HARANGUE AUX CAPITAINES
étrange la prise, et dit qu'il n'avait jamais cru que cette place fût si forte, et que si j'eusse attaqué Navarreins, plus facilement je l'eusse emporté. Il voulut voir tout le remuement de Fartillerie que j'avais fait, et disait qu'il n'avait pas été besoin que nous eussions rien oublié à la batterie. Il retourna une heure après, et m'offrit une maison qu'il avait près de là, et tout ce qui était en sa puissance ; il m'a dit depuis qu'il ne pensait pas, à l'heure qu'il me vit, que je fusse en vie le lendemain, et qu'il me pensait avoir dit adieu pour tout jamais. Tout ce jour-là et toute la nuit je ne fis que saigner. Le lendemain matin j'envoyai prier tous les capitaines de venir devers moi, ce qu'ils firent, et leur fis la harangue qui s'ensuit, ayant repris cœur et un peu de parole.
ce Mes compagnons et amis, je ne porte pas tant de regret de mon malheur pour le mal que je souff're, que je fais pour voir les affaires du roi décousues, et moi contraint de vous abandonner. Je ne vous ai point caché la délibération que j'avais prise de cette exécution, car tous l'avez entendue ; je vous prie que pour moi vous n'arrêtiez point d'exécuter votre victoire et marcher en avant, car cette exécution mettra en peur tout le pays de Béarn : je m'assure que vous ne trouverez résistance qu'à Navarreins. Ne laissez point perdre cette occasion, puisque Dieu vous Ta donnée : car si vous le faites, tout le monde dira que votre hardiesse dépendait de la mienne, et que sans moi
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VOUS ne pouviez rien ; et encore que ce fût une grande louange pour moi, ne voudrais-je pas que cela advînt, pour l'honneur et amitié que je vous porte, étant aussi jaloux du vôtre que du mien. Ne faites donc état de moi, non plus que si j'étais déjà mort. » Sur quoi je vis la plupart de la compagnie ayant les larmes aux yeux ; et ayant un peu repris haleine, je suivis mon propos. « Vous êtes ici beaucoup de capitaines aussi suffisants que moi pour commander ; vous avez de bons et vaillants hommes, qui auront à présent double courage pour venger leur chef. Je m'assure qu'il n'y a nul de vous qui ne cède à M. de Gondrin que voilà ; car outre qu'il est de la meilleure maison, c'est aussi le plus vieux capitaine de tous vous autres. Et parce qu'il n'est pas beaucoup sain, je vous prie, M. de Saincthorent, et vous, MM. de Goas et de Madaillan, vous tenir près de lui, afin que cette conduite passe par vos têtes, car il est vieux, comme vous voyez ; il faudra que vous trois, qui êtes jeunes, portiez toute la peine. Soyez bien d'accord, je vous prie, puisque vous avez tous bonne volonté • ma blessure sera cause, si vous faites quelque chose de bon, que vous acquerrez de l'honneur. Pour Dieu, mes compagnons, ne laissez au bon du coup cette entreprise et à son commencement. Suivez sur cet étonnement, et montrez que ce n'est pas moi seulement, mais vous autres aussi qui avez bonne part à la victoire. Ne le voulez-vous pas ainsi, et accepter pour chef M. de Gondrin? »
Ils me dirent oui, et que c'était raison qu'il commandât. Alors je les priai de ne me voir plus, afin de n'empirer ma fièvre, et se retirer tous à lui. Ainsi ils se départirent de moi bien tristes et ennuyés.
Je puis dire cela, lieutenants du roi, je le puis dire sans mentir et sans braverie, qu'homme jamais tenant le lieu que j'ai eu n'a été plus aimé de la noblesse que moi ; et encore que je fusse de naturel fâcheux et colère, si est-ce qu'ils portaient mes imperfections, sachant bien que je ne faisais rien de malice. Ohl la bonne partie que c'est à celui qui a telle charge I Croyez que, quelque grand seigneur que vous soyez, que si vous ne vous faites aimer à la noblesse, aux capitaines et aux soldats, que vous ne ferez rien bien à propos ; et si parfois la colère vous fait faire ou dire quelque chose, car nous sommes hommes, il faut réparer cela. Oh 1 que je voudrais voir ces messieurs de France qui contrôlent nos actions, au gouvernement de la noblesse de Gascogne, pour voir s'ils la sauraient manier à leur aise et à toutes mains, comme ils disent I II y a une autre chose, laquelle m'a toujours entretenu l'amitié, non-seulement des gentilshommes, mais de tous ceux qui portaient les armes sous moi, c'est que je n'ai eu jamais rien de cher pour les soldats et capitaines. Maintes fois ai-je donné, étant capitaine, et mes armes et mes habits, voyant quelqu'un qui en avait besoin. Pour une pique, une hallebarde, un chapeau gris avec le panache; je gagnais
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le cœur de tel qui se fût mis au feu pour moi. Ma bourse n'était non plus serrée à la nécessité des compagnons; et toutefois on dit que je suis avare: celui qui me juge tel me connaît mal, c'est le vice duquel j'ai toujours été le moins entiché. Je puis dire qu'en cette dernière guerre seulement j'ai donné aux seigneurs et gentilshommes de ma suite onze chevaux d'Espagne et deux coursiers ; et afin qu'on ne pense point que ce soit mensonge, je nommerai ceux à qui je les ai donnés, non pas pour reproche, car ils m'ont fait honneur en les acceptant.
, Premièrement, j'ai donné un coursier à M. de ^' Brassac, qui m'a suivi toutes ces guerres à ses dépens, gentilhomme de 10,000 livres de rente : les ennemis lui ont toujours tenu tout le bien qu'il a en Saintonge et en Chalosseril ne donnerait ce ^^ coursier encore aujourd'hui pour quatre cents écus» J'ai donné un autre coursier au capitaine Cosseil, qui a vingt ans porté les armes avec moi, et qui était lieutenant du capitaine Charry, lequel au commencement eut mon enseigne. J'ai donné au sieur deMadaillan et à son frère, qui est mon lieutenant, un cheval d Espagne qu'il ne laisserait pour quatre cents écus, ni son frère son coursier pour cinq cents. Le chevalier de Romegas a eu de moi un cheval d'Espagne en don, qui me coûtait deux cent soixante-quinze écus. Je donnai aussi deux cents écus à Monguiral, sieur de Gazelles, pour s'acheter un cheval, parce que les siens lui avaient
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été brûlés à Sainte-Foy : il est pauvre gentilhomme, mais fort vaillant, comme témoignera M. de Sansac, qui est un des plus vieux, vaillants et sages capitaines de ce royaume ; et parce qu'encore un cheval par malheur lui mourut, je lui donnai un cheval d'Espagne, fort et puissant pour porter bardes, duquel après la paix il eut seize cents fran^si! Le capitaine La Bastide eut de moi un autre cheval d'Espagne, et un autre aussi le jeune Beauville mon beau-frère, parce que le sien lui avait été tué en une sortie qu'il fit sur les ennemis. J'en donnai un autre au capitaine Mauzan, qui est de ma compagnie, parce qu'à une rencontre qu'il eut près de Roquefort, le sien lui fut tué entre les jambes, lui, son frère et son beau-frère blessés. J'en donnai aussi un autre au capitaine Romain, homme d'armes de ma compagnie, pauvre gentilhomme et fort courageux. J'en donnai un autre au capitaine Fabien, ayant perdu son cheval au retour de la cour, duquel j'avais souvent refusé cinq cents écus; un autre encore au capitaine Mons, mon guidon, qui avait demeuré prisonnier un an à Montauban, lequel est pauvre gentilhomme ; il m'avait coûté trois cent quarante-cinq écus. Étant au ht bien malade, renvoyant mon neveu de Balagny, qui ne fera pas honte, comme j'espère, à la maison d'où il est sorti, je lui donnai le cheval d'Espagne que j'avais toujours gardé pour moi. Plusieurs autres en ai-je perdu, et en cette dernière guerre trois, même un que j'avais dédié au roi, comme je dis au sieur de
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Roche, premier écuyerde Biron, lequel fondit sous moi allant secourir Mont de Marsan , pensant que Montamat Fallait assiéger. Si je pouvais conter tout ce que j'ai donné en ma vie, je crois qu'il excéderait mon bien. Si vous faites ainsi, seigneurs lieutenants du roi, vous serez toujours bien suivis, car le soldat ne hait rien tant qu'un capitaine avare. Pour retourner à mon propos, toute cette brave noblesse prit congé de moi, et le lendemain matin, qui fut le troisième jour de ma blessure, mon neveu de Leberon me fit porter à Marciac, qui est à deux grandes lieues de Rabastens.L'on connut bien soudain l'amitié que tous les gens de guerre me portaient, car toute la noblesse qui était pour son plaisir en l'armée se retira, et la plupart des gens de pied, de quoi je fus bien marri, et voudrais certes de bon cœur qu'ils ne se fussent point souvenus de moi. Quel tort fîtes-vous là, mes compagnons, à votre honneur, à votre roi et à votre patrie ! si vous vous fussiez unis, comme vous m'aviez dit, et bien entendus, tout le Béarn était en proie. C'est grand cas que la jalousie de commander. Le jour même que je fis la remontrance à la noblesse, ils dépêchèrent le capitaine Montant vers le roi. Je lui dis qu'il baisât les mains de ma part à Sa Majesté, et que je la suppliais de pourvoir au gouvernement ou pour la mort ou pour la vie, et qu'il ne fallait pas qu'il espérât tirer service de moi; que c'était assez fait et qu'il fallait faire place aux autres, et que je voulais à l'avenir chercher ce que