mien: ce que je fis. M. de Goas, qui est aujourd'hui, était lors de ma compagnie et du nombre des cinquante, jeune de dix-sept ans, et sur son commencement qu'il avait pris les armes. M. le maréchal envoya en poste à Albe, pour faire venir les ingénieurs qui y étaient, dont le chevalier Reloge en était un. Et, comme le capitaine Gharry fut arrivé, les piquiers prirent de la poudre en ceinture, ainsi que les autres avaient fait auparavant ; il ne voulut escorte aucune, mais alla prendre le chemin un petit à main droite, par le quartier de leur cavalerie, et donna à travers, et passa sans perdre un homme ; il savait très-bien prendre son parti. Incontinent qu'il fut arrivé, il pria MM. de Briquemaut et de Chavigny de lui laisser garder le fossé ; ce qu'ils lui accordèrent : et se couvrit là dedans de bois, planches et gabions. Et, tout incontinent que les guides furent de retour à moi, je dépêchai vers M. le maréchal, lui donnant avis de tout, le suppliant qu'il m'envoyât le capitaine Caupenne, mon lieutenant, avec cinquante autres soldats des miens: ce qu'il fit; et, deux jours après son arrivée, je fis hasarder pour leur apporter encore des poudres. Il alla du côié de la gendarmerie, où les ennemis avaient mis un corps de garde de gens de pied, qui prirent la charge d'assez loin; mais il fit tant, qu'il mit la poudre sur le bord du fossé de la porte ; et par lui me mandèrent les dits seigneurs recommandations, avec
avertissement d'assurer M. le maréchal qu'il n'eût plus crainte que la place se perdît, parce qu'ils avaient à cette heure tout ce qui leur faisait besoin . Le baron de Chepy, qui était à Albe avec M. de Bonnivet, se voulut essayer d'y mettre des poudres du côté d'Albe, et chargea de la sorte qu'avaient fait les miens ; mais il y perdit les poudres et les paysans, avec presque tous ses soldats ; au moins n'en y entra que lui quatorzième ou quinzième. En toute choses il y a de l'heur.
Or le camp y demeura seize ou dix-sept jours devant, et la batterie dura sept jours. César de Naples avait fait deux mines qui allaient par-dessous le fossés à l'endroit de la brèche, lesquelles étaient déjà près de la muraille. Un pionnier se sauvant fat pris de nos Italiens, qui me dit le tout : lequel, incontinent la nuit venue, je baillai au capitaine Mauries (qui était pour lors mon sergent, et'à cette guerre dernière a été sergent major à Bordeaux près M. de Montferrand), qui l'attacha, et ne voulut qu'un autre soldat et un guide pour le conduire; lequel le mena si bien, qu'il ne trouva que deux sentinelles par le chemin, lesquelles soudainement se retirèrent au corps de garde. Ainsi il passa, et mena le pionnier dans la ville, dans laquelle il demeura tout le jour ; et, comme le jour fut grand, MM. de Ghavigny et de Briquemaut le menèrent sur la muraille de la batterie, duquel lieu il reconnut en quelle part se faisait la mine. Incontinent ils descendirent au fossé, et commencèrent à
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i le couper et gratter, tellement que bientôt après ils découvrirent les trous, et depuis nous entendîmes qu'il ne s'en fallut de guères qu'ils n'y attrapassent César de Naples, qui était là pour reconnaître la mine. Or les deux jours derniers ils firent une grande batterie, et avait fait faire le sieur don Fernand quantité de fascines que les soldats espagnols, italiens et allemands jetaient dans le fossé, ayant coupé la contrescarpe en deux ou trois lieux; mais autant qu'ils en jetaient, le capitaine Gharry, qui était dedans, les retirait dans la ville par un trou qu'ils avaient au-dessous delà brèche ; de sorte que, pensant que ledit fossé fût rempli, ils l'envoyèrent reconnaître en plein jour, étant en bataille pour donner l'assaut ; mais ils trouvèrent qu'il n'y avait rien, et alors firent grande diligence de la batterie deux jours, et ils tiraient une bonne partie de la nuit, à la clarté de la lune. Voyant la bonne contenance que tenaient nos gens là dedans, et que leurs mines ni fascines ne leur avaient de rien servi, ils délibérèrent de ne donner poiot Fassaut, mais de lever le siège; et, la dernière nuit qu'ils eurent achevé la batterie, j'y fis encore entrer le capitaine Mauries, qui entendit que le camp se levait et comme ils retiraient l'artillerie ; car MM, de Chavigny et de Briquemaut, avant qu'il partît de là; voulurent qu'il entendît comme il se levait, à la vérité pour m'en porter les nouvelles. Ainsi passa et repassa tout à son aise sans trouver personne, par ce que tout le carnp était déjà en