‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 96 sur 105 · SIÈGE DE BENE · texte numérisé non relu

SIÈGE DE BENE

sorte qu'il n'en venait pas une goutte. Or par mal heur M. le maréchal avait ordonné à un gouverneur, lequel je ne veux nommer, d'y faire apporter douze cents sacs de blés et farine, moitié de l'un et moitié de l'autre, de son gouvernement, comme il était de coutume. Je ne veux point mettre par écrit l'occasion pour quoi ledit gouverneur n'y envoya pas lesdites munitions, car il toucherait trop à son honneur : aussi je ne veux dire mal de personne. M. le président de Birague sait bien les raisons, parce qu'il était au conseil quand M. le maréchal m'envoya quérir, où il en fut fort parlé et disputé. Le camp de l'ennemi était déjà devant Bene il y avait huit jours, et ne faisait pas grand semblant de Tassaillir^spérant qu'il l'aurait bientôt par faute de vivres, wicore que la ville fût assez forte, et que le comte et la comtesse étaient fort affectionnés au service du roi. Il n'y avait en tout que trois compagnies de gens de pied dedans, qui étaient celle du comte, celle du jeune La Môle et celle de Louis Duc, qui est de Mondovi, faisant en tout deux compagnies italiennes et une française. Ledit capitaine La Môle était malade, et, par ordonnance des médecins, pour changer d'air, s'était fait porter à Mondovi ; et n'avait ledit seigneur comte avec lui pour chef que Louis Duc, et, qui pis est, n'ayant jamais été assiégé, se voyait bien empêché, n'ayant personne auprès de lui qui entendît à la défense d'un siège. C'est une affaire où les plus habiles se trouvent étonnés quand ils

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voient une furieuse sonnerie, s'ils n'ont autrefois vu une telle danse. D'autre part il se voyait sans munition aucune : de sorte qu'il se résolut d'avertir M. le maréchal du tout, et de la crainte qu'il avait que la place se perdît, comme il avait juste raison, étant celui qui y avait le plus d'intérêts, parce que la place était sienne. Il dépêcha donc le lieutenant de la compagnie de Louis Duc, lequel arriva au sortir du dîner de M. le maréchal, étant pour lors à Carmagnole, et avec lui MM. de Bonnivet, président Birague, d'Aussun, Francisco Bernardin, La Mothe-Gondrin, et quelque autre, duquel ne me peut souvenir. Comme M. le maréchal ouït la créance du comte, et entendit qu'il n'y avait point de vivres, et que le gouverneur, que je ne veux nommer, n'en y avait point fait apporter, comme il lui avait ordonné, combien que toujours il lui faisait entendre l'avoir fait, il entra, lui et toute la compagnie, en un grand désespoir, tenant la place pour perdue, n'ayant M. le maréchal moyen aucun pour la secourir, d'autant qu'il n'avait pas gens pour résister à la tierce partie du camp de l'ennemi. Or il demanda au lieutenant quel capitaine désirait le comte qui allât devers lui pour le secourir; il lui dit qu'il m'aimait fort, et disait souvent que je l'avais une fois secouru, et qu'il voudrait qu'il lui eût coûté la moitié de son bien, et que je fusse là avec lui. Je ne faisais lors que sortir d'une fièvre, dont j'en avais toutes les lèvres gâtées et la bouche enlevée. M. le

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maréchal me manda par son valet de chambre venir à son logis, et je le trouvai en cette fâcherie. Il me fit conter par ledit lieutenant l'extrémité en quoi se trouvait Bene, se complaignant du gouverneur qui l'avait trompé, et me pria bien fort de me vouloir aller jeter dedans. Alors je lui répondis: « Que voulez-vous que j'y fasse, n'y ayant blés ni farines? Je ne suis pas pour faire miracles. » A quoi il me répondit qu'il avait telle opinion de moi, ensemble toute la compagnie, que, si je pouvais entrer dedans, la place ne se perdrait point, et que je trouverais quelque expédient.

Un chacun sait comme ces seigneurs, quand ils veulent faire entreprendre à un homme une chose impossible, le savent bien louer et flatter ; car il m'alla représenter Lans, Saint-Damian, et autres lieux où je m'étais trouvé, ayant été toujours si heureux, que tout m'était succédé à mon désir. M. le président Birague me commença à prendre de l'autre côté à persuader. M. de Bonnivet et les autres ne disaient mot, connaissant bien que l'entreprise était hasardeuse pour la perte de l'honneur, et que à la fin il faudrait venir [à une capitulation, comme M. le maréchal même me dit qu'au dernier refuge il faudrait passer par là. Alors je lui dis que j'aimerais mieux être mort que si l'on me trouvait en écritures, et que j'eusse capitulé ni rendu uneplace, y étant entré pour la sauver; mais que j y ferais ce que Dieu me conseillerait, en l'aide duquel je méfiais. Alors M. de Bonnivet commanda à douze

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ou quinze gentilshommes des siens de venir avec moi, dont Je gouverneur La Motterouge en était un du nombre, qui est encore en vie: et j'en pris autant des miens, faisant en tout trente chevaux, sans mener aucun valet, que moi un cuisinier et un valet de chambre. J'écrivis au vicomte de Gourdon à Savillan qu'il me baillât un bon guide, et au capitaine Théodore Bedaigne, qu'il me fît escorte avec sa compagnie. C'était un samedi. Le dimanche matin, au point du jour, j'entrai dans Bene. Que qui fera ouïr le comte en sa conscience, s'il est en vie, il dira que ce fut une des plus grandes joies qu'il eut jamais : et en témoignera autant madame la comtesse sa mère, et toute la ville. Je me mis soudain à dormir au château, et deux heures après nous dînâmes. M. le comte assigna tous les grands de la ville, maçons et charpentiers aussi, et les fit venir à la maison de la ville, auquel lieu M. le comte, madame la comtesse, et tous nous rendîmes.

Là je proposai tout ce qu'il nous était besoin de faire. M. le comte proposa le peu qu'il y avait de munitions, qui n'étaient que cinquante ou cinquante-deux sacs de blé. La ville remontra qu'elle n'en avaitpour huit jours: de sorte qu'encore que la ville soit assise en bon lieu, ils se trouvaient à l'extrémité, pour être au bout de Tannée; et d'autre part, ils avaient vendu tous leurs blés aux Génois, et à ceux de vers Savone;car ils se vendaient trois écus le sac. M. le comte de Bene, qui toujours

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