MASSACRE DE RABASTENS I
gion. Il ne fut sitôt parti de moi, que voici M. de Madaillan, mon lieutenant, lequel étaità mon côté quand j'allais à l'assaut, et M. de Goas à l'autre qui venait voir si j'étais mort, et me dit: « Monsieur, réjouissez-vous, prenez courage, nous sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout, et assurez-vous que nous vengerons votre blessure. » Alors je lui dis : «Je loue Dieu de ce que je vois la victoire nôtre avant de mourir A présent je ne me soucie point de la mort. Je vous prie vous en retourner et montrez-moi tous l'amitie que m'avez portée, et gardez qu'il n'en échappe un seul qui ne soit tué. » Et quant et quant s'en retourna, et tous mes serviteurs mêmes y allèrent de sorte qu'il ne demeura auprès de moi que deux pages, l'avocat de Las, et le chirurgien. L'on voulut sauver le ministre et le capitaine de là dedans nommé Ladon, pour les faire pendre devant mon logis ; mais les soldats les ôtèrent à ceux qui les • tenaient, et les voulurent tuer eux-mêmes et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent' sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour qui s étaient retirés là dedans, dans le fossé les quels se noyèrent. Il ne se trouva que l'on en sauvât que deux, qui s'étaient cachés. Il y avait tel prisonnier qui voulait donner 4,000 écus • mais jamais homme ne voulut entendre à aucune rançon et la plupart des femmes furent tuées lesquelles aussi faisaient de grands maux avec les pierres. Il s'y trouva un Espagnol marchand, qu'ils
tenaient prisonniers là dedans, et un autre marchand catholique aussi qui furent sauvés. Voilà tout ce qui demeura en vie des hommes qui se trouvèrent là dedans, qui furent les deux que quelqu'un déroba, et ces deux marchands qui étaient catholiques. Ne pensez pas, vous qui lirez ce livre, que je fisse faire cette exécution, tant pour venger ma blessure que pour donner épouvante à tout le pays, afin qu'on n'eût le cœur de faire tête à notre armée : il me semble que tout homme de guerre au commencement d'une conquête en doit faire ainsi contre celui qui oserait attendre son canon ; il faut qu'il ferme l'oreille à toute composition et capitulation, s'il ne voit de grandes difficultés à son entreprise, et si son ennemi ne Ta mis en peine de faire brèche. Et comme il faut de la rigueur (appelez-la cruauté si vous voulez), aussi faut-il de l'autre côté de la douceur, si vous voyez qu'on se rende de bonne heure à votre merci.
M. de Gramont arriva à moi, et me trouva en fort mauvais état, car je ne lui pouvais à grande peine répondre, à cause du grand sang que je jetais par la bouche. M. de Goas revint du combat pour me voir, et trouva M. de Gramont auprès de moi, et me dit : « Réconfortez-vous, monsieur, et prenez courage, car assurez-vous que nous vous avons bien vengé, car il n'y est demeuré une seule personne en vie. » Alors il reconnut M. de Gramont, et s'embrassèrent. M. de Gramont le pria de l'amener au château, ce qu'il fit; et trouva bien