MONTLUG A LA PORTE DU MARÉCHAL
il vit cette noblesse, demanda où j'étais : ils lui dirent que j'étais dans le jardin, par lequel on y entrait de la salle. Alors il vint à moi, et me demanda pourquoi je n'allais à la chambre de M. le maréchal. Je lui dis que j'y avais été et heurté plusieurs fois, et que jamais on ne m'avait^youlu répondre. Il me dit qu'il y avait plus d'une neure que M. de Joyeuse et son fils, et le capitaine La Croisettey étaient entrés. Alors je lui dis que je ne savais la raison pourquoi M. le maréchal me faisait tenir la mule à la porte de sa chambre, et que je ne lui en avais jamais donné occasion, et que j'avais eu cet honneur du roi, de la reine et de Monsieur, tant qu'ils avaient demeuré en Guyenne, que jamais la porte de leur chambre ne me fut refusée, que je n'étais de taille pour être ainsi traité; mais, puisqu'il y allait du service du roi, je ne voulais rien gâter. Il en demeura fort fâché, car lui et moi avions été bons compagnons et amis, et jamais ne nous en séparâmes que par sa mort. Il heurta à la porte, et incontinent elle lui fut ouverte, et soudain fermée à mon nez. Tous les gentilshommes me conseillaient de m'en retourner à mon logis, et de n'y retourner plus; mais je voulus avoir patience, de quoi je me suis cent fois étonné. Et depuis que M. de Bellegarde fut entré, ledit sieur maréchal demeura encore plus d'un quart d'heure à sortir; et comme il sortit, je m'efforçai à lui donner le bonjour, et l'accompagnai à la messe, et le priai de me vouloir
laisser une compagnie de celles de M. de Savîgnac, ou deux cents arquebusiers, jusqu'à ce que j'aurais déplacé les grains qui étaient dedans la ville, afin que les ennemis ne s'en aidassent pour avitailler Navarreins ; car il fut estimé par M. de Cumies, ou ses gens, qu'il y avait dans la ville plus de 1200 charretées de tous grains, et aussi par ceux qui maniaient la munition, qui étaient unis avec les siens ; car cette ville sert de grenier à toutes les landes et pays de Basques, d'où, au dommage de la France, on les transporte aux Espagnes. On dit que c'est un des plus beaux marchés de France. Il monta à cheval ; je Tallai accompagner hors la ville, et me trouvai tout seul, car il n'y eut pas un gentilhomme de tous ceux qui étaient avec moi qui montât à cheval : je ne sais s'ils le firent pour n'avoir leurs chevaux prêts, ou bien s'ils n'avaient guère de volonté d'y aller. Et comme j'eus pris congé de lui hors de la ville, et pensant que les arquebusiers qu'il avait envoyé quérir par le jeune La Croisette ne vinssent pour demeurer avec moi, ledit La Croisette me vint dire qu'il n'y en avait pas un qui fût voulu demeurer, et ainsi s'en alla. Je dépêchai incontinent mon fils, le capitaine Fabien, devers le roi avec mes lettres, pour remettre le gouvernement entre les mains de Sa Majesté; mais quand il fut au bourg de Dieu, il fut pris des ennemis, et là il perdit ses lettres : ce qui fut cause qu'il ne put dire à Sa Majesté les raisons qui me mouvaient à le quitter, et m'en
voulut grand mal Sadite Majesté, pensant que je le quittasse pour ne vouloir obéir à M. le maréchal de Damville, comme le capitaine Lussan lui avait fait entendre : à quoi je ne pensai jamais; mais je prévoyais la tempête. Je voulais me retirer pour donner loisir aux autres de faire mieux.
La chose s'est trouvée toute notoire, au dire de beaucoup de gens tant d'une religion que d'autre, que si M. le maréchal eût passé la rivière, le comte de Montgommery s'en retournait par là où il était venu; car de mettre son camp dans Navarreins, il ne le pouvait faire, parce qu'il n'y avait point de vivres, et dans les autres places de Béarn encore moins. Par ainsi il fallait que la nécessité et la faim l'en fît retourner à vau de route par là où il était venu, et nous laisser le pays ; et sans difficulté nous Teussions défait sur la queue ou à la tête, et les paysans mêmes Feussent mis en désordre, qui eussent pris courage quand ils nous eussent senti près, et il n'eut jamais passé les rivières. Et si lui-même veut confesser la vérité, comme font d'autres qui étaient avec lui, il se tint toujours pour perdu jusqu'à ce qu'il eut entendu que M. le maréchal s'en retournait ; et d'attendre une bataille, il ne le pouvait faire, vu le grand avantage des forces que nous avions sur les siennes* Il disait toujours qu'il avait deux gros mâtins à sa queue, et que ce serait merveille s'il échappait, mais qu'il vendrait bien sa peau. Que je veuille
dire aussi que M. le maréchal s'en retournât pour couardise, il n'y a homme qui puisse dire cela, car jusqu'ici Ton ne lui a pas donné cette vilaine renommée : il est d'une trop brave race, et a toujours fait preuve du contraire ; je le tiens pour un grand capitaine, qui peut faire et beaucoup de bien et beaucoup de mal quand il lui plaira. Et quoique quelques-uns l'aient calomnié parce qu'il était si proche de M. l'amiral, jamais n'eus-je cette opinion de lui. Je ne sais pas ce qu'il fera à l'avenir : je l'ai toujours connu fort serviteur du roi , mais il ne me devait pas traiter ainsi ; j'avais vu trop de rôti et de bouilli en ma vie. Ce n'est donc la peur qui le lit retirer, car ses forces étaient si grandes par-dessus celles des ennemis^ que nous eussions détait le comte de Montgommery avec la cavalerie seule et nos argoulets, qui fussent descendus à pied, sans que homme de pied des nôtres s'en fût mêlé ; car à la bataille de Ver, M. de Duras avait trois fois plus de gens de pied que n'avait le comte de Montgommery^ et beaucoup plus de gens de cheval, et de meilleurs hommes, et de meilleurs capitaines; et nous n'étions pas tant des deux tiers de cavalerie que nous étions à cette heure ; et néanmoins nous les défîmes, et gagnâmes la bataille. Par quoi il ne faut point dire que cela fut pour peur qu'il eût d'être battu, vu qu'il en y avait si peu de raison; mais ce fut notre malheur de ce que M. le maréchal s'imprima en son opinion, et son conseil encore plus, qu'il se ruinerait
devant les villes de Béarn, et qu'il ne ferait rien qui vaille, ne connaissant point la stérilité du pays comme nous, et que M. de Terride avait mangé tous les vivres en ces quartiers-là, de sorte qu'ils n'en pouvaient avoir dans les villages pour le comte de Montgommery, s'il eût demeuré dedans. Or si Dieu eût voulu que M. lo maréchal n'eût pris si grande opinion de s'en retourner en Languedoc pour exécuter ses entreprises, et que son conseil même eût été de contraire opinion qu'il n'était, et qu'il eût pris le parti de passer la rivière, cela eût porté un grand bien et profit : et ainsi n'a de rien servi, car il s'alla engager devant Mazères, là où il perdit un grand nombre des meilleurs soldats qu'il eût, et ruina presque son camp, sans pouvoir plus tenter aucune fortune. Et par ainsi, ni du côté du Languedoc, ni du côté de la Guyenne, il ne s'est rien fait qui vaille que ruiner entièrement tout le peuple ; car les nôtres de tous côtés avaient fait autant de maux ou plus au peuple, que les ennemis mêmes : autrement n'était possible, à cause du grand nombre de gendarmes, de chevaux légers, d'argoulets, et de gens de pied que nous avions; il fallait que tous vécussent à discrétion. Voilà comme toutes ces forces, assez importantes, et pour défaire Montgommery, et pour venir faire tête à M. l'amiral, s'évanouirent sans faire rien qui mérite d'être écrit.
J'ai toujours connu que quand Dieu veut que les choses n'aillent comme les hommes désirent,
$2 COMMENTAIRES DE MONTLUG
il renverse la volonté du chef et de son conseil tout au contraire de ce qu'on devrait faire. Dieu soit loué du tout, puisqu'il lui a plu que les choses allassent ainsi. Il n'y a personne, après le peuple, qui en porte la pénitence que moi, parce que j'en ai encouru l'inimitié de M. le maréchal pour avoir dit le vrai. Il me devait par raison mieux aimer que non ceux qui le conseillaient de faire au contraire de ce que je lui conseillais; mais c'est la loi du pays de Béarn que le battu paye l'amende, car le roi a avoué et trouvé bon tout ce que M. le maréchal avait fait, et mauvais tout ce que j'avais fait; aussi suis-je sur le soleil couchant, qui n'est pas adoré comme le levant. Encore suis-je aussi innocent et aussi incoupable de la faute, s'il en y a, que si je n'eusse jamais été au monde ; et n'en demande meilleur témoignage que des trois états de la Guyenne et du pays de Languedoc, qui est proche d'icelle, qui ont entendu comme les choses se sont passées, et se sont ressentis des malheurs de la Guyenne : et encore en demeurerai-je à la déposition de tous les capitaines, sauf de trois ou quatre qui étaient du conseil, car ceux-là sont cause du mal. Je ne suis pas le premier qui, après avoir bien fait, a été payé de cette monnaie. J'en ai assez écrit en ce livre, et vois bien qu'il fait bon être grand seigneur, car il faut toujours qu'un petit compagnon comme moi paye la folle-enchère, et est toujours sujet à la loi de Béarn que j'ai alléguée. Ledit sieur maréchal avait raison de vouloir
employer ses gens et ses deniers en Languedoc, et moi de le désirer en Guyenne. S'il ne pouvait embrasser tout, pourquoi le faisait-il coucher en sa patente? Ce que nous pouvions faire en quinze jours, chassant ou défaisant Montgommery, eût apporté plus de bien que la prise de trois ou quatre chétives villes de Languedoc. C'est assez parlé de cette dispute, qui a ruiné les ajETaires du roi en ce pays; je reprendrai mon propos pour vous raconter ce qui advint.