ATTAQUE DE MONT-I)S-MARSAN
passassions la rivière, et lui ôter Topinion qu'il avait. Ledit seigneur de Tilladet s'en retourna incontinent, qui fut son malheur ; car à son retour il me trouva déjà parti pour passer la rivière, et me voyait sur le passage ; et d'autre part il voyait que nos argoulets, qui étaient descendus à pied, se cachaient derrière des maisons. Il vint à eux à course de cheval, et les fit ôter de derrière les maisons, les faisant mettre au large pour tirer aux créneaux, se mettant à galoper au long du fossé pour donner courage aux argoulets ; et en s'en retournant par le même lieu par où il était allé au long du fossé, on lui tirait à force» Et à la fin une arquebusade lui donna dans le ventre ; son cheval tomba, et lui se sauva tout blessé plus de cent pas hors du tir des arquebusades : il semblait qu'il n'eût point de mal, et fut apporté en une maison hors de la ville, et dans deux jours après il mourut de ce coup. Je n'avais rien vu de tout ceci : je reconnaissais de l'autre côté de la ville. Cependant les capitaines Arne, baron de Larbous, L'Estang, avec les quatre compagnies de chevau -légers, et M. de La Chapelle Lozieres, étaient à main droite contre-mont la rivière, à une arqueboisade de la ville.
Il faut à présent dire comment elle fut prise. Le capitaine Castella avec les cinq compagnies qui marchaient après moi, comme il fut à la vue de la ville, qui n'est qu'à une arquebusade (j'avais fait apporter cinq ou six échelles sur une charrette), voyant que nos argoulets ne faisaient guère bien^
car toujours ils voulaient regagner le derrière des maisons, il fit descendre et traîner les échelles aux soldats, et, sans m'altendre ni attendre M* de Savignac, les pièces d'artillerie, ni autre commandement, ils baissèrent la tête droit à la muraille ; il leur fut fort tiré; néanmoins ils n'arrêtèrent jamais qu'ils ne fussent au pied de la muraille, où arrivés ils dressèrent trois échelles qui furent assez longues, venant jusqu'au haut de la muraille, par lesquelles les capitaines ayant des rondelles, quelque tirer que les ennemis fissent, n'arrêtèrent jamais de monter qu'ils ne fussent sur ladite muraille ; et voilà les ennemis en fuite. Nos gens les suivirent par le même lieu où ils prenaient la fuite, et descendaient après eux ; et comme ils pensaient gagner la porte de l'autre ville pour la fermer après, les nôtres furent sur leurs bras et entrèrent pêle-mêle. Les ennemis tirèrent droit au pont, le long d'une grande rue là où ils avaient fait une barricade, laquelle tous ne purent pas gagner, car Ton en attrapa une bonne troupe par les chemins. Or, comme ils faisaient tête à la barricade, arriva M. de Savignac et ses gens, lesquels, à point nommé, comme les nôtres achevaient d'entrer avec les échelles, y étaient accourus montant par les mêmes échelles à qui mieux mieux, et aussitôt qu'ils entraient, couraient droit au pont. Et y fut tué à l'arrivée un de ses capitaines nommé Escaufours, lequel était un des vaillants hommes que je vis jamais, car il y avait longtemps que je le connais-
sais. A la fin les ennemis abandonnèrent la barricade et se jetèrent dans l'autre ville par le guichet. Les cinq enseignes miennes les suivirent, et bien peu s'en fallut qu'ils n'entrassent pêle-môle ; les ennemis fermèrent le guichet, et nos cinq enseignes furent contraintes de se jeter dans une petite maison qui touche à la porte de la ville, et à l'entrée fut tué un des cinq capitaines, nommé Mossaron. Les ennemis tiraient fort de la tour du portail ; et les nôtres aussi de celte petite maison jetaient fagots et planches contre la porte ; ce fut là où le capitaine Mossaron fut tué. Et malgré la grande quantité de pierres que les ennemis leur tiraient avec beaucoup d'arquebusades, les nôtres ne laissèrent de mettre le feu à la porte de la ville. J'avais vu, comme j'ai dit, ces enseignes, en repassant la rivière, mais je pensais que ce fussent des ennemis ; et comme nous eûmes repassé, un arquebusier vint à cheval courant à moi, me dire que nos cinq enseignes étaient dans la ville ; et, sans attendre ce que M. de Savignac ferait, nous nous mîmes au galop, et fûmes incontinent à la porte, car il n'y avait pas quatre cents pas. Je trouvais des gens de M. de Savignac par dedans et par dehors la porte, qui déjà avaient fait un trou, de sorte qu'on pouvait passer un à un par-dessous. Nous mîmes tous pied à terre et passâmes par ce trou. J'avais amené quelques paysans de Saint-Maurice, qui venaient avec rartillerie, lesquels se jetèrent incontinent à la porte et l'ouvrirent par la force ; mais nous
64 COMMENTAIRES DE MONTLUG
étions déjà tous dedans. M. de Cassaneuil, notre maréchal de camp, n'était pas venu avec moi, car je le trouvai au bout du pont, à une rue à main droite; il me dit qu'il venait de reconnaître une maison ou deux qui regardaient à Tautre ville. Il n'y avait homme qui osât demeurer en la grande rue, car la tour de la porte voyait tout. Il m'amena aux deux maisons, lesquelles étaient sur le bord de la rivière; je montai un degré jusque dans une chambre qui regardait sur la rivière, et là promptement fis faire sept ou huit trous en la muraille qui regardaient de lautre côté de la ville, d où les ennemis tiraient fort, puis descendis en la rue et entrai dans l'autre maison tout joignant dans une salle basse, là ou il y avait une porte par laquelle on descendait par quatre ou cinq degrés sur la rivière. Les ennemis tiraient fort à la porte ; et par un coin d'une petite fenêtre, j'aperçus que les ennemis remplissaient quelques tonneaux qu'ils avaient mis sur une brèche de la muraille. M. de Savignac, M. d'Andosielle, son mestre de camp, le capitaine Saint-Aubin, et encore un autre de ses capitaines, il ne me souvient du nom, se trouvèrent dans cette salle auprès de moi. M. de Cassaneuil était entré en une autre maison, là où il trouva un rhabilleur de cuirs^ grand homme, et me l'amena qui me dit qu'il n'y avait point eau plus avant que la Ceinture. Je lui dis que je lui donnerais dix écus s'il voulait montrer le chemin aux soldats pour passer la rivière, et que je lui baillerais une ron-
délie à l'épreuve. Il me dit qu'il le ferait. Je lui baillai la rondelle, mais le vilain la jeta incontinent, me disant qu'elle pesait trop, et, encore qu'il fût gros et puissant, qu'il s'en trouvait empêché, et qu'il passerait bien sans cela. M. de Montastruc, commissaire de l'artillerie, était aussi près de moi. Je voyais qu'il se fallait hâter de passer, car si les ennemis avaient une fois rempli les tonneaux, il serait difficile d'entrer par cette brèche : ce qiii fut cause que je dis à M. de Savignac de faire entrer trois ou quatre de ses enseignes. M. d'Andosielle, Saint-Aubin et l'autre capitaine coururent à la rue, et firent entrer les leurs, car les cinq miennes étaient à la maisonnette près la porte. Et comme les trois enseignes furent dans la salle, et force soldats des leurs qui entraient, je dis aux enseignes qu'ils suivissent hardiment cet homme, qui leur montrerait le chemin, et qu'il ne se fallait arrêter qu'on ne fût delà la rivière contre les tonneaux, mandant promptement aux arquebusiers qui étaient en la chambre qu'ils tirassent fort, afin de favoriser le passage des nôtres. Et tout d'un coup j'ouvris la porte et mis cet homme et un bon soldat qui s'offrit de se tenir près de lui, et après eux deux, les trois enseignes et les trois capitaines se mirent à leur queue. Je jetai cinq ou six arquebusiers après, puis je me jetai aussi après eux, et tous ces gentilshommes qui étaient avec moi. Il nous fallait descendre ces quatre ou cinq degrés: les ennemis tiraient fort du côtéde delà, mais les
66 COMMENTAIRES DE MONTLUG
arquebusiers qui étaient à la chambre les tenaient de si près, qu'ils n'osaient montrer la tête. Toujours descendaient soldats ; j'étais sur le bord de la rivière, et leur donnais toujours espérance de passer avec eux* M. de Montastruc, commissaire, qui vit que je descendais les degrés, se jette à la rue et commence à crier: « 0 soldats, voilà M. de Montluc qui passe la rivière I » Les soldats qui s'amUsaient au pillage, et ceux qui étaient dans la rue» laissèrent tout aux cris que faisait M. de Montastruc que je passais, et entrèrent en foule dans la salle ; et ceux qui ne pouvaient gagner les degrés sautaient en bas par les côtés, de sorte que, sans regarder rien, ils se jetaient dans Teau comme quand on y pousse une troupe de moutons : je vis la rivière si couverte d'hommes d'un bord à autre, que l'on ne voyait point l'eau.
J'entrais toujours jusqu'à la moitié de la jambe dans l'eau, faisant semblant de vouloir passer, comme faisaient MIVL de Brassac, chevaher de Romegas, et tous les autres gentilshommes qui étaient avec moi ; et M. de Savignac y était aussi : il n'y faisait guère bon pour lui, car il y avait des soldats qui avaient eau jusqu'aux aisselles, et crois que s'il s'y fût mis, il en eût eu jusqu'au cou, car chacun sait bien qu'il n'est pas de la taille d'un géant : nous y pensâmes perdre beaucoup de soldats qui étaient petits ; mais je leur criais toujours qu'ils se secourussent les uns et les autres, comme ils faisaient; il faut croire, et à la vérité, que si je
n'eusse avisé de faire ces trous en cette chambre, et d'y mettre beaucoup d'arquebusiers comme j'avais fait, si bien qu'un coup n'attendait pas l'autre, lesquels ouvrirent une fenêtre d'oia ils pouvaient tirer deux ou trois à la fois, nous eussions perdu plus de cent hommes; car de la muraille d'où ils nous tiraient, et des tonneaux, il n'y avait pas plus de six pas jusqu'au bord de la rivière où nos gens abordaient. Les enseignes et les capitaines allèrent aux tonneaux. Je mandai promptement à ceux de la chambre qu'ils ne tirassent plus, car ils donneraient aussitôt aux nôtres qu'aux leurs. Nos arquebusiers qui étaient près des enseignes tiraient comme ceux dedans. Les capitaines s'avisèrent de prendre le bord des tonneaux, qui n'étaient pas à demi pleins, parce qu'ils n'avaient pas eu loisir de les remplir; et tout d'un coup je vis les tonneaux renversés de notre côté, et les enseignes et capitaines se jetèrent dedans : et voilà les ennemis en route et fuite droit au château ; nos gens les poursuivirent et en tuèrent grand nombre sur leur fuite. Et comme je les vis dedans, je m'en revins en la rue, étant si las, que de ma vie je ne m'étais trouvé en tel état; je connus bien qu'il ne me fallait pas parler de porter les armes, car je crus tomber dix fois en la rue. Il n'y a ordre, nous ne pouvons être deux fois. Le chevalier de Romegas et le capitaine Fabien, mon fils, m'amenèrent pardessous les bras à la maison du Junca,où je trouvai sa femme, laquelle promptement m'apprêta vu
68 COMMENTAIRES DE MONTLUG
lit et me mit dedans. Je trouvai qoe la sueur m'avait traversé le collet de buffle, de sorte que les armes se ressentaient de Thumidité. Nous n'avions apporté nul bagage, car nous avions tout laissé à Saint-Maurice, parce que moi-même je n'avais pas trop d'espérance de venir à bout de l'entreprise, comme y ayant aussi de la raison, et furent contraints mes gens de m'essuyer la chemise et tous les habillements que j'avais dessus. Et comme le chevalier de Romegas, mon fils et les autres gentilshommes m'eurent remis entre les mains de mes serviteurs, ils s'en allèrent à l'exécution du château. « J'ai vu le temps, dis-je à ce brave chevalier, que pour une telle journée je n'eusse quitté ni casque ni corselet, et s'il y eût eu apparence de danger, j'eusse passé la nuit en cet état; mais il n'y a ordre: faites, vous autres jeunes, ce que les vieux ne peuvent faire. » Étant tous mes habillements secs, ayant demeuré au lit environ demiheure, je me levai et me tournai revêtir. Sur quoi arriva M. de Savignac, le capitaine Fabien et quelques autres gentilshommes avec eux, me dire que ceux du château se voulaient rendre, et voir si je trouverais bon que Ton les prît à merci , capitulant avec eux. Parce que je voyais que M. de Savignac et le capitaine Fabien voulaient fort sauver Favas, et qu'ils voulaient lui faire bonne guerre, parce qu'il était en réputation d'être bon soldat, je leur dis qu'ils allassent capituler comme bon leur aemblerait, que je signerais leur capitulation,
combien que j'eusse bonne envie d'en faire une dépêche. Voilà pourquoi, quand ils se furent départis de moi, je fis partir après eux un gentilhomme pour aller parler secrètement aux soldats et à quelques capitaines, que, comme on parlementerait, qu'ils regardassent d'entrer par un côté ou autre, et qu'ils tuassent tout; car il fallait venger la mort des gentilshommes qui avaient été massacrés si malheureusement à Navarreins, parce que, contre la foi promise, on avait dagué le sieur de Sainte-Colombe et sept ou huit autres qui s'étaient rendus, vies sauves, à Orthez lorsque M. de Terride fut pris. On fit cette exécution sous prétexte qu'ils étaient sujets de la reine de Navarre : et si le roi veut toucher au bout du doigt d'un de ses sujets, ils disent qu'il ne peut. Tout est permis à ces gens-là, et rien à nous. Le temps viendra que la chance tournera, comme j'espère, et les payerons de même monnaie.
Je ne pouvais pas mettre l'entreprise en meilleure main que de ce gentilhomme-là^ car il était parent proche du baron de Pourdeac, qui était du nombre des massacrés. Et comme il eut parié à deux ou trois capitaines et aux soldats, ils coururent chercher quelques échelles, et les dressèrent au coin de la basse-cour à main gauche près des galeries, et les autres parlementaient à la porte; et par là les soldats entrèrent, et tuèrent tout ce qui se trouva là dedans, sauf le capitaine Favas qui parlementait. Et comme M. de Savignac et le capi-
70 COMMENTAIRES DE MONTLUG
taine Fabien virent le désordre, ils tirèrent ledit capitaine Favas à eux dehors, qui fut bon pour lui, car autrement je crois bien qu'il fût passé par le chemin des autres. Et comme les gens de cheval qui étaient à main droite virent que nos gens étaient dans la ville, ils coururent un peu contremont la rivière, et trouvèrent un gué, et, encore qu'il fût bien profond, ils passèrent et coururent droit au château par le côté des religieuses. Par les fenêtres s'en jetèrent vingt-cinq ou trente, que les gens de cheval sauvèrent, car sans cela à grande peine y en eût eu qui eussent porté témoignage, si ce n'eût été le capitaine Favas. Et voilà comme la ville fut prise. J'en donnai du tout avis promptement à M. le maréchal, et le malin je m'en allai le trouver. Il me promit de venir le lendemain avec tout le camp, et tout incontinent je m'en retournai à Mont de Marsan.
M. le maréchal vint le lendemain que je m'occupais à donner ordre le mieux que je pouvais que la ville ne fût plus saccagée; mais je n'y pouvais donner guère bon ordre; et comme je voulais sortir par une porte pour lui aller au devant, il entrait par l'autre ; car malaisément pouvais-je sortir, à cause que tout son camp était dans les rues qui passait, surtout la cavalerie. Et me dit-on qu'il alla droit où nos gens étaient entrés; et, comme il eut vu le tout, et su comme tout s'était passé, il dit: « Il y a eu ici plus d'heur que de raison. » Plusieurs faisaient bonne mine, mais ils eussent été