‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 52 sur 73 · LES GENS DE COUR · texte numérisé non relu

LES GENS DE COUR

leur bien et honneur est d'avoir des serviteurs qu'ils appellent créatures. Si le roi ne faisait du }3ien que de lui-même, il leur rognerait les ongles. Mais qui veut avoir récompense, qui veut être connu, il faut se donner à monsieur ou à madame, car le roi donne tout à eux, et ne connaît les autres que par leur rapport. Je suis bien marri que je ne puis retourner à mon jeune âge, car je me saurais bien mieux gouverner que je n'ai fait jusqu'ici, et ne me fonderais pas tant en l'espérance des rois que des autres qui seraient près d'eux. Mais je suis à présent vieux et ne puis retourner jeune; parquoi il faut que je suive la complexion que j'ai tout jamais eue, car je ne saurais par quel bout commencer pour en prendre une autre : il n'est plus temps, cela peut-être servira pour ceux que je délaisse. Mais si le roi les veut tromper, qu'il soit véritablement roi, et ne donne rien que de lui-même : oh I qu'il y en aura qui seront trompés!

Encore ai'je fait une autre faute, c'est de n'avoir tenu quelqu'un de mes enfants près du roi; ils étaient assez bien nés pour se faire aimer de Leurs Majestés. Mais Dieu m'ôta mon Marc-Antoine trop tôt, et depuis, le capitaine Montluc, qui fut tué à Madère; l'un ou l'autre eût fait taire ceux qui voudraient contrôler et calomnier mes actions. Leurs démentis de si loin ne me pouvaient faire mal : si nous étions à une pique les uns des autres, je leur ferais, tout vieux que je suis, trembler le cœur au

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ventre. Je ne les tenais pas près de moi pour être oisifs, mais pour apprendre mon métier; car le premier a suivi les armes, et s'y est fait remarquer, et m'a suivi en mes voyages ; le second avait acquis tel crédit en Guyenne, que j'étais bien aise, pendant la guerre, qu'il n'en bougeât; le troisième depuis son retour de Malte m'a suivi en ces guerres, et le dernier aussi. Mais je laisse ce propos, qui me met en colère, pour retourner à l'entreprise.

M. de Valence s'en courut à Bordeaux, voir s'il y avait moyen de trouver argent aux finances, et me manda n'y en avoir trouvé un seul liard; toutefois, qu'il avait tant fait que l'on avait emprunté 14,000 francs, lesquels il avait fait bailler à un commis pour faire tenir près de moi, et que dans dix jours il m'en ferait tenir autant; mais qu'il ne fallait nullement espérer d'en avoir davantage, et que le receveur avait encore emprunté cela. M. de Pontenilles s'en alla à Toulouse avec procuration mienne, pour nous obliger tous deux de rendre et payer les munitions, si le roi ne le faisait; et en cette condition ils me prêtèrent un canon et une couleuvrine, avec quelque peu de munitions. Je fis partir MM. de Montespan et de Madaillan, avec cent chevaux choisis en la compagnie de M. de Gondrin et la mienne, droit à Bayonne, pour tenir escorte à l'artillerie que M. le vicomte d'Orthezme devait envoyer. J'envoyai M. de Gondrin à Nogarol, pour commencer adresser l'armée, et M.deSainct-

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horent avec lui, à qui j'avais baillé la charge de maréchal de camp ; et moi je demeurai quatre ou cinq jours, pour faire avancer les gens de pied et de cheval, et donner temps auxdits commissaires des vivres d'aller par les provinces exécuter les mandements que j'avais baillés pour faire avancer les vivres. Je ne demeurai que six jours à temporiser, puis m'en allai en deux jours à Nogarol. Là nous entrâmes incontinent en conseil, pour délibérer par quel moyen devions commencer. Les uns dirent que je devais commencer par Saint- Sever, d'autres disaient que je devais aller droit à Pau. Mon opinion fut que je devais aller commencer à Rabastens, parce que, commençant par là, je mettrais derrière moi tout le meilleur pays de Gascogne pour les vivres; et d'autre part, que Rabastens était un château le plus fort qui fût en la puissance de la reine de Navarre, et que si je le prenais par force, comme je voyais qu'il fallait qu'il se prît ainsi, car Ton était bien assuré qu'ils ne se rendraient pas légèrement, je voulais faire mettre tout au fil de Fépée, m'assurant que cela donnerait une si grande peur à tout le demeurant du pays de Béarn, qu'il n'y aurait aucune place qui osât attendre le siège, si ce n'était Navarreins : et d'autre part, que ceux de Toulouse, entendant ce bon commencement, ils n'épargneraient rien à me fournir, voyant que les choses me succéderaient à bien. Et au contraire, si je commençais à Saint-Sever, je me jetais sur les landes là où il n'y

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a que sable, où mes gens mourraient de faim, et n'auraient aucun secours de Bordeaux, encore que je prisse bien Saint-Sever; par ainsi, qu'il valait mieux aller commencer par le plus fort, et y employer promptement mes forces, que non à la plus faible, allant de jour à autre perdant le temps. Voilà ma proposition, laquelle à la fin fut trouvée bonne et suivie de tous; mais surtout je leur dis que, pour mettre les ennemis en peur, il fallait tuer tout ce qui se présenterait et qui ferait tête, et que cela occasionnerait MM. de Toulouse à nous accommoder de ce qui nous serait nécessaire, voyant que c'était bon jeu bon argent.

Ce conseil se tint à mon arrivée; et le matin devant le jour je pris vingt-cinq ou trente chevaux, et m'en allai en diligence à Dax. M. de Gondrin me montra une lettre que M. de Montespan, son fils, lui avait écrit de Bayonne, que l'artillerie n'était pas si prête comme nous pensions, mais bien que M. le vicomte d^Orthez y faisait toute la diligence qu'il pouvait; et dès que je fus à Dax, je lui dépêchai deux gentilshommes, queue sur queue, pour la faire hâter. Or mandais-je à M. le vicomte que je le priais de s'avancer un jour ou deux devant, et qu'il regardât s'il pourrait amener avec lui MM. de Luxe et de Damezan, afin de prendre conseil d'eux de ce que nous aurions à faire ; ce qu'il fit, et amena ledit sieur de Damezan avec lui, et ne put si tôt recouvrer M. de Luxe. A Dax, je lui remontrai le conseil

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