DÉFAITE D'ORTHEZ
voulus ajouter foi, ne pouvant croire que vingtdeux enseignes en prissent, dans une ville qui n'est pas des plus faibles, dix-huit ; mais un quart d'heure après, le capitaine Pleurdelis arriva, qui m'en dit autant : alors je fus contraint de le croire, non pas sans faire plus de trois fois le signe de la croix.
J'ai voulu écrire au long la vérité comme tout s'est passé, parce que toute la France crie que si M. le maréchalDamville et Montluc eussent fait leur devoir, Montgommery eût été défait, et les princes, après la déroute de Moncontour, n'eussent su quel parti prendre, n'ayant eu d'autre recours qu'à se venir jeter entre les bras du comte de Montgommery, qui était frais, victorieux et plein d'écus (tout cela est vrai), et la Guyenne ne porterait pas le deuil comme elle le fait ; et je crois que les huguenots n'eussent pas passé le Limousin et Périgord, car nous fussions allés au-devant leur donner le bonjour. Ce discours que j'ai fait au vrai montrera qui en est cause. Cependant ceux qui viendront après nous pourront apprendre et juger qu'en la guerre une faute est irréparable. Il y a beaucoup de gens de bien qui sont en vie, qui témoigneront ce que j'en écrivis, car je ne faisais pas mes dépêches en secret, mais en présence des capitaines et chevaliers de l'Ordre qui étaient auprès de moi. Je n'écris point pour charger M. le maréchal ni M. de Terride : je ne dis que la vérité, pour répondre à ceux qui ont dit que, si j'eusse voulu, je
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pouvais secourir M. de Terride par ma diligence. Le peu de gens que j'avais, les avertissements que je lui donnai, la délibération prise par tous nous autres, rendront témoignage s'il tinta moi ou non. Je dirai bien que s'il se fût retiré, et qu'il m'eût plutôt cru et mon conseil que non le sien, nous eussions été assez forts dans huit jours pour combattre Montgommery et le jeter hors du Béarn, oul'enfernier dans Navarreins, où on ne l'eût pas reçu, parce qu'il n'y avait pas de vivres pour nourrir ses gens pour quatre jours, et parce qu'il fallait qu'il combattît, ou qu'il retournât par le même lieu qu'il était venu, qui était bien mal aisé, car les paysans mêmes l'eussent défait, nous sentant à sa queue. M. de Terride tenait encore toutes les autres villes ; et si cela eût succédé, il n'eût pas fallu que M. le maréchal se fût empêché de notre guerre, mais fût allé tout à son aise suivre ses entreprises, pourvu qu'il nous eût laissé M. de Bellegarde et les quatre compagnies : ce que je pense qu'il eût fait, n'en ayant aucun besoin. On se doit prendre au conseil de M, de Terride et non à moi. Pour montrer à tout le monde le peu d'apparence qu'il y avait que le comte fût venu à bout de son entreprise, il est certain qu'il n'eut jamais au plus haut que 2500 hommes de pied et cinq à six cents chevaux, que bons que mauvais ; et quand il passa au Port devers MM. les princes, il n'avait pas plus de cent chevaux, et fort peu de gens de pied, par le témoignage principalement de l'enseigne et
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du guidon de M. de Terride, et de M. de Saint- Pélix, lieutenant de M. de Negrepelisse,et de l'enseigne du capitaine Saint-Projet, qui étaient prisonniers, lesquelsallaienttoujourssurleurfoi parleur camp : et depuis la paix J'ai parlé à plus de cinquante des ennemis, qui me Tont confirmé. Ainsi on peut juger s'il y avait apparence d'avoir peur, ni de penser que ledit sieur de Terride, vu les forces qu'il avait, se fût laissé ainsi surprendre, d'autant plus qu'il était bon homme de guerre, et avait de bons capitaines; mais ils perdirent l'entendement au bon du coup.
"Voilà la vérité du commencement et source des malheurs de la Guyenne. Que si M. le maréchal Damville ne fût venu en ce pays, je m'assure que la plupart des seigneurs qui se rendirent près de lui m'eussent fait cet honneur de me venir trouver, et crois que nous eussions mené le bateau d'une autre sorte. Il était raisonnable qu'ils lui fissent cet honneur, car il est grand seigneur, fiJs d'un connétable, et maréchal de France, et d'ailleurs brave chevalier de sa personne, plutôt qu'à moi, qui suis un pauvre gentilhomme, vieux, estropié, et défavorisé, mais néanmoins aimé de la noblesse et du peuple.
Vous, lieutenants du roi qui venez après moi, si mes Mémoires tombent entre vos mains, faites votre profit de la faute de M. de Terride, afin que vous ne soyez cause de la ruine des affaires de votre maître. Je ne le veux pas blâmer ni accuser
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de couardise et lâcheté, car il était bon pour mener les gens à la guerre; mais à un lieutenant du roi il faut d'autres parties; sur votre tête, sur votre prudence et bons avis repose tout le reste. S'il eût cru les avis que nous lui avions donnés que le comte de Montgommery allait à lui, il eût fait une retraite honorable et eût sauvé son canon; que s'il n'avait assez de loisir, il l'eût jeté dans le Gave, qui est une rivière où il y a de grands précipices; il n'était en la puissance de Montgommery de le retirer, et nous eussions été au temps qu'il fallait pour le ravoir. Mais non content de ce, ayant été mis en déroute en son siège, et encore retiré dans une ville assez bonne, il devait aviser les moyens, ou de se retirer plus avant, ou de se fortifier. Et encore la dernière faute fut pire que la première, c'est que la peur leur ôta le jugement; car il se sauva avec bon nombre de gentilshommes dans le château qui est bien fort, sans avoir avisé d'y faire mettre des vivres pour le soutenir. Et parmi toutes ces disgrâces, encore se tenir sur le haut bout, sans vouloir sortir trois pas de son gouvernement pour venir communiquer avec moi ! Laissez, laissez ces honneurs en la nécessité ; je n'ai pas fait ainsi : souvent avec dix chevaux je me suis mis en campagne. Je m'assure que s'il fût venu parler à moi, il ne fût tombé au malheur qui lui causa la perte de sa réputation et de sa vie. Et quant à moi, j'ai toujours pensé, me ressouvenant de cette affaire, que c'était un vrai jugement de