‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 51 sur 73 · ORDRE POUR ALLER EN BEARN · texte numérisé non relu

ORDRE POUR ALLER EN BEARN

un peu d'argent pour faire une paye, ou à tout le moins une demi-paye aux gens de pied, pour acheter de la poudre, car en deux ans que cette guerre a duré, tous les gens de pied que j'ai levés de par deçà n'ont reçu que deux payes, et la plupart qu'une ; et aussi qu'il mandât à M. de Valence qu'il fît venir avec moi un trésorier pour faire les frais de l'artillerie, et qu'en attendant le retour d'Espalanques, je donnerais si bon et prompt ordre à toutes choses nécessaires, qu'il me trouverait à son arrivée prêt à marcher.

Voilà toutes les demandes que je faisais au roi. Sa réponse fut qu'il trouvait fort étrange que je misse ce voyage en telle loijgueur, et qu'il pensait que je fusse déjà dans le pays, et que si je ne voulais faire (autrement que j'avais fait jusqu'ici, qu'il y pourvoirait aussi autrement, et qu'il y avait trois ans que je n'avais rien fait qui vaille. Ces lettres me mirent en tel désespoir et colère, que d'abord je fus résolu de n'y aller point et d'écrire au roi qu'il y envoyât un autre qui y eût fait ci-devant mieux que moi, et qui achevât la besogne comme M. de Terride avait fait. Toutefois à la fin je me résolus de ne le faire, connaissant bien que ces lettres ne venaient pas du naturel du roi, de la reine, ni de Monsieur, car il y en avait de tous trois, aussi piquantes l'une que l'autre. Je connaissais bien que ceci venait du conseil de mes ennemis que j'ai près de Leurs Majestés, car le roi, la reine, ni Monsieur n'écrivirent jamais lettres au

plus grand ennemi qu'ils aient eu si piquantes que celles-là; je ne les montrai qu'à M. de Valence mon frère, de crainte que tout le monde ne perdît le cœur, à mon exemple, de faire jamais service au roi; car tous généralement, de quelque vacation qu'ils fussent, savaient bien le contraire, et que j'avais fort bien fait avec le peu de moyens qu'on m'avait laissé. Et lors je connus bien qu'on me voulait jeter toutes les fautes qui étaient advenues par deç\ sur mes épaules, n'ayant personne à la cour pour me défendre. Je connais à présent que la plus grande faute que j'ai faite en ma vie, c'a été de n'avoir voulu dépendre, depuis que les vieux sont morts, que du roi et de la reine, et qu'un homme qui a charge est plus assuré de dépendre d'un monsieur ou d'une madame, ou d'un cardinal ou d'un maréchal, que non du roi, de la reine, ni de Monsieur ; car ils déguiseront toujours à Leurs Majestés les affaires comme bon leur semblera, et en seront crus de tous trois, car ils n'y voient que par les yeux d'autrui, et n'entendent que par les oreilles des autres. Cela est mauvais, mais il est impossible d'y mettre ordre, et celui qui aura bien fait, demeurera en arrière. Par ainsi, si je pouvais retourner à mon commencement d'âge, je ne me soucierais jamais de dépendre du roi ni de la reine, mais de ceux qui ont crédit près de Leurs Majestés ; car, encore que je fisse le plus mal qu'homme saurait faire, ils me couvriraient mes fautes, voyant que J8 ne dépendrais que d'eux; et

Page 1