VILLENEUVE RASSURÉE
gens de pîed, cela confirma encore mon opinion de les estimer moins : et ainsi m'en retournai à Agen. Les médecins furent contraints me donner un autre clystère pour me jeter celui-là du corps, parce que le travail avait arrêté son opération. Je demeurai deux jours sans bouger du lit; et comme mon fils le chevalier fut arrivé, je mandai soudain quérir le capitaine Gadreil, et envoyai vingt-cinq arquebusiers en sa place, afin qu'il allât avec mondit fils à Villeneuve. M. de Saint-Girons, frère de M. de La Guiche, colonel des vingt-deux enseignes de M. le maréchal, s'était fait apporter à Agen, malade, parce qu'il avait été blessé à l'assaut de Mazères en une jambe, ou en une cuisse que je ne mente, lequel se voulait retirer à sa maison pour se faire guérir. Et à une heure de nuit je les tirai dehors , et leur baillai deux bons guides, qui les rendirent le lendemain au point du jour à Villeneuve. Tout le monde fut fort joyeux de la venue de mon fils le chevalier, et crois que leur dispute était qu'ils ne se voulaient pas obéir les uns aux autres. J'y eusse envoyé le capitaine Fabien, mon jeune lils, mais nous le tenions à la mort depuis son retour du camp, et pour lors n'avions autre espérance de lui que la mort.
Or d'heure en heure j'étais averti comment M. l'amiral dressait un pont de bateaux au Port Sainte-Marie, et avait recueilli tous les bateaux de Lot et de Garonne jusqu'à Marmande ; j'étais aussi averti d'heure en heure comment les ennemis
avaient envoyé quérir de la grosse artillerie en Béarn : toutes ces nouvelles me faisaient hâter les tranchées et fortifications que je faisais à Agen, pensant, comme il y avait de la raison, qu'ils me voulussent attaquer, car ce n'était pas petite prise, tant pour les richesses que pour défaire la noblesse qui s'était enfermée là dedans pour Famour de moi. Je tins un conseil dans mon logis, et dans un petit cabinet, où nous n'étions que huit ou neuf, et disputâmes quel moyen il y avait de rompre ce pont. Un maître maçon qui est de Toulouse, qui faisait les moulins de M. le marquis de Villars à Aiguillon, parlant à quelqu'un, mit en avant que si nous détachions un moulin d'eau, de ceux qui étaient attachés devant la ville, il romprait le pont, car la rivière de Garonne était grande et débordée, et toujours croissait à cause qu'il pleuvait presque toujours. Il ntî se trouva personne de son opinion qu'il fut possible qu'un moulin rompît le pont, car l'on nous assurait que M. Tamiral avait fait faire à Tonneins de grands câbles comme la jambe d'un homme, et en avait fait apporter de Montauban pareillement, et de grosses chaînes , comme il était vrai ; car, outre les grands câbles, le pont était enchaîné d'autre part. En tin de compte, il n'y eut nul de nous qui fût de l'opinion du maçon, sauf le capitaine Thodias notre ingénieur, qui disait que si l'on le pouvait charger de grosses pierres, qu'il pensait que l'entreprise réussirait, mais non sans être chargé ; et par ainsi ne prîmes aucune résolu-