MONTLUG NE VEUT PAS QUITTER AGEN
vée des autres ; et qu'ils me priaient de m'en aller à Lectoure, et que les chevaliers de Romegas et mon fils s'en iraient jeter dans Agen, et qu'étant jeunes et délibérés, s'ils se perdaient, la perte ne serait si grande; d'ailleurs, que si j'abandonnais la campagne, tout le demeurant du pays serait ruiné et perdu. Je leur fis réponse, et les remerciai bien fort de la remontrance qu'ils me faisaient, et qu'encore que je connusse bien qu'elle était juste et véritable, néanmoins je connaissais bien que c'était aussi pour le regret et la crainte que je me perdisse, et que je les assurais qu'avant qu'ils entendissent dire que je m'étais perdu, la prise d'Agen coûterait aux ennemis; que si M. le maréchal les voulait venir combattre, il en aurait bon marché, et que je n'étais aucunement délibéré d'en bouger, mais qu'ils fissent seulement leur devoir si le siège leur venait; que, de mon côté, j'étais résolu de le faire, et de ne laisser entrer les ennemis que par-dessus mon ventre.
Au même temps arriva M. de La Bruille, maître d'hôtel de M. le maréchal Damville, lequel sieur maréchal envoyait devers moi pour savoir si M. de Montferrand venait avec les mille arquebusiers, comme je lui avais demandé, et aussi de combien de forces de mon côté je lui pouvais aider. Je comptai, de Villeneuve ou de Lectoure, d'Agen et de Fleurance, que j'aurais mille arquebusiers et les mille deM.de Montferrand. Je lui montrai les lettres que ledit sieur de Montferrand m'avait écrites de Saint-
102 COMMENTAIRES DE MONTLUG
Macaire. II ne trouva pas avoir assez de temps à faire repaître ses chevaux, pour s'en retourner porter ces nouvelles à M. le maréchal. Et comme il se voulut départir d'avec moi, arriva une lettre de Montferrand, écrite à Marmande, qui disait ainsi : « Monsieur, je pars à l'heure présente avec mes troupes , qui sont mille arquebusiers et soixante salades, et passera aujourd'hui même une partie de nos gens la rivière à Aiguillon, et l'autre partie faudra qu'elle demeure jusqu'à demain matin, et toutes les troupes se rendront demain au soir au Port Sainte-Marie. » Ledit de La Bruille prit un double de sa lettre, et me dit ces mots : « Je m'en vais porter à M. le maréchal les meilleures nouvelles qu'il saurait jamais ouïr, et assurez-vous, sur ma vie et sur mon honneur, que dès que je serai là il marchera; » et quant et quant courut monter à cheval. Au bout de trois jours, étant les troupes au Port Sainte-Marie et Aiguillon, on me manda de Lectoure que M. le maréchal s'en était retourné de Grenade à Toulouse pour dépit de la lettre que la noblesse d'Armagnac lui avait écrite, dont je vous ai fait mention ci-dessus, pour un mot qu'il avait trouvé dedans, qui disait que s'il ne lui plaisait de marcher pour les venir aider à remettre en leurs maisons, ils seraient contraints de se retirer au roi, pour le supplier de les secourir. Voilà de là où vint tout son mécontentement, et déchargea sa colère sur moi, me chargeant que je lui avais fait écrire ladite lettre. Je ne veux nier que le brouil-