EXPÉDITION DE BÉARN
que nous avions tenu à Nogarol, et mon opinion, laquelle fut trouvée bonne par tous, et surtout par M. de Damezan, qui me dit que si nous venions droit à Saint-Sever, ils n'auraient moyen de tirer un Basque du pays, parce qu'il fallait qu'ils passassent les eaux par le pays des ennemis ; mais que si j'allais commencer par là où j'avais pro posé, dès que je serais à Nay, tout le pays des Basques et la vallée d'Ossau et d'Aspe se joindraient à moi. Je fus fort aise de ce que je les trouvai de mon opinion. Je fus contraint de demeurer trois jours à Dax avant que l'artillerie fût arrivée. Je laissai deux canons à M. le vicomte d'Orthez, avec des munitions, lequel devait marcher droit à Pau incontinent qu'il aurait entendu que j'aurais pris Rabastens, et en même temps que je marcherais, je lui devais envoyer deux compagnies de gens d'arnies pour lui aller au-devant, et deux de gens de pied qui étaient au Mont-de- Marsan, etmille hommes qu'il avait auprès de lui, de ses terres ou bien de Labour. Je lui laissai M. d'Amou pour le soulager, et quelques autres gentilshommes du pays voisin de Dax, et commençai à marcher avec l'artillerie jour et nuit. M. de Montamat, lieutenant de la reine de Navarre en ce pays-là, ne pouvait deviner quel chemin je voulais prendre, ou si j'irais droit à Pau ou à Rabastens, car dès Saint-Sever il connut bien à ma démarche que je ne prenais pas ce chemin-là, mais s'attendait que j'irais droit audit Rabastens
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OU à Pau. Je diligentai tant, que je fus en deux jours et deux nuits avec quatre canons, une grande couleuvrine et deux bâtardes, auprès de Nogarol; MM. de Gondrin et de Saincthorent se joignirent à moi, et ainsi marchâmes droit à Rabastens, et en trois jours nous y fumes devant avec la plus grande part de la cavalerie et de l'infanterie. Il pleuvait toujours, de sorte que les ruisseaux venaient grands : ce qui fut cause que Tartillerie ne fut pas sitôt devant Rabastens comme l'armée.
Incontinent que j'arrivai, je pris le commissaire Predeville et le sieur de Leberon, lesquels avaient déjà reconnu le matin devant le jour, comme aussi avaient fait le capitaine Sainte-Colombe, M. de Basillac, et autres gentilshommes voisins de là, et les trouvai en dispute : les uns disaient qu'il fallait prendre premièrement la ville, par dedans laquelle il fallait battre le château; les autres, et même tous ceux de Béarn, que je devais attaquer le château par le dehors, comme Fredeville était même de leur opinion. Je voulus voir la dispute à l'œil, car en ces choses je ne me suis jamais fié à personne, et un bon assiégeur de places en doit faire ainsi ; j'amenai les susdits de Fredeville et de Leberon seuls avec moi ; et encore qu'ils tirassent fort, ils ne m'empêchèrent point de reconnaître à ma volonté; je me retirai près du château, dans une petite loge couverte de paille, et là je fis confesser audit de Fredeville que c'était la ville que nous devions attaquer la première, et par dedans icelle
le château. Et puis nous retirâmes Fun après l'autre courant, car il ne faisait guère bon s'y arrêter, et allâmes conclure avec MM. de Gondrin, de Basillac, de Sevignac, de Saincthorent, de Montespan, de Madaillan, et du capitaine Pauillac, colonel de l'infanterie, qu'il nous fallait attaquer la ville. J'employai tout le demeurant du jour à faire faire des gabions et fascines, et au point du jour j'eus Tartillerie en batterie devant la ville : dans peu de volées le canon fit brèche. Leur délibération n'était pas de tenir la ville, car ils avaient rempli toutes les maisons de paille et fagots; et comme ils virent que nos gens allaient à l'assaut, tout à coup ils mirent le feu à la ville, et coururent se jeter dans le château, hommes, femmes et enfants. Nos gens firent ce qu'ils purent pour garantir la ville afin qu'elle ne se brûlât, mais ils tiraient tant du château, qu'il n'y eut ordre de garder qu'il ne s'en brûlât la plupart. Et la nuit après je mis l'artillerie dedans, et commençai de battre un corps de maison qui tirait à main gauche^ où il y avait une tourelle au bout qui couvrait le pont-levis et la porte du château; et sur le soir ledit corps de logis fut tout ouvert, et la tourelle par terre. Et le matin au point du jour nous commençâmes à battre leur grande tour où était l'horloge, et en même temps que la batterie se faisait, nos soldats gagnèrent la porte de la ville qui était tout auprès de celle du château, à dix pas au plus, et qui pouvait voir un peu des fausses braies; toutefois il y avait
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un grand masque de la hauteur d'une pique, et d'autant d'épaisseur, fait de fascines en manière de rempart, qui couvrait leur pont-levis, qui était cause que nos gens ne leur pouvaient pas porter grand dommage, comme ils faisaient aux nôtres ; mais nous y mîmes quelques barriques et planches qui tenaient un peu en sûreté nos gens qui étaient sur ledit portail. Tout le jour notre artillerie battit le visage de la tour, et à la fin ladite tour fut ouverte, puis je fis tirer de l'autre qui tirait dans le château, et jusqu'au lendemain qui fut le troisième jour jusque midi nous n'en pûmes voir la fin. M. de Fontenilles et le capitaine Moret arrivèrent avec le canon et une grande couleuvrine de Toulouse qui ne servit de rien, car elle se mit en cinquante pièces, et le canon fut éventé.
Je fis avancer deux canons à main gauche, tout auprès de la muraille de la ville qui voyait l'autre visage de main gauche : mon intention était que si je pouvais faire tomber la tour devers nous, elle comblerait tout le fossé qui était plein d'eau, et remplirait les fausses braies de cet endroit-là, et que nous pourrions aller à l'assaut par-dessus la ruine qui m'aurait comblé le fossé, car la tour était fort haute. Tout le quatrième jour, avec ces deux canons je battis ce visage de la tour, et à la fin j'en fus maître, et ne demeura que le côté de main droite et les coins. Alors je fis tirer au premier canton qui faisait visage à l'artillerie première du côté de main gauche, et des deux pièces que j'avais
placées la nuit à l'autre canton qui tirait vers la ville ; et en dix ou douze coups, les cantons furent rompus et la tour tombée devers nous, et là où je la demandais ; mais, quelque hauteur et grosseur qu'elle eût, elle ne sut du tout remplir le fossé, dans lequel il fallait descendre bien profond : il est vrai que la ruine de la tour avait bu l'eau et avait rempli une partie du fossé, mais non pas tellement qu'il ne fallût encore descendre bien bas. La nuit du cinquième jour, les sieurs de Basillac et baron de Saint-Lary m'amenèrent cinquante ou soixante pionniers, car tous ceux que j'avais s'en étaient fuis et dérobés ; et ils les prenaient en leurs terres voisines de là. Je les baillai à M. de Leberon et au capitaine Montant son beau-frère, et trente ou quarante soldats que les capitaines Lartigue et Salles faisaient travailler : les capitaines même leur aidaient ; c'était pour ôter le masque, afin que Tartillerie pût voir le pont-levis et battre le côté d'icelui, afin que la balle passât par flanc au long, et en courtine au long de la brèche par dedans; et aussi ils avaient fait une barricade sur des chambres, de sorte qu'on ne pouvait aucunement voir par un des deux côtés. Je baillai la charge au vicomte d'Uza de placer les deux canons à Tendroit où M. de Leberon faisait tirer au terre-plein, et m'en allai un peu reposer, car c'était la cinquième nuit que je n'avais pas eu une heure entière de repos. Et à la pointe du jour j'ouïs tirer les deux canons; et ne pensais point qu'il fût possible que
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de toute cette nuit le masque pût être ôté, à tout le moins tout ce qui nous faisait empêcliement. Notre artillerie commença à faire des siennes tout au long de ce flanc ; il nous coûta beaucoup de rompre cette barricade qui nous portait un grandissime dommage, car ils tiraient désespérément à nos canons. Je fis aller reposer le vicomte d'Uza, M. de Leberon et le capitaine Montant, et laissai M. de Basillac pour secourir Tartillerie. Nous fîmes faire un trou à la muraille de la ville, tout à rencontre de notre artillerie, afin d'y venir en sûreté par le dehorsj car par le dedans il n'y avait ordre sans être tué ou blessé. J'avais baillé au capitaine Balius la charge de faire faire des gabions ce quatrième jour, qui avait fait grande diligence ; mais il les fit faire trop petits, car le vent de notre artillerie les eut bientôt mis en pièces, qui est une chose à laquelle il faut prendre garde. Toute notre cavalerie était en des villages à une lieue et demie de nous, où il y avait commodité de faire vivre les chevaux, et avaient commandement d'être toute la nuit en campagne, pour garder que secours ne vînt.
Nous avions pris un grand paquet de lettres le jour même que nous arrivâmes à Rabastens, que M. de Montamat envoyait au vicomte de Gaumont, M. de Dandaux, et plusieurs autres, jusqu'au nombre de trente ou quarante lettres, par lesquelles il les priait de venir secourir le pays de Béarn, s'ils désiraient faire service à la reine de Navarre et à
monsieur le prince, et qu'ils n'étaient pas assez forts pour défendre le pays s'ils ne le venaient secourir ; que déjà il leur en avait écrit par deux ou trois fois ; et qu'ils lui mandassent quand ils seraient prêts, car dans une nuit ils feraient si grande cavalcade qu'ils se joindraient à eux, pour incontinent se retirer tous ensemble dans le paysdeBéarn; ou autrement qu'il serait contraint d'abandonner le plat pays, n'ayant assez de forces pour y résister ; qu'il voyait bien qu'il n'avait pas affaire à M. de Terride : ce qui nous fut cause de prendre la résolution qui s'ensuit : premièrement, de mander au baron de Larbous, qui venait avec la compagnie de M. de Gramont du haut de Gomminge, pour se venir joindre avec nous, qu'il fît halte aux environs de là où il fallait que le secours passât, et que jour et nuit il tînt gens de cheval sur les passages, afin de nous tenir avertis, et qu'il n'empêchât point le passage, mais seulement se mît sur la queue. Puis dépêchai le capitaine Mausan, qui était de ma compagnie, pour s'en aller aux vallées, par où il fallait que les ennemis passassent ; et commandai qu'avec le tocsin ils fissent lever toutes les communes des vallées et villages, et se joignissent avec le baron de Larbous pour se jeter à leur queue. Puis de notre côté une partie de notre cavalerie était toutes les nuits à cheval, et tenions des sentinelles jusqu'auprès de Nay, car il fallait que M. de Montamat passât au pont dudit Nay pour venir au-devant de son secours ; et que M. de Gondrin demeu-
rerait avec vingt salades et quatre enseignes de gens de pied à Fartillerie, si nous n'avions pris le château avant que ledit Montamat et son secours s'assemblassent, et que je marcherais avec le reste du camp jour et nuit, quand Tavertissement nous viendrait pour les aller combattre. Voilà l'ordre que nous tenions si le secours leur fût venu, et faisions état que s'ils défaisaient cela, tout le pays de Béarn était perdu. Je vous dis et écris ceci, afin que ceux qui se trouveront en semblables besognes y prennent exemple : je dis les jeunes capitaines, car les vieux routiers savent bien qu'il en faut faire ainsi. Ma délibération était aussi, le château étant pris, de dépêcher un gentilhomme vers Sa Majesté, qui courrait jour et nuit pour l'avertir de la prise, afin qu'il envoyât dire par quelque gentilhomme à M. le maréchal Damville, qui était vers Montpellier après les ennemis (je ne sais pas s'il leur fit grand mal), qu'il mandât à Toulouse que Ton me fît venir huit canons des douze deNarbonne qui étaient encore audit Toulouse; qu'il envoyât à la cour de parlement et capitouls des lettres pour les émouvoir à promptement faire les frais pour m'amener lesdits huit canons ; et cependant nous irions attaquer un autre château à deux petites lieues de Rabastens, qui n'était pas beaucoup fort; et de là devions aller passer le Gave au-dessous de Nay, à un gué que les gentilshommes béarnais qui étaient avec nous savaient, et prendre Nay pour là dresser le magasin de nos vivres, et là recevoir
MM. de Luxe, de Damezan, vicomte de Chaux, et Dalmalbarix avec les Basques qu'ils devaient mener pour marcher devant Pau, où le vicomte d'Orthez se devait rendre avec les deux canons et la couleuvrine qui était demeurée entre ses mains à Dax : et étions bien assurés que tout le pays se rendrait incontinent à nous, les uns par amour, les autres par crainte de leur vie et biens. Et ayant pris Pau, et les huit canons venus, nous voulions marcher devant Navarreins : et qui m'eût mis à jurer si je le prendrais ou non, j'eusse plutôt juré oui que non, car nous avions des gentilshommes de Béarn et Bigorre avec nous, et principalement M. de Basillac, qui commandait Tartillerie au siège de Navarreins pour M. de Terride, qui disait, et a dit depuis, que si on eût assailli Navarreins comme nous avions fait Rabastens, plus facilement l'eussions emporté que Rabastens : et estimaient tous ceux qui connaissaient Tune place et l'autre, que Rabastens était plus fort que Navarreins.
Mais comme les hommes proposent, Dieu en dispose à sa volonté, et fit tourner la chance bien au rebours, car le cinquième jour du siège et le vingttroisième jour de juillet 1570, un jour de dimanche, environ les deux heures après midi, je me délibérai de donner l'assaut : et fut l'ordre tel, que M. de Saincthorent, maréchal de camp, amènerait les troupes à la brèche les unes après les autres; j'ordonnai que l'on mettrait toutes les compagnies de quatre en quatre hors la ville,- lesquelles ne
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bougeraient point de leurs lieux que M. de Saincthorent ne les allât quérir, lequel devait demeurer trois quarts d'heure entre deux, et faire marcher les troupes l'une après l'autre ; et fut ordonné que les deux capitaines qui étaient auprès de la brèche donneraient des premiers, qui étaient Lartigue et Salles de Béarn. Et en achevant notre ordre on me vint dire que nos deux canons qui battaient par flanc, lesquels la nuit l'on avait placés, étaient abandonnés, et qu'il n'y avait homme qui s'y osât montrer, car notre artillerie même avait ruiné tous les gabions. Je laissai entre les mains de MM. de Gondrin et de Saincthorent de parachever l'ordre du combat, c'est à savoir quelles compagnies iraient une après l'autre, et le mettraient par écrit; je m'en courus par dehors au trou de la muraille, et n'y trouvai que dix ou douze pionniers le ventre à terre, car Tibauville, commissaire d'artillerie, qui tirait de ces deux canons, avait été contraint de les abandonner, et M. de Basillac même. Et comme à mon arrivée je vis ce désordre, promptement me souvint d'une quantité de fascines que j'avais fait apporter le jour devant dans la ville, et dis aux gentilshommes ces paroles : « Gentilshommes mes compagnons, j'ai toujours vu et ouï dire qu'il n'y a travail ni faction que de noblesse : suivez-moi tous, je vous prie, et faites comme moi. » Ils ne se firent pas prier, et allâmes à grand pas droit aux fascines qui étaient dans la ville, et au milieu d'une rue où il n'y avait homme qui osât
demeurer, et pris une fascine sur le col, et toute cette noblesse en prit chacun la sienne, et y en avait assez qui en portaient deux, et tournâmes sortir hors la ville, par là où nous étions entrés; et ainsi marchai le premier ^usqu'au trou. Et en nous en allant j'avais commandé que Ton me fît venir quatre ou cinq hallebardiers, lesquels je trouvai arrivés au trou, et les fis entrer; nous leur jetions les fascines dans le trou, et eux avec la pointe des hallebardes les prenaient et les couraient jeter sur les gabions pour les hausser. J'oserais affirmer, et à la vérité, que nous ne demeurâmes point un quart d'heure à faire cette diligence. Et incontinent que Tartillerie fut couverte, Tibauville rentra et les canonniers, et commença à tirer plus furieusement qu'ils n'avaient fait tous les autres jours, car il semblait qu'un coup n'attendait pas l'autre, et tout le monde le secourait d'une fort grande volonté. Capitaines, si vous faites ainsi, et que vous mettiez la main à la besogne, vous y ferez aller tout le monde : la honte même les y pousse et les y force. Quand il fait chaud en quelque lieu, si le chef n'y va, ou pour le moins quelque homme signalé, le reste ne va que d'une fesse et gronde qu'on les envoie à la mort. Puisque vous désirez de l'honneur, il faut prendre le hasard souvent autant que le moindre soldat.
Je ne veux point dérober Thonneur de personne, car je pense avoir assisté en autant de batteries qu'homme qui soit aujourd'hui en vie, et veux dire
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n'avoir jamais vu commissaires d'artillerie plus diligents ni hasardeux que Fredeville et Tibauville se montrèrent durant les cinq jours que la batterie dura ; et eux-mêmes braquaient et pointaient, encore qu'ils eussent d'aussi bons canonniers que j'en vis en ma vie; et oserais dire que de mille coups de canon, il ne s'en perdit pas dix qui fussent mal employés. Le matin j'envoyai quérir M. de Goas, qui était à Vic-Bigorre, et les capitaines qui tenaient le guet sur Montamat et sur le secours, lui écrivant qu'il s'en vînt pour se trouver à l'assaut avec moi, à cause que le capitaine Pauillac, colonel de l'infanterie, avait été blessé tellement que nous n'avions point d'espérance en sa vie. Son coup lui fut donné quand j'allais mener MM. de Leberon et de Montant, le soir avant, pour couper cette grande contrescarpe : il avait le coup tout au travers du corps. Mon fils Fabien fut aussi blessé d'une arquebusade au menton tout auprès de moi, et deux soldats tués. Je fis là une grande erreur, car j'y allais, la nuit n'étant pas encore bien fermée : et crois qu'ils s'étaient aperçus que nous voulions couper la contrescarpe, car toute leur arquebuserie s'était jetée en cet endroit. La raison qui me fit faire cette erreur, ce fut que je mis en considération combien d'heures durait la nuit, et trouvai qu'elle ne pouvait durer plus de sept heures ou environ; et voyais d'autre part qu'en demi-heure je perdrais tout ce que j'avais fait, si la contrescarpe n'était abattue au point du jour, et que si je ne
donnais l'assaut ce jour-là, ils se seraient si fort remparés et fortifiés, qu'avec autant de coups de canon que j'y avais tiré il serait bien difficile d'y entrer. Voilà pourquoi je me hâtai tant d'aller commencer, pour au point du jour avoir achevé. Je fis toucher au doigt à MM. de Leberon et de Montant, et aux capitaines qui étaient de garde, qu'en leur diligence consistait toute notre victoire : ils ne dormaient pas, car, comme j'ai déjà dit, à la pointe du jour l'artillerie commença à tirer, et la contrescarpe fut rasée.
0 mes compagnons qui irez assiéger des places, ici et en beaucoup d'autres endroits, vous confesserez que mes victoires m'ont plus réussi pour la grande vigilance, diligence et prompte exécution, que non pour mon hardiesse, et je confesserai d'autre part, qu'au camp il y avait de plus hardis hommes que moi; mais il n'y a nul qui puisse avoir couardise s'il a ces trois choses, car d'icelles trois sortent tous les combats et victoires, et tous les vaillants hommes suivent les capitaines garnis de ces choses. Et au contraire, il n'y peut avoir hardiesse, encore que l'homme en soit tout plein, s'il est lent, tardif et long à exécuter ; car, avant qu'il ait pris sa délibération, il y met un si long temps que l'ennemi est averti de ce qu'il veut faire, et remédiera au tout; et s'il est hâtif, il le surprendra lui-même. Par ainsi il ne faut jamais avoir grande espérance en un chef, qu'il ne soit garni de ces parties. Que Ton regarde tous les grands guer-
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riers qui ont jamais été, on verra qu'ils ont tous eu ces qualités. En vain ne portait pas Alexandre le Grand la devise que j'ai dite ci-devant. Regardez les Commentaires de César, et de tous ceux qui ont écrit de lui, vous trouverez qu'il donna en sa vie cinquante-deux batailles, sans en perdre jamais que celle de Dyrrachium ; et trente jours après il eut bien sa revanche contre Pompée, car il gagna une grande bataille où il le défit. Vous ne trouverez point qu'en ces cinquante-deux batailles il ait combattu de ses mains trois fois, et par là vous connaîtrez donc que toutes ses victoires lui sont advenues pour être diligent, vigilant et prompt exécuteur. Ces parties ne se trouvent guère, et crois que nous, qui sommes Gascons, en sommes mieux pourvus qu'autre nation de France ni peut-être de l'Europe : aussi en est-il sorti de bons et braves capitaines depuis cinquante ans. Je ne me veux comparer à eux, mais je veux dire cela de moi-même, puisqu'il est vrai que jamais ma paresse et ma longueur ne me fit perdre rien ni à mon maître; l'ennemi me pensait à une lieue de lui, que je lui allais porter la chemise blanche. Et si diligence est requise en la guerre, elle Test plus en un siège, car il ne faut que peu de chose pour rompre votre dessein; si vous pressez votre ennemi, vous lui redoublez la peur, il ne sait où il est, et n'a loisir de se raviser. Veillez lorsque les autres dorment, et ne laissez jamais votre ennemi sans lui donner quelque chose à faire.
Or je retournerai à Fassaut. Notre ordre étant dressé, je me mis auprès de la porte de la ville, et près la brèche où nous étions entrés, avec toute la noblesse. Il pouvait y avoir cent quarante gentilshommes et toujours en arrivait d'autres, car M. de La Ghapelle-Lozières, qui venait de Quercy, en amenait une grande troupe. Je dirai ceci de mon présage, que jamais on ne me put ôter de la fantaisie que je dusse être tué parla tête ou blessé. Je m'étais mis en opinion pour cette occasion que je n'irais point à l'assaut, songeant bien que ma mort troublerait fort le pays; et le matin je dis à M. de Las, avocat du roi à Agen, lequel était de notre conseil, et qui était venu avec moi, ces paroles: « Monsieur l'avocat, il y a des gens qui ont crié et crient que je suis fort riche ; vous savez l'argent que j'ai, jusqu'à un écu, car par mon testament où vous étiez appelé, vous le savez ; et parce qu'on ne saurait ôter l'opinion aux gens que je n'aie beaucoup d'argent, si par fortune je mourais en cet assaut, l'on demanderait à ma femme quatre fois plus que je n'en ai : voilà le rôle de tout l'argent que j'ai aujourd'hui en ce m.onde, tant aux intérêts que ce qui est entre les mains de ma femme. Barate, mon maître d'hôtel, a écrit le bordereau, le voilà signé de ma main. Vous m'êtes ami, je vous prie que si je meurs, que vous et le conseiller de Nort vous montriez amis de ma femme et de mes deux filles, et surtout de Charlotte-Catherine, qui a cet honneur d'avoir été tenue
sur les fonts par le roi et la reine. » Je lui délivrai ledit rôle entre ses mains, et connus bien qu'il eût plus d'envie de pleurer que de rire. Et par là on peut juger si le malheur qui m'advint ne m'allait devant les yeux: je n'ai point d'esprit familier^ mais il ne m'est guère arrivé malheur que mon esprit ne Tait prédit; je tâchais toujours à me l'ôter de la fantaisie, remettant tout à Dieu, qui dispose de nous comme il lui plaît. Je n'en fis jamais autrement, quoi que les huguenots mes ennemis aient dit et écrit contre moi.
Gomme les deux heures furent venues^ je fis apporter huit ou dix flacons de vin que madame de Panj as m'avait envoyé, et le délivrai aux gentilshommes, et leur dis : a Buvons, mes compagnons, car bientôt se verra qui atetéde boulait; Dieu veuille que nous puissions quelque jour boire ensemble : si nos jours derniers sont venus, il n'est en notre pouvoir de rompre les destinées. » Et comme tous eurent pris du vin, s'encouragèrent les uns les autres, après que je leur eus fait une petite remontrance en trois mots, leur disant : « Mes amis et compagnons, nous voici prêts à jouer des mains; il faut que chacun montre ce qu'il sait faire. Ceux qui sont dans cette place sont de ceux qui, avec le comte de Montgommery, ont ruiné vos éghses et pillé vos maisons ; il faut leur faire rendre gorge. Si nous les emportons et mettons au couteau, vous aurez bon marché du reste de Béarn; croyez-moi, rien ne vous fera tête : or allez, je vous suivrai
bientôt. » Lors je fis^Bonner Tassaut : les deux capitaines y allèrent, et quelques-uns de leurs soldats, et les enseignes ne firent pas fort bien. Et comme je vis que ceux-là n'y entreraient pas, M. de Saincthorent marcha avec quatre enseignes, et les mena jusqu'auprès de la brèche, qui ne firent pas mieux que les autres, car ils étaient encore demeurés loin quatre ou cinq pas de la contrescarpe, laquelle n'empêcha pas que notre artillerie ne fît ce qu'elle voulait faire, et tous se mirent les genoux à terre derrière. Soudain je connus bien qu'il fallait que d'autres y missent la main que nos gens de pied. Tout à coup je perdis la souvenance de l'opinion que j'avais d'y devoir être tué ou blessé, et ne m'en souvins plus; et dis à la noblesse : « Gentilshommes mes amis, il n'y a combat que de noblesse: il faut que nous espérions que la victoire doit venir par nous autres qui sommes gentilshommes ; allons, je vous montrerai le chemin et vous ferai connaître que jamais bon cheval ne devint rosse. Suivez hardiment, et sans vous étonner donnez, car nous ne saurions choisir mort plus honorable : c'est trop marchandé, allons ! » Je pris lors M, de Goas par la main, et lui dis : « Monsieur de Goas, je veux que vous et moi combattions ensemble. Je vous prie, ne nous abandonnons point; et si je suis tué ou blessé, ne vous en souciez point et me laissez là, et poussez seulement outre, et faites que la victoire en demeure au roi. » Et ainsi marchâmes tous d'aussi bonne volonté
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qu'en ma vie je vis gens aller à l'assaut; et regardant deux fois en arrière, je vis que tous se touchaient les uns les autres. Il y avait une grande plaine qui durait cent cinquante pas ou plus, toute découverte, par là où nous marchions droit à la brèche : les ennemis tiraient là sur nous, et me furent blessés six gentilshommes près de moi ; le sieur de Besoles en était un : son coup fut au bras et fort grand, aussi il faillit mourir ; le vicomte de Labatut à une jambe ; je ne saurais dire le nom des autres, parce que je ne les connaissais pas tous. M. de Goas en avait amené sept ou huit avec lui, et entre autres un capitaine Savaillan Faîne: il lui en fut tué là trois, et ledit capitaine Savaillan blessé d'une arquebusade au travers du visage. Il y avait un capitaine du Pleix, un autre capitaine La Bastide, mien parent, d'auprès de A^illeneuve, qui toujours avait suivi M. le comte de Brissac; un capitaine Rantoy, qui est de Damazan ; le capitaine Salles, de Béarn, qui déjà avait été blessé d'un coup de pique àFœil. Il y avait deux petites chambres qui étaient de la hauteur d'une longue pique et davantage : les ennemis défendaient ces chambres de bas en haut; de sorte qu'homme des nôtres ne pouvait montrer la tête qu'il ne fût vu. Et commencèrent nos gens à tirer à grands coups de pierre là dedans, et eux aussi en tiraient contre nous, mais l'avantage était aux nôtres, qui tiraient contre-bas. J'avais fait porter trois ou quatre échelles au bord du fossé, et comme je me retournai en arrière pour
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commander que Ton apportât deux échelles, l'arquebusade me fut donnée par le visage du coin d'une barricade qui touchait à la tour: je crois qu'il n'y avait pas là quatre arquebusiers, car tout le reste de la barricade avait été mis par terre des deux canons qui tiraient en flanc. Tout à coup je fus tout en sang, car je le jetais par la bouche, par le nez et par les yeux. M. de Goas me voulut prendre, craignant que je tombasse ; je lui dis; « Laissez-moi, je ne tomberai point: suivez votre pointe. » Alors presque tous les soldats et presque aussi tous les gentilshommes commencèrent à s'étonner et voulurent reculer; mais je leur criai, encore que je ne pouvais presque parler, à cause du grand sang que je jetais par la bouche et par le nez : « Où voulez-vous aller? où voulez-vous aller? vous voulez vous épouvanter pour moi? Ne vous bougez ni n'abandonnez point le combat, car je n'ai point de mal, et que chacun retourne en son lieu! » couvrant cependant le sang le mieux que je pouvais ; et je dis à M. de Goas : « Monsieur de Goas, gardez, je vous prie, que personne ne s'épouvante, et suivez le combat. » Je ne pouvais plus demeurer là, car je commençais à perdre la force, et dis aux gentilshommes: « Je m'en vais me faire panser, et que personne ne me suive, et vengez-moi si vous m'aimez. » Je pris un gentilhomme par la main, je ne le saurais nommer, car je ne voyais presque point, et m'en retournai par le même chemin que j'y étais allé; je trouvai un petit cheval
d'un soldat, sur lequel je montai comme je pus, aidé de ce gentilhomme , et ainsi fus conduit à mon logis, là où je trouvai un chirurgien du régiment de M. de Goas, nommé maître Simon, qui me pansa, et m'arracha les os des deux trous avec les doigts, si grands étaient les trous, et me coupa force chair du visage, qui était tout froissé.
M. de Gramont était sur une petite montagnolle tout auprès de là, bien à son aise, qui voyait le tout ; et parce qu'il est de cette belle religion nouvelle, encore qu'il n'ait porté les armes contre le roi, il craignait se mêler parmi nous autres, se doutant qu'il y eût Jes ennemis ; il vit que comme je fus blessé tous les soldats s'effrayèrent, et dit à ceux qu'il avait près de lui : « Voilà quelque grand personnage mort. Voyez-vous comme les soldats se sont effrayés. Je me doute que ce soit M. de Montluc ; » et dit à un sien gentilhomme, nommé M. de Sart : « Gourez voir si c'est lui, et s'il l'est, et qu'il ne soit mort, dites-lui que je le prie qu'il permette que je l'aille voir. :>:> Ledit sieur de Sart est catholique, il y vint : à l'entrée de la ville on lui dit que c'était moi. Il vint à mon logis et trouva que Ton me pleurait, et que j'étais à la renverse sur un lit en terre, et me dit que M. de Gramont me priait qu'il me vît, et si je prendrais plaisir qu'il y vînt. Je lui dis que je n'avais point d'inimitié avec M. de Gramont, et que quand il viendrait, qu'il connaîtrait qu'il avait autant d'amis en notre camp, et par aventure davantage, qu'à celui de leur reli-