LES GENS D*AGEN RASSURÉS
ville soit faible, bien leur montrerai-je que je sais défendre et assaillir. Octroyez-moi donc ce que je vous demande, qui est en votre puissance, et croyez que je dépenserai ma vie pour votre salut et conservation. Que si vous n'avez délibéré d'y employer le vert et le sec, c'est-à-dire de faire ce que bons citoyens doivent faire, ne vous engagez pas et moi aussi, et que ceux qui auront peur se retirent de bonne heure, et me laissent faire avec ceux qui auront bonne volonté de mourir pour leur patrie. » Alors les sieurs de Blazimont et de La Lande, parlant pour tout le clergé, en peu de paroles me dirent que tout le clergé dépenserait leurs vies et biens pour se défendre et pour accomplir ce que je demanderais, et que tous prendraient les armes et se rendraient aussi sujets à la faction que les soldats; de même les messieurs de justice en dirent autant. Puis parla le vieux homme de Nort avec un des consuls pour toute la ville, m'assurant qu'ils feraient le semblable de ce que le clergé et la justice avaient dit, et davantage, car ce n'était pas à l'Église ni à la justice de porter la peine continuellement, mais que tous ceux de la ville, riches et pauvres, femmes et enfants, sans rien épargner, y mettraient la main. Et devant que laisser parler MM. de Blazimont et de La Lande, je priai que tous ceux qui répondraient parlassent si haut que tout le monde l'entendît, comme aussi ils firent. Et comme tous les trois ordres eurent achevé de parler, je haussai la parole, et dis : « Avez- vous en-
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tendu tous vous autres ce qu'ont proposé ces messieurs ici qui ont parlé pour toute la ville? » Ils crièrent tous que oui. Alors, comme j'avais levé la main, je leur fis lever la leur, et faire le même serment que j'avais fait, et leur dis que tout le monde se retirât pour préparer toutes sortes d'outils, et que je me retirais à mon logis avec les grands de la ville pour faire l'élection des huit. Et parce qu'il était déjà presque nuit, ils me prièrent que, cependant qu'ils étaient assemblés, je leur laissasse faire l'élection des huit, et que je me retirasse chauffer et me débotter, et que le lendemain matin ils m'apporteraient un rôle de leurs citadins, et que je choisirais les huit qu'il me plairait; et ainsi me retirai à mon logis. Et après mon souper, arrivèrent MM. de Blazimont, de La Lande, le bonhomme de Nort et ses enfants, avec une joie si grande qu'ils ne la pouvaient montrer davantage, et me dirent que les marchands qui avaient emballé leurs marchandises, et une bonne partie déjà chargée sur des charrettes, avaient tout déchargé, et qu'ils ne pensaient pomt que jamais ville fût plus en joie qu'était la leur, et jusqu'aux femmes et enfants, il ne se parlait que de combattre, sachant la résolution que j'avais prise dy demeurer.
Mes compagnons qui voudrez lire ma vie, vous pouvez prendre de beaux exemples en moi. Ce peuple, qui était tout étonné et qui abandonnait la ville, reprit incontinent à ma seule parole tel cou-
rage, que je veux dire avec la vérité que jamais depuis homme n'a connu aucune peur dans celle-ci, combien qu'il y eût apparence de n'y prendre point trop de sûreté, pour être la ville d'une trop grande garde, commandée d'une montagne, et voir descendre su*r nos bras deux armées en même temps. Croyez, mes compagnons, que de votre résolution dépend celle de tout le peuple, lequel prend courage à même qu'il voit que vous en prenez; aussi, quel bien faites-vous, outre l'honneur que vous acquérez, de sauver une pauvre ville du sac ! Tant de familles vous sont redevables, et non-seulement la ville, mais tout un pays; car la prise de la capitale d'une province amène ordinairement après la perte de toute la sénéchaussée. Oui ; mais, direzvous, il se faut enfermer en lieu où on peut acquérir de l'honneur. Et où le voulez-vous avoir ? dans >y un château de Milan? ce n'est pas là, ce sont les murailles qui vous sauvent; c'est en ce lieu que vous voyez importer au public, encore qu'il soit faible; c'est une belle forteresse qu'un bon cœur. Je pouvais demeurer à Lectoure, et écouter d'où viendrait le vent : je n'avais rien à perdre à Agen, et pouvais charger tout le faix sur M. le maréchal Damville qui avait bonnes épaules; mais, cette bonne ville perdue, je voyais tout le pays perdu. Au besoin montrez donc que vous avez le cœur de chasser la peur des autres; en ce faisant, vous ferez toujours paraître celui qui vous êtes, et tenezvous assuré que les ennemis,, vous y voyant en-
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gagé, songeront trois fois à vous venir attaquer, comme vous avez vu ci-devant. J'ai toujours eu ce bonheur, qu'Espagnols, Italiens, Allemands et huguenots français, ont toujours eu peur, ou de m'attendre ou de m'attaquer. Gagnez ce privilège sur vos ennemis, comme vous ferez en faisant bien et montrant un bon et ferme cœur.
Trois ou quatre jours après, j'écrivis à ces messieurs qui avaient charge de Lectoure, et principalement au chevalier de Romegas et au chevalier mon fils, les exhortant d'employer tout ce qu'ils avaient pu apprendre au siège de Malte, et de ne faire moins qu'ils avaient fait là, et que plus d'honneur auraient-ils sans comparaison de faire service au roi et à leur patrie, que non au pays étranger. Je priai tout le monde de leur obéir, attendu qu'il n'y avait homme là dedans qu'eux qui se fût trouvé en siège. Et quant à moi, j'étais délibéré de ne bouger d'Agen, et mourir là pour le défendre. Ils furent fort ébahis quand ils virent ma lettre, et la communiquèrent tous ensemble, et m'en écrivirent incontinent une signée des sieurs de Gondrin, de Panjas, de La Mothe-Gondrin, de Romegas, de Maignas et du chevalier mon fils, par laquelle ils me mandaient qu'ils trouvaient tous fort étrange que je me voulusse tant oublier que de m'engager dans une ville si faible comme Agen, et si dominée de montagnes ; que pour tout certain l'artillerie était partie de Navarreins, et que les cinq pièces qui étaient à Nogarol n'avaient bougé attendant l'arri-