NOUVELLES D'AGEN
parole. Je voulus repaître le matin avant de partir, parce qu'il y a cinq bonnes lieues de là à Agen, et le pire chemin du monde en hiver. Comme nous étions pour lors en peur, j'avais écrit à M. de Montferrand, d'Agen en hâte, qu'il fallait qu'il s'efforçât de nous amener quatre ou cinq cents arquebusiers : il me fît réponse qu'il m'en amènerait mille dans huit jours devant Agen : et encore que je connusse bien que M. le maréchal ne prenait plaisir à voir mes lettres, cependant lui écrivis-je, car pour le général il faut oublier le particulier, et lui envoyai la lettre du sieur de Montferrand, et que je lui assurais sur mon honneur lui en amener mille autres pour épousseter Montgommery, car je lui en voulais fort.
Pendant ces allées et venues, les princes séjournaient à Montauban et aux environs de là, en ayant bon besoin, car ils n'avaient cheval qui pût mettre un pied devant l'autre, comme beaucoup de gens qui étaient avec eux m'ont confessé depuis, ayant été contraints d'en abandonner par les chemins plus de quatre cents, n'ayant aucun moyen de les faire ferrer. Et comme j'eus achevé de dîner, m'arriva encore un messager d'Agen qui était parti à la minuit, venant m'avertir que les marchands commençaient à vouloir tirer leurs marchandises dehors, mais que le sieur de La Lande et les consuls les en gardaient jusqu'à ce qu'ils auraient réponse de ce qu'ils m'avaient écrit. Et comme je montais à cheval , quelqu'un que je ne saurais
94 COMMEÎSITAIRES DE MONTLUG
nommer me vint lire la lettre que la noblesse écrivait à M. le maréchal, à laquelle je n'avais aucunement le cœur, parce que ma fantaisie me portait à Agen; je leur dis qu'il me semblait qu'elle était bonne, toutefois qu'ils la montrassent à M. de Valence, pour voir s'il y trouverait rien qui dût déplaire à M. le maréchal. Je montai à cheval, m'en allant tant que je pus à Agen : et y étant arrivé, je trouvai tout le monde en crainte, les gens d'Église, tous les conseillers et toute la cour présidiale, et les marchands empressés à empaqueter pour s'en aller. Je ne fis que descendre de cheval, et tout incontinent arrivèrent les sieurs de La Lande, de Nort, ses enfants et plusieurs autres, et me dirent que toute la ville était en effroi. Je leur dis qu'incontinent ils s'en allassent à la maison de la ville, et qu'ils y appelassent tous les principaux, et toute l'Église et la justice, et incontinent qu'ils seraient assemblés, qu'ils m'en avertissent, car je voulais aller parler à eux, ce qu'ils firent ; ils ne se firent point prier d'y venir, car pauvres et riches, tout le monde y courait pour me voir et pour entendre quel conseil je leur donnerais. Et comme je fus en la salle, qui était si pleine qu'à peine y purent entrer cinq ou six gentilshommes que j'avais amenés avec moi, je me mis au milieu d'eux, afin que de tous côtés ils ouïssent ce que je leur voulais dire, qui fut comme s'ensuit :
« Messieurs, vous m'avez averti par deux fois en même jour comme la plupart des gens de cette ville