‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 15 sur 73 · MONTLUC RESTE PRESQUE SEUL · texte numérisé non relu

MONTLUC RESTE PRESQUE SEUL

core des gens, et baillai trois ou quatre commissions pour en lever. Il ne demeura avec moi que trente-cinq salades de la compagnie de M. de Pontenilles, et quatorze de la mienne; car M. de Madaillan, qui était allé à l'enterrement de sa femme, en avait amené une partie qui étaient ses voisins : son frère, qui portait mon enseigne, s'en était allé à sa maison, malade, lequel en avait aussi amené de ses voisins. Mon guidon était prisonnier, mon maréchal des logis s'en était allé à Toulouse pour un procès que Ton lui jugeait. Et voilà l'occasion pourquoi j'étais demeuré seul; il est vrai que j'étais assuré que dedans huit jours il se rendraient tous à moi. Quant à la noblesse d'Armagnac , tous s'étaient retirés à leurs maisons pour donner ordre à retirer leurs meubles dans Lectoure , car ils ne pensaient pas moins que ce qu'ils en ont vu depuis. Il semblait que ce fût un fléau de Dieu sur nous, car tout le monde songeait à sauver son bien et et non à se défendre ni faire tête à l'ennemi. Voyez quelle fut la suite de la faute que nous fîmes de nous entendre si mal.

Je n'eus pas demeuré quatre jours à Agen, que je fus averti que M. de Marchastel, qui à présent est seigneur de Peyre, était arrivé à Tonneinsavec trois cents chevaux, parmi lesquels il y en pouvait avoir soixante de bons, le reste étant arquebuserie à cheval, mal montés, et qu'il devait passer en Béarn, se joindre avec le comte de Montgommery. Incontinent je partis et me rendis à Aiguillon. De

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cinq compagnies, j'en avais envoyé deux à Villeneuve, pour soulager le pays, et aux trois qui m'étaient demeurées, ^qui étaient au Port Sainte- Marie et Aiguillon, s'il y avait cent hommes par compagnie, c'était tout, car chacun s'en était allé à sa maison, aussi bien que les gens de cheval, et les capitaines mêmes. J'avais donné commission aux capitaines du Pleix et Pommies, qui sont de Gondomois, de faire chacun une compagnie, et leur mandai qu'ils se rendissent vers Buzet, et que je voulais essayer de passer la rivière de Garonne, et, s'ils entendaient que les ennemis me vinssent empêcher le passage, qu'ils leur donnassent des alarmes par derrière. Ledit sieur de Peyre n'arrêta point à Tonneins, et passa la rivière, s'étendant vers Monheurt, Montlucet Damasan. Lesoir que j'arrivai à Aiguillon, je fis semblant de vouloir passer la rivière : alors ils se présentèrent pour m'empêcher, mais il n'y eut autre chose que quelques arquebusades tirées d'un bord de la rivière à l'autre. Le lendemain matin, je fis descendre deux bateaux devers le Port-Sainte-Marie; en l'un pouvaient passer trois chevaux, et en l'autre deux, et me présentai au passage du port de Pascau; je embarquai dans les deux bateaux vingt-cinq arquebusiers. Et comme je pensais qu'ils vinssent défendre le passage, ils firent le contraire , car ils abandonnèrent Damasan, Montluc et Monheurt, et se retirèrent vers La Gruère et le Mas d'Agénois, et ainsi me quittèrent le passage ; j'allai loger à Da-

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masan, où je trouvai les capitaines du Pleix et Pommies qui étaient arrivés, et avaient tous deux environ quatre-vingts liommes de pied seulement, car ils n'avaient pas eu le loisir de faire leurs compagnies ; et quelque quatre-vingts arquebusiers à cheval s'y rendirent aussi. Le capitaine Lauba, un mien parent, qui pouvait avoir soixante arquebusiers à cheval, y arriva : environ les quatre heures après midi, nous fûmes tous passés. A mon arrivée à Damasan, m'arrivèrent deux hommes de Casteljaloux, que les consuls et habitants de la ville m'envoyaient, demandant secours, que Galonges avait été devant la ville pour les sommer, et qu'ils lui avaient répondu que s'ils n'avaient nouvelles de moi le lendemain matin, qu'ils leur bailleraient la ville. C'était une chose étrange : les villes qui n'avaient apparence de pouvoir être forcées, tremblaient de peur. Ils avaient capitulé qu'il n'y entrerait que les capitaines, moyennant quelque argent qu'ils donnaient; mais c'était une feinte, car ils voulaient s'emparer de la ville et y laisser des gens ; car les capitaines, étant dedans avec les huguenots de ]a ville , étaient bien assurés qu'ils seraient maîtres des catholiques. Tout incontinent j'ordonnai à M. de Noé et au capitaine Bengue, lieutenant et guidon de la compagnie de M. de Fontenilles, qu'ils fissent repaître leurs chevaux, et aux capitairies du Pleix et Pommies de faire repaître leurs arquebusiers à cheval , et qu'à rentrée de la nuit M. de Noé partirait avec vingt-cinq sakdes, et

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lesdits capitaines du Pleix et Pommies, avec leurs arquebusiers à cheval, aveclui, et que Tun des messagers irait en leur troupe, et le reste des salades qui pouvaient être dix, et les quatorze de ma compagnie, iraient avec ledit capitaine Bengue, et le capitaine Lauba avec lui, et s'arrêteraient à un quart de lieue de la ville, en un lieu assigné ; et si M. de Noé pouvait entrer, il en donnerait avis au capitaine Bengue, sinon il se retirerait à lui; et moi je me devais rendre avec quatorze ou quinze gentilshommes qui étaient avec moi, et quelques quatrevingts arquebusiers à pied , à demi-quart de lieue dudit capitaine Bengue, à la maison d'un gentilhomme nommé M. de Ganet, et que là ils me donneraient avis de tout ce qui se passerait. Ceci faisais-je afin que si les ennemis venaientpour empêcher rentrée de M, de Noé, que le capitaine Bengue et lui se rallieraient ensemble, et moi aussi me montrerais en campagne pour les faire tenir en cervelle, entendant que nous étions trois troupes en campagne : je savais bien qu'ils en seraient bientôt avertis par ceux-là qui faisaient les bonnes gens, demeurant en leurs maisons sous Fédit du roi. Nous partîmes toutes les trois troupes de nuit, pour ne donner connaissance aux avertisseurs du peu de nombre que nous étions. M. de Noé fut à une heure après minuit aux portes de Casteljaloux, là où il y eut grandes disputes si on le laisserait entrer ou non ; les uns disaient oui, et les autres non, de sorte qu'ils le firent demeurer deux

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grosses heures avant que conclure; et à la fin les catholiques se jetèrent à la porte de la ville, et se firent maîtres d'icelle porte et l'ouvrirent; et comme il fat dedans, il en donna avis au capitaine Bengue, et lui manda de se retirer à moi comme il était ordonné: ce qu'il fit ; il était déjà soleil levant. Sur la pointe du jour arrivèrent devant Gasteljaloux deux huguenots qui étaient enfants de la. ville, et venaient savoir avec ceux de la ville si l'argent était prêt, et s'ils étaient délibérés de laisser entrer les capitaines comme ils avaient accordé, et que ledit sieur de Peyre était avec tous ses gens à un quart de lieue de là, qui avait fait halte attendant leur retour ; et comme quelques-uns les amusaient en paroles, sortirent quatre chevaux qui prirent l'un, et l'autre se sauva, et donna avis à M. de Peyre que son compagnon avait été pris, et que c'étaient gens d'armes qui portaient casaques jaunes. Alors M. de Peyre connut que je m'étais levé plus matin que lui, et se retira au Mas. M. de Fontenilles était arrivé la nuit à point nommé à Buzet, un quart de lieue de Damasan, où je m'étais retiré après que j'eus donné l'ordre de marcher la nuit; et me conta par les chemins que M. le maréchal n'avait point passé la rivière de Garonne pour s'en aller en Languedoc, comme M. de Joyeuse nous avait assuré qu'il ferait, mais qu'il s'en allait vers Muret pour soulager le pays. Cette nuit-là j'eus deux grandes joies, la première et principale, de ce que M. le maréchal s'était ravisé, et ne passait

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point la rivière, car j'espérais que nous ferions quelque chose de bon pour le service du roi et du pays; et l'autre, de ce que j'avais secouru Casteljaloux 5 qui nous apporterait grandissime profit, tant en Bordelais qu'en Bazadais ; ce que j'ai voulu écrire, pour montrer qu'avec peu de forcfes j'ai fait ce que j'ai pu, sans croupir en ma maison ni laisser tout à l'abandon.

Capitaines, encore que ce ne soit pas ici de grandes conquêtes et batailles, pouvez-vous apprendre aussi bien qu'en autres endroits de mon livre jV de quoi profite une grande diligence (je suis tou- 1 jours sur cette leçon, on ne vous la saurait trop \ répéter), et comme il fait bon hasarder quand il est nécessaire. Quand je passai la rivière , vingt hommes m'eussent empêché de passer s'ils fussent demeurés aux maisons du port de Pascau , car il faut, malgré que l'on en ait, arriver entre les deux grandes maisons; car vous ne pouvez faire des- !; cente que là ou à Montluc , là où pareillement il y a une grande maison à la descente. Et si j'eusse voulu discourir sur la raison de mon passage, je n'eusse trouvé homme qui eût été d'avis que je dusse hasarder de passer. Par ainsi, vous pouvez connaître que la guerre porte qu'il faut hasarder quelquefois quand l'affaire est de grande importance, et ne regarder pas toujours à la raison de la guerre. Mais aussi peux-je bien dire que si vous êtes long à entreprendre et long de pourvoir à l'exécution, vous pourrez plus perdre en hasardant

que gagner; car Thomme qui hasarde, il faut que son entreprise soit secrète et de prompte exécution, pour garder que Tennemi ne sache ce que vous voulez faire avant que vous veniez à Texécution ; car si vous lui donnez le temps de le savoir, ou de pouvoir rompre ce que vous voulez faire , pensez qu'il a du jugement comme vous : il pourv.oira si bien à son fait, qu'au lieu que vous le penserez surprendre, vous vous trouverez surpris et défaits. Ne prenez pas toujours le plus aisé, mais trompezle, faisant semblant de vous jeter en un lieu pour passer par un autre. Quant à la diligence, M. de Noé ne demeura pas deux heures à repaître à Damasan que la nuit ne le surprît : toutefois sur l'heure il partit sans marchander. Combien y a-t-il de chefs qui eussent voulu donner temps aux gens de cheval de repaître, et séjourner la nuit pour le moins jusqu'à une heure ou deux devant jour, vu qu'ils avaient demeuré tout le long du jour au passage de la rivière avec une extrême chaleur! Que si je l'eusse ainsi ordonné, M. de Noé eut trouvé les ennemis dans la ville, comme ils Je trouvèrent lui dedans. Par ainsi, je vous conseillerai toujours de vous souvenir de la devise d'Alexandre le Grand : Ce que tu peux faire aujourd'hui^ n'attends au lendemain. Après une grande corvée, vous vous reposerez à votre aise et acquerrez de l'honneur. 11 faut souvent faire crever vos chevaux sous le faix ; vous en recouvrerez assez, et non pas l'honneur quand vous l'aurez perdu : c'est chose

• qui ne se trouve pas, et pour laquelle vous portez

^ l'épée au côté.

Comme je fus retourné à Damasan, je me retirai à Buzet, maison du seigneur de Caumont, mien parent ; et incontinent après dîner, je montai à cheval, et m'en allai avec trente chevaux que je pouvais avoir, et les argoulets du capitaine Lauba, droit à Puech, qui est à la reine de Navarre et à moi. Le sieur de Peyre s'était retiré avec tous ses gens dans le Mas, qui est à une grande lieue de Puech; et quand j'y fus arrivé, il était trois heures après midi. Les nouvelles allèrent à lui que je marchais droit au Mas; ce qui fut cause qu'il partit incontinent et chemina toute la nuit. Lauba se mit sur la queue, et en eût eu poil ou plume, car il est hasardeux gentilhomme, et les deux capitaines qui étaient avec lui de même ; mais il ne sut rien de sa retraite jusqu'au lendemain qu'était soleil levant ; ils s'en allèrent jeter sur la piste, et leur dit-on qu'ils étaient déjà au Mont de Marsan. Et le lendemain je tirai dudit Casteljaloux ledit sieur de Noé et la cavalerie, et y laissai dedans les capitaines du Pleix et Pommies, qui parachevèrent de faire leurs compagnies, lesquelles toujours ont été f bonnes, car IL ont ordinairement eu quatre-vingts arquebusiers à cheval pour le moins; ils ne séjournaient guère qu'ils ne fussent journellement en campagne, et bien souvent couraient jusqu'au Mont-de-Marsan, et y ont fait beaucoup de combats. Je m'en retournai à Agen, et le même jour

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