PROJETS DES HUGUENOTS
M. de La Chapelle, vice-sénéchal, et M. du Bouzet, m'avaient mandé que si je voulais donner passeport à un huguenot à qui j'avais donné, à leur requête, assurance de demeurer en sa maison, il s'offrait d'aller au Port Sainte-Marie pour entendre et découvrir le chemin que M. l'amiral voulait prendre après que le comte de Montgommery serait passé, ou bien s'ils voudraient redresser un autre pont. Je leur envoyai le passe-port qu'ils me demandaient pour lui ; et le jour même que le comte eut achevé de passer, ce personnage fut de retour à leur maison, et leur dit et assura qu'au partir du Port Sainte-Marie, qui serait dans deux ou trois jours après que tout serait achevé de passer, ils prendraient leur cheminyers Toulouse, étiraient passer à Montauban, étant délibérés de brûler toutes les maisons qui seraient à quatre lieues aux environs de Toulouse, et surtout celles des présidents et conseillers. Il disait encore qu'il avait appris d'un capitaine de gens de cheval qu'on lui avait donné pour sa part une maison près de Toulouse, nommée TÉpinette, afin de la brûler : ce personnage lui répondit que c'était une des plus belles maisons qui fussent autour de Toulouse; et le capitaine lui dit que si le maître de la maison n'en avait d'autres que celle-là, qu'il était sans maison. Ledit sieur du Bouzet même me rapporta tout ce que ce personnage-là leur avait dit. Et tout incontinent j'en avertis M. le premier président; car d'en avertir M. le maréchal, j'étais bien certain
qu'il n'eût pas bien pris mes lettres, et qu'il eût cru tout au contraire de l'avertissement que je lui en eusse donné : qui fut cause que j'en avertis ledit sieur président, et lui mandais qu'il devait retirer M. de La Valette, qui déjà s'en était retourné vers Toulouse, et MM. de Negrepelisse et Sarlabous, et qu'ils ne pouvaient avoir trop de gens de bien dans la ville, car les ennemis tenaient des propos qui ne valaient rien, lesquels je ne voulais écrire, parce que ce n'était que le vulgaire de leur camp, à quoi on ne devait ajouter aucune foi.
[1570] Voilà tout le contenu de ma lettre : je m'assure que ledit sieur président ne Ta pas perdue. Et ainsi s'en allèrent toutes les forces du Port Sainte-Marie, et passèrent tous à la vue du château de Bajaumont, où était M. de Durfort, frère du N3ieur de Bajaumont qui est à cette heure. Je sortis ^^^"^BMec les deux compagnies de gens d'armes, et les ! vis tous passer aune arquebusade de moi, et plus près encore, noyant moi que huit ou dix chevaux, ayant laissé la cavalerie un peu derrière; mais je ne l'avais pu mettre si bien à couvert que les ennemis ne la pussent voir. Jamais homme ne se débanda pour me venir reconnaître. Ils campèrent cette nuit-là vers le pont du Casse, et tirant vers Saint-Maurin, puis se mirent vers ledit Saint- Maurin et autres villages là autour; et là demeurèrent deux ou trois jours. Et parce que ledit sieur de Durfort avait vu passer tout à son aise tout leur camp, gens de pied et gens de cheval, et
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les avait pu nombrer à son aise, je le priai de prendre la poste et aller avertir Sa Majesté du nombre de ce camp; il me dit, entre autres choses, qu'il avait découvert une troupe de cinq ou six cents chevaux qui passaient un peu plus loin que les autres, dont la plupart n'avaient point de bottes, et que c'étaient valets et laquais qu'ils avaient fait monter à cheval pour faire nombre. Je ne faisais rien que je ne le communiquasse àFévêque d'Agen, me fiant alors autant ou plus en lui qu'à mon frère propre, et le tenais pour un des meilleurs amis et d'aussi bonne conscience que prélat qu'il y eût en toute la France : il est sorti de la maison des Fregoses de Gênes. Je baillai instruction audit sieur de Durfort, et une lettre de créance qui contenait ceci : « Que j'envoyais au roi le sieur de Durfort, lequel avait pu nombrer tout à son aise l'armée de MM. les princes, pour lui dire tout ce qu'il en avait vu et nombre. » Puis lui donnais avis du chemin qu'ils tenaient, et de leur délibération de mettre tout à feu vers Toulouse, et en avais donné avis à M. le premier président, pour le dire aux gens qui avaient aux environs de la ville des maisons, afin qu'ils retirassent les meubles, et qu'ils feraient bien de retirer M. ^e Negrepelisse, si déjà il n'y était, et MM. de La Valette et Sarlabous ; puis en un autre article, que le personnage, que je ne nomme point ici, de leur religion, qui était allé à leur camp, avait porté nouvelles aux sieurs de La Chapelle et du Bouzet, que le capitaine des gens
de cheval à qui il avait parlé avait dit quMls avaien t entreprise sur Montpellier et le Pont Saint-Esprit tout assurée, et que je connaissais bien le gouverneur de Montpellier, qui était M. de Castelnau, pour lequel je répondrais de ma vie; mais que je ne connaissais pas celui du Pont Saint-Esprit; qu'il plût à Sa Majesté en avertir lesdits gouverneurs, afin qu'ils fussent soigneux de tenir l'œil sur leurs places, et que cela leur serait un coup d'éperon pour leur faire prendre garde à la sûreté d'icelles. Et en un article, que l'évêque d'Agen, lequel était arrivé de Tabbaye qu'il a en Languedoc près Narbonne, m'avait dit que tout le bas Languedoc, depuis Montpellier vers Avignon, était en grande peine, n'ayant aucun chef en ces quartiers, et qu'ils avaient envoyé prier M. le maréchal de leur vouloir envoyer M. de Joyeuse, car, pourvu qu'ils eussent un chef, ils seraient assez de gens pour défendre le pays; et que s'il semblait bon à Sa Majesté, qu'elle devait mander à M. le maréchal qu'il laissât aller M. de Joyeuse au bas Languedoc (il avait assez d'autres grands capitaines près de lui), parce que ledit sieur de Joyeuse y servirait de beaucoup, à ce que m'avait dit ledit évêque. Et en un autre article, que s'il plaisait à Sadite Majesté de faire marcher Monsieur avec la moitié seulement de son armée, que nous étions assez forts pour combattre des forces plus grandes que celles de MM. les princes, et qu'il m'estimât pour l'un des plus méchants hommes qui porta jamais armes, si
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Monsieur marchait avec la moitié de Tarmée, pourvu qu'il amenât les reîtres, s'il ne défaisait les princes, et mettrait fm à la guerre ; et si Sa Majesté ne trouvait bon que Monsieur y vînt, qu'il commandât à M. le prince dauphin * qu'il marchât avec le camp vers le pays de Rouergue, avec lequel je me joindrais, et que nous trouverions bien moyen que M. le maréchal Damville s'y joindrait aussi, et qu'autour de Toulouse et au chemin qu'ils feraient nous les combattrions à notre avantage.
Voilà tous les articles de mes instructions. Et à dire le vrai, il ne s'en fût jamais retourné un en France, ou ils se fussent cachés dans les villes, et nous eussions gardé le pays. Que s'ils fussent été rompus ou séparés, malaisément se fussent-ils jamais ralliés. Ce bon évêque d'Agen m'avait dit qu'il tenait Narbon^e pour perdue, et que M. de Rieux, qui en était gouverneur, était huguenot, et qu'il avait chassé un des principaux catholiques de la ville auquel tous les cathohques s'adressaient, et que la ville en était à demi désespérée, même que les catholiques avaient mandé à M. le maréchal, pour le supplier de vouloir écrire à M. de Rieux de le laisser rentrer dans la ville, lequel sieur de Rieux lui avait renvoyé force excuses qu'il ne le pouvait faire. Et voyant que M. le maréchal ne prenait pas trop les choses à cœur pour le faire rentrer, les catholiques s'étaient retirés au parle-