DISCUSSION AVEC LE MARÉCHAL
conseils se tinssent sans moi, et que rien ne me fût communiqué, vu que je menais Tavant-garde, et étais la seconde personne de l'armée. Cependant cela est ainsi : j'avais occasion de m'en offenser bien avant; aussi voyais-je que ces conseils se tenaient à nos dépens.
Or. comme je vis que c'était une résolution qu'il s'en voulait retourner, je me rendis le soir à son logis, et lui remontrai, le plus doucement que je pus, car ainsi le fallait faire, comme je voulais envoyer mon fils remettre le gouvernement au roi, et que, puisqu'il s'en allait, je voyais bien que tout me retomberait sur les bras, et que je n'avais point de forces pour résister et empêcher que l'ennemi ne lit ce qu'il voudrait faire aux terres diji roi, et qu'autant d'honneur et de réputation que j'avais gagné aux précédents troubles à conserver la Guyenne, je Tallais tout perdre à ceux-ci, aimant beaucoup mieux qu'un autre en eût le blâme que moi, qui n'avais jamais eu autre dessein que de m'ensevelir avec l'honneur, et rien plus. Il me répondait que je ne le devais point faire ni me dépiter, ni contre le roi ni contre moi-même, et que je connaissais bien qu'encore que le roi lui eût baillé la charge de la Guyenne comme des autres provinces, il ne s'en mêlait du tout point, et me laissait faire comme j'avais accoutumé ; qu'il serait bien marri de m'en dépouiller. Je lui répondis que cela était de son honnêteté et bon gré, mais que sa patente était si ample qu'elle dérogeait à la mienne,
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et que quand il lui plairait il commanderait comme bon lui semblerait, sans qu'il me restât une once de pouvoir, non plus qu'au plus simple cadet de Gascogne. Il me répondit que cela était vrai, mais que ma valeur et mon expérience me feraient toujours rechercher. Voilà là où on prit fondement C|ue je quittais mon gouvernement pour ne lui vouloir obéir; et fut rapporté au roi de cette sorte par ledit capitaine Lussan, ou autre qui partit l3ientôt après lui ; et voilà pourquoi le roi fut si marri contre moi de ce que je quittais le gouvernement, ne lui faisant jamais entendre que ce fût pour autre occasion: à quoi j'avais autant pensé comme à me donner la mort moi-même ; mais je suis né sur celte planète d'être toujours sujet aux calomnies. Je le montrai bien quand je Tallai trouver à Toulouse aussitôt qu'il fut arrivé, si mal comme j'étais, en lui offrant toute obéissance, sans en avoir lettre ni commandement du roi, de la reine ni de Monsieur.
Par là on peut juger si le différend qui est commencé à venir entre lui et moi sortait de là. Toutefois je craignais qu'on ne me donnât une disgrâce, parce qu'un personnage avait mandé à M. de Noé, lieutenant de M. de Fontenilies, qu'il allât parler à lui pour chose qui m'allait de la vie. Ledit sieur de Noé partit de Panjas, ou bien de Nogarol, et s'en alla sur des courtauds à grande hâte, sans le dire qu'à M. de Fontenilies. Et à son retour, nous trouvant dans Mont de Marsan, il nous dit,
MENAGES DU MARÉCHAL 75
à M. de Fontenilles et à moi^ qu'un homme qui ne bougeait de la chambre de M. le maréchal, et qui pouvait entendre tout ce qui s'y disait, avait dit à un sien ami ces mots : « Montluc ne cesse d'importuner et fâcher M. le maréchal, mais il se trouvera un jour sur les carreaux mort de coups de dague. » Or incontinent ce personnage vint à la maison de celui-là qui envoya quérir M. de Noé, et le lui dit pour m'en avertir : ce qui fut cause qu'on avertit M. de Noé d'aller là où il alla. M. de Valence mon frère était à Gaure, qui est à lui, et il n'y a que trois lieues de Mont de Marsan jusque là. Je l'envoyai par deux fois prier à jointes mains de vouloir venir me parler, ce qu'il ne voulut jamais faire ; il ne me souvient des excuses qu'il m'en donnait.
Je voulais qu'il démêlât ceci avec M. le maréchal, et que personne ne l'entendît qu'eux deux, et lui voulais faire nommer l'homme qui l'avait dit, lequel était près de lui. Gela demeura ainsi, car je ne m'en voulais fier à personne, et encore que je n'en fisse aucun semblant, le tenais-je fort mal à mon aise dans le cœur, et me suis depuis souvent étonné comme je me pus tant commander, et connus bien que les ans dérobent la chaleur; car autrefois le plus grand prince de la terre ne m'eût pas fait avaler cette pilule. Tant plus que nous avons d'années sur la tête, tant plus le sang se dérobe du cœur ; il semble que nous craignons plus la mort lorsque nous en approchons le p'us. Peut-
être que celui-|à avançait cela de lui-même, et que M. le maréchal n'y avait pas pensé.
Le lendemain matin, je me rendis à soulever, et devant jour ouïs les tambourins sonner aux champs, et commencèrent à marcher à la pointe du jour. Et comme le soleil fut levé, je m'en allai heurter à sa chambre ; un sien valet de chambre sortit, qui me dit qu'il n'était point éveillé, combien qu'on m'avait dit au bas du degré que MM. de Joyeuse, le jeune Bellegarde et La Croisette étaient entrés dedans. Néanmoins, je demeurai demi-heure ou plus devant la porte, et y heurtai trois ou quatre fuis; mais jamais personne ne me répondit, encore que le valet de chambre qui était sorti fût rentré, lequel j'avais prié de lui dire, s'il était éveillé, que j'étais là. A la fin, de honte que j'avais d'être à sa porte attendant, ce que prince de la chrétienté n'eût voulu permettre, je fus contraint de me mettre dans un petit jardin qu'il y a dans le logis, et là me promenai, n'étant pas si mal accompagné que je n'eusse deux cents gentilshommes ou plus auprès de moi, et des meilleures maisons du pays, qui en crevaient de dépit, autant ou plus que moi, et me disaient beaucoup de choses. Je connus bien que c'était l'amour qu'ils me portaient; mais comme le plus âgé je devais être sage, et considérer que je mettais beaucoup de choses en hasard si tout à fait je rompais avec lui. Je demeurai plus d'une grande heure devant sa porte ou dans le jardin. Et à la fin vint M. de Bellegarde, et comme