‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 3 sur 73 · CONFÉRENCE BU MARÉCHAL ET DE MONTLUG · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE BU MARÉCHAL ET DE MONTLUG

propre volonté, je lui allai offrir de lui obéir, et en son particulier lui faire service. Je le trouvai qu'il avait quelque peu de lièvre, et demeurai deux jours à Toulouse auprès de lui, étant bien mieux accompagné pour lors qu'il n'était, car j'avais avec moi soixante ou soixante- dix gentilshommes. Nous arrêtâmes que je m'en viendrais à Agen faire tenir les états de la Guyenne, et savoir combien de gens ce pays voudrait soudoyer. Je lui donnai assurance que la Guyenne fournirait argent pour payer 1000 ou 1200 arquebusiers, pourvu aussi que quand M. le maréchal aurait pris une ville en Languedoc, il en vînt attaquer une en Guyenne, ce que je leur promis que le dit sieur maréchal ferait; mais je comptais sans l'hôte. Je dressai promptement les compagnies de 1000 arquebusiers, et fis élection des meilleurs capitaines qui pour lors fussent dans le pays. Les états baillèrent la charge de recevoir l'argent à de Naux, fils de la maison de Nort d'Agen. Nous arrêtâmes d'être prêts le premier jour d'août pour nous mettre en campagne. Sur ces entrefaites se passèrent deux ou trois mois, pendant lesquels M. de Terride était toujours à son fait devant Navarreins; et quant à moi, je tenais la ville pour prise, car nous avions toujours nouvelles qu'il n'y entrait point de vivres, et qu'ils commençaient à pâtir. D'autre part je considérais que tous les gens quele comte de Montgommery avait amenés n'étaient que soixante ou soixante-dix chevaux, et qu'il n'aurait d'autre force que celle des vicomtes, lesquels

je ne craignais pas beaucoup parce qu'avec peu de gens je leur faisais tête, de sorte qu'ils n'osaient rien entreprendre. En Quercy, M. de La Chapelle Lozières leur faisait tête ; en Rouergue, M. de Gornusson et ses enfants, et M. de Saint Vensa en faisait le semblable ; M. de Bellegarde aussi vers Toulouse : bref, ils étaient tenus de si court que rien plus. Après je considérais que rcus avions beaucoup de compagnies de gens d'armes dans le pays: je ne faisais jamais état que Montgommery assemblât des gens pour secourir Navarreins, car il fallait qu'il passât à Verdun, où en deux jours j'étais sur le passage, et avais de si bons espions, que j'étais bien assuré d'être averti incontinent qu'il arriverait à Montauban, ou qu'il passerait où il alla passer, qui est à Saint-Gaudens. D'autre part aussi je considérais qu'en ce quartier-là il y avait sept ou huit compagnies de gens d'armes, qui étaient les deux Bellegarde, d'Arne, de Gramont, de Sarlabous , celle du comte de Caudale et de M. de Lauzun, et les dix compagnies de M. deSavignac. Tout le monde ne m'eût su mettre en tête que le comte de Montgommery fût venu pour secourir le Béarn ; voilà comment quelquefois avec la raison on se trompe; mais je pensais que ce fût pour défendre le pays qu'il tenait en Languedoc et Guyenne. D'autre part le bruit courait que les vicomtes ne se voulaient obéir l'un à l'autre, qui me faisait penser que sa venue était plus pour cela que pour le Béarn, et à la vérité il y avait de l'apparence ;

HABILETÉ DE MONTGOMMÉRY 7

mais les huguenots ont eu toujours cela qu'ils ont été plus secrets que nous : ils ne se découvrent guère, voilà pourquoi leurs entreprises ne font guère faux feu. Aussi ce comte de Montgommery montra bien qu'il était avisé et sage. C'était lui qui fut cause du plus grand malheur qui fût advenu depuis cinq cents ans en ce pauvre royaume, car il tua mon bon maître le roi Henri à la fleur de son âge, courant en lice contre lui* Cet homme a causé la ruine de la Guyenne, et a remis sus les huguenots, comme il sera dit en son lieu.

Vous, lieutenants du roi, sur qui toute la province repose, pesez bien la faute que je fis, et non pas moi tout seul, mais de plus grands que moi, sur cette venue du comte de Montgommery; considérez mieux toutes choses quand vous vous trouverez en même cas, et prenez tout au pis, afin d'y pourvoir mieux que nous ne fîmes. M» le maréchal Damville sait bien, quand nous étions à Toulouse, que tous d'un accord nous pensions que ce comte ne fût pas venu pour l'effet qu'il montra par après : nous avions des raisons très-belles pour excuser cette faute, et cûoi plus que tous, comme le discours suivant montrera à ceux qui le voudront savoir ; mais cet homme, étranger en un pays où il n'avait pas été, montra qu'il avait de bons amis, et peut-être parmi nous : les huguenots ont toujours été plus fins et rusés que nous. Il faut confesser franchement qu'une des plus grandes fautes qui se sont faites en toutes les guerres, est celle qui

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fat faite là. Je sais bien qu'on en a parlé diversement, et que la reine de Navarre avait gagné des gens pour ce faire: je sais bien que ce n'est pas moi. Je crois que M. le maréchal Damville en dira de même : il est trop bon serviteur du roi. A mon départ de Toulouse, je parlai à part à deux des premiers capitouls, et leur dis plusieurs choses, afin de les faire entendre à leur corps de ville, sur le fait de notre guerre : ces gens étaient de bonne volonté, mais ce n'est pas tout. Il faut que j'écrive en passant une chose que j'ai toujours dite, et dirai tant que je vivrai, que la noblesse s'est fait grand tort et dommage de dédaigner ainsi les charges de villes, principalement des capitales, comme Toulouse et Bordeaux. Je sais bien que de mon premier âge j'entendais dire que des gentilshommes et seigneurs de bonne maison acceptaient la charge de capitouls à Toulouse, et de jurats à Bordeaux, mais encore plus à Toulouse; car refusant ces charges ou les laissant prendre, les gens de ville s'emparent de l'autorité, et quand nous arrivons, il les faut bonneter* et leur faire la cour ; c'a été un mauvais avis à ceux qui en sont premiè-

^ rement cause. Plût à Dieu que, comme en Espagne, nous eussions toujours logé dans les villes I Nous

I en serions plus riches et y aurions plus d'autorité. Nous avons la clef des champs, et eux des villes, et cependant il faut que nous passions par

' 1. Saluer en ôtant le bonnet.

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