CORRESPONDANCE AVEC LE MARÉCHAL
combien qu'ils connussent bien, aux lettres qu'il leur avait écrites, qu'il avaitenviede faire la guerre en Languedoc et non en Guyenne ; car tous ceux qui étaient près de lui, de son conseil, et ceux de Toulouse même, comme l'on leur avait mandé, lui conseillaient de faire la guerre en Languedoc, et que ceux de Toulouse lui fourniraient l'argent pour les frais de la guerre, le persuadant de dépenser leur argent en Languedoc, et non en Guyenne. C'était une chose bien facile à croire, car chacun cherche de tirer Feau à son moulin. M. de Bellegarde nous dit qu'il lui écrirait qu'il devait marcher devers nous après les ennemis, mais qu'il ne pensait pas qu'il le fît pour les raisons susdites, et que les autres, qui voudraient qu'il fît la guerre en Languedoc, lui diraient que l'occasion pourquoi nous les priions de venir vers nous était pour la crainte que nous avions de perdre nos maisons. Nous arrêtâmes qu'il lui enverrait un gentilhomme pour le prier de vouloir venir, et je lui promis de l'avertir de ce que le capitaine Mausan me rapporterait, qui ne demeura que trois jours à aller et venir, et passa là où était M. de Bellegarde, et lui apporta lettres dudit sieur maréchal pareilles aux miennes. Elles étaient de cette teneur : « j'ai vu ce que vous m'avez écrit, et comme M. de Terride s'est retiré à Orthez : et puisqu'il est retiré et hors de péril, je ne ferais pas de grandes besognes par delà; et il me fâche d'employer mal mon temps, car par deçà je suis assuré que je recouvrerai bientôt
ce qui est perdu de mon gouvernement : toutefois, pour Famour de vous autres qui m'en sollicitez, je veux bien ramener mon camp jusqu'à File en Jordan, pour là attendre quelques jours voir s'il se présentera occasion pour combattre Montgommery en campagne; sinon, je suis délibéré suivre mon commencement qui est bon, car j'ai pris Pigeac, où le capitaine Mausan m'a trouvé, et dès demain matin je marcherai droit à Tlle, et espère y être dans deux jours. » Voilà le contenu de la lettre qui nous apporta à tous beaucoup de plaisir; et tout incontinent que j'eus reçu sa lettre, je m'en allai à Saint-Sever avec tous les gens que j'avais à ^ pied et à cheval ; et dès que j'arrivai à Saint-Sever, je dépéchai vers M. de Terride le capitaine Montant, qui ne faisait qu'arriver au dit Saint-Sever, venant d'Orthez, carde là au dit Orthez il n'y a que quatre lieues et demie ; je priais M. de Terride de se vouloir rendre le matin à Agetmau, et que nous parlerions une heure ensemble pour arrêter ce que nous aurions à faire. Je pensais qu'il y viendrait, ayant mandé aux gens de M. de Gramont qu'ils nous apprêtassent quelque chose pour dîner; car Agetmau esta lui, à cause de sa belle fille d'Andoins, comtesse de Guiche ; et je baillai les lettres que M. le maréchal m'avait] envoyées par le capitaine Mausan au dit capitaine Montant, afin de les lui montrer. Je l'assignais là expressément pour lui remontrer que M. le maréchal ne viendrait pas si avant qu'en Béarn, car il était pressé de tous les
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états de Languedoc et de tous les seigneurs de ce pays là, d'aller faire la guerre en Languedoc, non en Guyenne, et qu'à la fin il serait contraint de le faire, ou qu'on ne lui baillerait point d'argent ; et qu'il se devait retirer à Saint-Sever, et laisser quelques gens dans le château d'Orthez; et que, comme nous serions tous ensemble, nous ferions une armée, priant M. le maréchal de nous laisser M. de Bellegarde avec les quatre compagnies de gens d'armes, ce que facilementj'espéraisqu'ilnous accorderait, parce qu'il en avait assez sans ceux-là pour être maître de la campagne, et que dans cinq ou six jours j'espérais que nous aurions pour le moins 1000 hommes de pied et davantage, plus que nous n'avions, car M. de Bellegarde avait deux compagnies avec lui, et que le capitaine Mausan s'en irait en Bigorre, que lui et son frère amèneraient assez de gens, et que le vicomte de Labatut en faisait aussi. Voilà tout le discours que je lui voulais faire s'il venait à Agetmau, et pensais bien qu'avec ce discours je vaincrais son conseil qui l'empêchait de se retirer : et me semblait que M. le maréchal serait fort aise de cette résolution, afin qu'il allât poursuivre ses entreprises. Or je ne faisais pas ceci de ma tête seulement, car je commu- .niquais le tout aux chevaliers de l'Ordre et capitaines qui étaient avec moi. Et comme je pensais que le matin il viendrait à Agetmau, car il n'y a que deux lieues, pour conclure le tout, il me manda qu'il ne se pouvait rendre à Agetmau, car son con-
seil ne trouvait pas bon qu'il abandonnât son gouvernement, parce que Agetmau n'était pas en Béarn; mais que je devais aller là où il était. Voyez un peu la gloire et le mauvais conseil qu'il y a par le monde. Un homme faible, battu, et presque défait, se tient sur le haut bout, et encore à rencontre de celui qui était pour lui sauver la vie et l'honneur, et qui n'était pas de qualité qui ne dût être respectée.
Pour Dieu, capitaines mes compagnons, laissez cette gloire derrière le chevet du lit quand la nécessité vous pressera, car c'est n'avoir pas de sens et de jugement, voyant qu'on va se perdre misérablement. Quand il eût été de plus grande qualité que moi, encore devait-il suivre mon conseil, et s'avancer pour me communiquer de son salut et de son armée. Son mauvais ange le guidait : il ne sut ni auparavant ni depuis prendre son parti pour se sauver ou se défendre; ce n'était pas faute de hardiesse, car il avait toujours montré qu'il avait du cœur; mais Dieu nous ferme les yeux quand il nous veut châtier.
Pour retourner à nos ambassades, je lui mandai tout court que je n'en ferais rien, et que je ne m'engagerais point en lieu où il me fallût combattre, que je ne visse ses forces et les miennes, pour connaître si elles étaient suffisantes pour répondre à l'ennemi, car j'en avais trop vu prendre au trébuchet, et je ne voulais acheter chat en sac, voulant voir dedans et dehors, et que j'étais venu là pour le
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secourir, sans avoir charge ni commandement de personne du monde : qu'il me semblait qu'il se fondait sur les honneurs, et qu'il n'était pas temps qu'on dût disputer de cela. Il me rappelait celui qui est en nécessité, et qui pense faire trop d'honneur d'emprunter de l'argent de celui à qui il le demande. Tout ceci lui écrivis-je de colère, quand je vis que je ne le pouvais faire venir en lieu où je lui voulais dire de bouche tout le discours que nous avions fait, tant monsieur de Bellegarde et les capitaines qui étaient près de lui, que ceux que j'avais près de moi. Et comme ils virent que je n'y voulais point aller, ils m'envoyèrent messieurs d'Andaux et de Damezan, pour me persuader que je devais aller là.
Le différend n'était pas que je dusse emmener les cinq compagnies de gens de pied que j'avais et les trois de gendarmes, car il n'y avait pas à manger pour trois jours pour eux-mêmes; mais que j'y devais aller comme font les voisins quand ils se vont voir l'un Fautre. Je n'ai pas de coutume de marcher ainsi en temps de guerre quand l'ennemi est près. Lesdits sieurs d'Andaux et de Damezan n'avaient pas faute de remontrances, ni moi de défenses, qui étaient beaucoup plus apparentes que les leurs, comme les enfants eussent pu connaître. A la fin, comme ils virent queje n'y voulais point aller, ils me dirent que M. de Gramont voulait mal à quelques-uns de leur conseii, ou bien eux à lui (je ne sais lequel c'était, car je ne l'ai point mis en
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mémoire, parce que les haines des uns et des autres ne m'avaient pas amené là), et que par ce moyen le lieu d'Agetmau n'était pas propre pour notre entrevue. Nous arrêtâmes que, le lendemain sur le midi, nous nous rendrions tous en la maison d'un gentilhomme qui n'était pas en la terre de M. de Gramont, encore que je leur disse que là où était un lieutenant du roi, toutes les inimitiés devaient cesser. Sur l'entrée de la nuit, ils montèrent à cheval pour s'en retourner à Orthez; M. de Madaillanme pria de le laisser aller avec eux pour y demeurer deux jours, voir s'il pourrait faire quelque chose, avec quarante salades de ma compagnie. Je le laissai aller, et ainsi partirent tous ensemble. Et environ les onze heures, comme ils furent un peu au delà d'Agetmau, ils trouvèrent un marchand d'Orthez qui se sauvait, lequel ils connaissaient, et leur dit qu'ils étaient tous défaits, et que M. de Terride et quelques capitaines s'étaient sauvés dans le château : à quoi ils ne voulurent ajouter foi, car nos gens étaient dix-huit enseignes de gens de pied, et les ennemis n'en étaient que vingt-deux; voilà pourquoi cela semblait impossible, vu que les nôtres étaient dans une ville. Ils n'arrêtèrent pour cela de tirer outre, et à un quart de lieue de là ils trouvèrent le capitaine Fleurdelis, qui s'était sauvé, lequel leur dit de même que le marchand. Alors ils firent halte pour recueillir les gens qui se sauveraient. Le marchand arriva et me trouva couché. Je trouvai ces nouvelles si étranges que je n'y