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CHAPITRE V

Lettre de Montluc au roi

Par tout le discours de ma vie jusqu'ici, vous avez pu juger si le roi avait occasion de me maltraiter, vu que je n'ai épargné ma propre vie, qui est ce que nous devons avoir de plus cher en ce monde après l'honneur, et non-seulement la mienne, mais celle de mes enfants : de quatre que j'ai eus, j'en ai vu mourir trois au combat pour son service; le quatrième reste encore, qui est le chevalier, et

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combien que je Taie destiné à l'Église et à l'évêché de Gondom, si est-ce que lui ai toujours commandé de faire paraître qu'il porte le nom de Montluc, et qu'il a eu cet honneur d'avoir été nommé chevalier par le feu roi Henri mon bon maître, qui l'envoya à Malte, où il a fait son apprentissage aux armes sous le chevalier Romegas. Le seigneur grand maître m'écrivit que soudain après son arrivée ill'avait fait mettre à l'épreuve pour savoir s'il était de ma race. Il s'est trouvé au siège que le Grand Seigneur a mis devant Malte, qui a été le plus beau qui soit advenu depuis que Tartillerie a été fondue. Ne vous désespérez pas pour cela, vous qui faites service au roi, car cela ne vient pas de lui. Vous serez peut-être plus heureux et n'aurez pas tant d'ennemis que moi, qui, pour n'avoir voulu être créature de personne, n'ai pas eu de patron, et d'ailleurs ai parlé peut-être trop librement et dit ce qu'il m'en semblait. Il fait mauvais dire la vérité, et je ne sus jamais mentir. Encore ne veux-je être si méchant que je ne me confesse très-redevable aux rois mes maîtres des biens et honneurs qu'ils m'ont faits, car d'un pauvre gentilhomme ils m'ont élevé aux premières charges de ce royaume ; mais aussi puis-je dire que je l'ai gagné au prix de mon sang. Or, ayant recouvré un peu de santé, j'écrivis au roi une lettre, laquelle j'ai voulu insérer en ce lieu.

« Sire, j'ai tant tardé à vous faire mes doléances pour ma grande indisposition, et aussi qu'on m'a celé que vous m'avez ôté le gouvernement de

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Guyenne, que s'il eut plu à Votre Majesté attendre seulement deux mois, vous eussiez trouvé qu'après avoir établi la paix j'étais résolu d'envoyer trèshumblement vous supplier d'y pourvoir, à cause de ma vieillesse et grande blessure, et alors, sans me diffamer, vous aviez légitime argument d'y pourvoir; mais à la façon que Votre Majesté en a usé, elle a montré évidemment à tout le monde que vous m'en privez pour avoir forfait, ou bien pour les armes, ou pour quelque malversation que j'ai faite sur vos finances; et par ce moyen mon honneur est en danger d'être mis en dispute par tout ce royaume, ce que je ne pense pas avoir mérité. Et je suis bien empêché, comme seront plusieurs autres, à deviner d'où peut procéder le grand mécontentement que vous montrez avoir contre moi, si ce n'est pour vous avoir plusieurs fois supplié d'y pourvoir d'un autre, par le peu d'espérance que j'avais pour lors de vous y faire service; mais vous m'avez depuis commandé de le reprendre. Ce n'est pas aussi pour avoir pensé que j'aie touché à vos finances, car vous ne voudriez pas m'avoir puni pour un crime duquel vous ne pouvez pas être assuré encore. Et je veux tant espérer en votre bonté et prudence, que vous n'aurez facilement prêté l'oreille à tels rapports si éloignés du vraisemblable, car pendant que j'ai été ici votre lieutenant, il y a eu plusieurs commis de l'extraordinaire, il y a eu de vos receveurs généraux et autres officiers de vos finances, qui ont rendu leurs

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comptes ; et si j'eusse été trouvé dans leurs papiers, Ton n'eût pas failli à rayer les parties qui auraient été mal couchées. Or, jusqu'ici je n'ai point été en peine de les faire valider, comme aussi, Sire, ne se trouvera-t-il point que je me sois jamais tant avancé que de toucher à vos deniers, non-seulement en votre province, mais aussi à Sienne et en Toscane, où j'avais plus de commodité d'en prendre que je ne pouvais avoir par deçà. Et même il vous pourra souvenir que m'ayant fait cet honneur, depuis trois ans, d'ordonner que la pension que je fais à M. le cardinal de Guise de six mille livres serait prise sur l'épargne, je ne me suis jamais voulu aider de ladite dépêche, tant s'en faut que j'y voulusse mettre la main sans votre congé. Et de tout cela pourrez-vous être éclairci au retour des commissaires que vous envoyez de par deçà, lesquels, je m'assure, ne rapporteront point mon nom couché dans leurs papiers. Et quoi qu'il en soit, il n'y avait rien de vérifié contre moi, et n'est pas à croire que votre mal contentement soit procédé de cela. Mais si c'est par opinion que j'ai commis quelque faute au fait des armes, cette opinion serait bien contraire à celle que vous aviez quand vous m'écrivîtes par trois ou quatre fois que j'avais reconquis et conservé la Guyenne. Et je m'assure que vous n'avez pas oublié les causes pourquoi vous me voulûtes honorer d'un titre si digne et si honorable; car il vous souviendra, comme j'espère, que ce fut parce qu'aux premiers troubles, Toulouse, qui

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avait été combattue par trois jours et gagnée par les deux parts, à ma venue fut délivrée ; et ceux qui l'avaient combattue, pour seulement m'avoir vu, furent mis en déroute, plusieurs pris et punis comme ils avaient mérité, de sorte qu'encore aujourd'iiui ladite ville me tient pour conservateur de leurs vies, biens, et honneur de leurs femmes. De même diligence et bonheur fut par moi incontinent secourue la ville de Bordeaux, où je me rendis, au partir de Toulouse, dans deux jours et deux nuits; je combattis et mis en déroute en chemin les troupes qui s'étaient élevées pour empêcher le passage. Et ayant délivré Bordeaux du même danger que Toulouse, sans séjourner que deux jours, je passai la rivière avec cent vingt chevaux, estimant que M. de Burie me viendrait trouver, comme il fit, mais ce fut quatre heures après le combat; il trouva que j'avais défait six enseignes de gens de pied, et sept cornettes de gens de cheval, conduites par M. de Duras. Et après cette victoire, ledit sieur de Burie et moi allâmes assiéger Monségur, qui fut battu et gagné d'assaut, comme aussi fut Penne d'Agenois. Depuis je pris Lectoure en deux jours, parce que le feu capitaine Montluc avait surpris quatre cents hommes de la garnison de ladite ville, qu'il avait tous taillés en pièces. Et incontinent, sans m'arrêter jour ni nuit, je suivis M. de Duras de si près, que je le contraignis de venir au combat avant que nos gens de pied pussent arriver; et à peine donnai-je loisir 4

M. de Burie d'y venir à temps pour s'y trouver; et succéda si heureusement , qu'une poignée de gens défirent vingt et trois enseignes de gens de pied et onze cornettes de cavalerie. Et au partir de là, je vous envoyai dix compagnies de gens de pied espagnols, qui ne nous avaient de rien servi , mais bien servirent-ils à la bataille de Dreux , comme aussi firent dix compagnies de Gascons que je vous envoyai par le capitaine Charry. Et votre pays de Guyenne demeura repurgé de tous troubles , et il n'y avait homme qui osât lever la tête, sinon pour votre service; de sorte qu'avec bonne et juste cause me donnâtes -vous ce titre d'avoir reconquis et conservé votre pays de Guyenne. Et quant aux seconds troubles, j'avais assez averti longtemps avant Votre Majesté et celle de la reine de ce que depuis vous vîtes advenir; et bien que par votre commandement il me fût écrit par deux ou trois fois que j'étais fort mal informé, je ne laissai pas de me pourvoir pour me garder d'être surpris. Et le même jour que les troubles survinrent à Paris, sans que j'en fusse autrement averti, et la propre veille de la Saint-Michel, je me jetai dans Lectoure, ville la plus importante de la Gascogne , si bien à propos, que je rompis l'entreprise de six cents hommes qui y devaient entrer par la fausse porte. Et après avoir conservé la ville en votre obéissance, sachant que vous auriez besoin de secours, comme vous me mandâtes après, je fis telle diligence d'assembler des hommes, qu'en vingt et

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neuf jours après, ledit jour de Saint-Michel, je vous envoyai 1,200 chevaux^et trente enseignes de gens de pied, qui furent conduits par moi jusqu'à Limoges, et de là par les sieurs de Terride, de Gondrin et de Monsallez ; et combien qu'il semblât à beaucoup de gens que la Guyenne demeurerait en proie aux vicomtes , qui avaient beaucoup de forces, toutefois mon retour leur donna si bien à penser, qu'ils ne gagnèrent rien sur moi ni sur votre pays. Et avec si peu que je pus ramasser, j'allai depuis en Saintonge, et à mon arrivée ceux qui s'étaient élevés à Marennes furent défaits par Madaillan et le sénéchal de Bazadais , lesquels se rallièrent avec M. de Pons, et prirent Marennes, les îles d'Oléron et d'Alvert. Et de même diligence fut reconquise l'île de Ré par mon neveu de Leberon, que j'y avais envoyé; et s'il vous eût plu m.e faire bailler ce que vous m'aviez mandé, tant d'argent, d'artillerie, que d'autres munitions, j'eusse pris peine de vous regagner La Rochelle devant la paix que vous fîtes en ce temps-là. Et quant aux derniers troubles , il est vrai qu'ils survinrent au temps que j'étais malade et sortais de danger de mort ; mais je ne laissai pas pourtant de me mettre aux champs et d'assembler le plus de gens que je pus, à pied et à cheval; et ayant été averti que les troupes de Languedoc, de Provence et Dauphiné s'approchaient de ce pays, j'allai audevant pour les combattre, accompagné de M. de La Valette, de M. des Gars, et de plusieurs autres

capitaines de vos ordonnances ; et je les approchai de si près, que si le mestre de camp de leurs troupes, appelé le capitaine Moreau, n'eût été pris, nous étions tous défaits, car, outre que la rencontre était en lieu où les chevaux ne se pouvaient aucunement soutenir, ils nous eussent combattu dix contre un, d'autant que nous ne pouvions pas être plus de 2,500 hommes : ils étaient plus de 20^000 hommes. Et de tout ceci peuvent témoigner lesdits sieurs de La Valette, des Cars, et autres capitaines, qui tous furent d'avis que le mieux que nous pouvions faire était de nous retirer. Et comme nous étions tous d'avis de côtoyer les ennemis, pour les tenir en bride, et pour essayer de prendre quelque avantage sur eux, le jeune Monsallez apporta lettre de Votre Majesté à tous les capitaines de marcher devers M. de Montpensier, et moi de m'en retourner ; ce que je fis, tant pour ma maladie que pour conserver le pays, comme j'ai fait tant que les forces ont été entre mes mains. Après, étant à Cahors, où j'étais allé pour combattre les vicomtes, je fus averti que Pilles était vers Agenois avec un grand nombre de cavalerie ; et pensant le surprendre, je marchai jour et nuit pour le combattre, ce qui fût advenu, n'eût été que le seigneur de Pontenilles et le capitaine Montluc, avec quelques salades, rencontrèrent cinq ou six cornettes dudit Pilles, et les chargèrent de telle raideur, qu'ils les mirent en déroute : qui fut cause que ledit Pilles passa la même nuit la

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rivière de Dordogne, et se retira vers leur armée. Quant à la venue du comte de Montgommery, Ton sait qu'au partir du Mont-de-Marsan, que j'avais assiégé, assailli et pris en deux heures , M. Damville, pour les entreprises qu'il avait en Languedoc, en emmena toutes les forces, et ne me laissa que ma compagnie, celles du seigneur de Pontenilles et de M. de Gondrin, ensemble cinq enseignes de gens de pied, desquelles je me servis pour la défense de Lectoure, Fleurance, Agen, Villeneuve. Et bien que ledit sieur maréchal eût rappelé depuis lesdites deux compagnies, et que je fusse demeuré seul avec la mienne , je ne laissai pourtant de m'aller jeter dans Agen, quand le camp des princes en approcha, sans que je fusse secouru que dudit sieur de Fontenilles, lequel amena sa compagnie. Duquel lieu ledit camp des princes fut souvent endommagé : et d'autant que lesdits sieurs avaient fait faire un pont sur la Garonne, pensant y passer en ce pays, et faire du pays de Condomois et d'Agenois comme d'une ville, je leur rompis leur pont, et le mis si bien en pièces qu'ils n'en surent jamais recouvrer que deux bateaux, avec lesquels ils repassèrent la rivière, mais ce fut avec tel loisir que, s'il eût plu à Votre Majesté m'envoyer tant soit peu de forces, on les eût bien gardés de s'assembler. Et pour autant que pendant que lesdits princes étaient par deçà, l'on s'était saisi de quelques châteaux du pays d'Agenois, je les repris et remis tous sous votre obéissance. Et depuis il

VOUS plut me commander d'aller faire la guerre au pays de Béarn, et bien qu'il fût mal aisé de recouvrer des gens, parce qu'on tenait la paix pour faite, si est-ce qu'en moins de quinze jours je mis aux champs quarante et cinq enseignes de gen? de pied et bien six cents salades, et résolus d'allei en Béarn, et de contraindre Montamat de venir au combat, ou laisser prendre les villes les unes après les autres , comme l'on peut bien juger qu'il fût advenu ; car, ayant commencé à Rabastens, comme il était nécessaire, pour les raisons que je vous ai ci-devant écrites, bien que ce fût des plus fortes places de la Guyenne, je l'emportai en huit jours, où je servis de pionnier, de canonnier, de soldat et de capitaine. Et faisant les approches, j'y pensai perdre mon jeune fils, qui fut blessé tout auprès de moi, comme aussi fut le capitaine Pauillac. Et quand ce vint au jour de Tassaut, voyant que les deux premières troupes n'allaient pas à Fassaut comme j'eusse pu désirer, je marchai moi-même à la brèche, accompagné des seigneurs de Goas et vicomte d'Uza, et suivi d'environ cent ou cent vingt gentilshommes , desquels en y eut qua* rante-deux blessés , et je fus du nombre, étant blessé en tel lieu, que j'en porterai toute ma vie la marque.

« Et encore que cejfait d'armes, rapporté avec plusieurs semblables que j'ai faits durant le règne des rois votre père et grand-père, ne m'eût rien fait espérer davantage que ce que j'avais accoutumé

d'en désirer, qui était un bon gré et un bon remerciement desdits sieurs rois mes maîtres, toutefois j'avais occasion de penser que Votre Majesté en tiendrait quelque peu de compte. Davantage, je représentais devant vos yeux un vieux soldat de soixante-dix ans, votre lieutenant général par deçà, et lequel commandant aux autres sans s'approcher du combat, pouvait satisfaire au devoir de sa charge : toutefois, pour le désir qu'il avait de vous rendre victorieux en toutes vos entreprises, il s'était mis au rang des moindres fantassins, et en danger de mort ; et plusieurs gentilshommes avaient couru même péril, s'estimant heureux de suivre l'un des plus anciens soldats de France, je ne dirai pas capitaine. Je pensais aussi que vous pourriez considérer que, comme aux premiers troubles les premières victoires vinrent de ma main, aussi en ces derniers troubles je vous avais fait victorieux au dernier fait d'armes qui avait été fait en ce royaume. Mais comme j'attendais au moins une lettre telle que vous aviez accoutumé d'écrire au moindre capitaine de ce royaume, la longue attente ne m'a apporté autre chose, sinon que j'ai entendu que vous m'aviez ôté le gouvernement, et, qui pis est, sans m'en avoir fait écrire une seule parole ; de sorte que plus tôt ai-je vu venir celui qui me doit succéder, que d'avoir été averti qu'on m'avait dépouillé. Et au temps que par une loi universelle par tout votre royaume vous aviez remis en leurs états et charges ceux qui en avaient été privés, je

puis dire que par une loi particulière, faite pour moi seul, je suis démis de la charge que j'avais soutenue avec les armes en main. Mais quand bien Ton m'aurait mis en pourpoint, encore demeureraije toujours vêtu d'une robe honorable, qui est telle que j'ai porté les armes depuis mon enfance pour le service de votre couronne, avec toute la fidélité que les rois mes maîtres eussent su désirer. L'on m'accordera toujours que je me suis trouvé en autant de combats, batailles, rencontres, entreprises de nuit et de jour, assauts, prises et défenses de villes, qu'homme qui soit aujourd'hui en toute l'Europe ; et pour tel suis-je connu par tous les étrangers. Je puis dire avec la vérité, et la gloire en soit à Dieu et aux rois qui m'ont employé, que soit pour mon bonheur, soit pour autres occasions, je ne fus oncques défait en lieu où j'ai commandé, et n'attaquai jamais les ennemis que je ne les aie battus. Plusieurs gens de bien témoigneront aussi du devoir que je fis aux batailles de Pavie, de La Bicoque et de Gerisole, où je menais toute l'arquebuserie ; ils témoigneront aussi en quelle réputation le feu sieur de Lautrec me tenait, pour m'avoir vu en sa présence combattre entre Bayonne et Fontarabie, et depuis pour l'avoir suivi, avec charge de gens de pied, au voyage qu'il fit en Lombardie et royaume de Naples, où je fus blessé de quatre arquebusades. Il y a encore des gens de bien qui sont vivants, et se souviennent du devoir que je fis quand la terre d'Oye fut prise, étant

mestre de camp de toutes les bandes françaises : d'autres témoigneront en quel rang me tenait le prince de Melphe et feu M. le maréchal de Brissac, pour m'a voir vu en Piémont, à toutes heures et à toutes occasions, et de jour et de nuit, hasarder ma vie pour le service de cette couronne ; comme aussi plusieurs pourront témoigner que le jour qu'advint la disgrâce de nos gens en la basse Boulogne, je demeurai seul avec bien petit nombre au combat ; et alors que feu votre père, mon bon maître, de recommandable mémoire, pensait que tout fût perdu, je sortis en dépit des Anglais, et rapportai vingt-deux drapeaux des nôtres, qui avaient été pris» et n'en fut perdu qu'un. Si M. de Guise était en vie, il ne cèlerait pas ce qu'il me vit faire à la prise de ThionvîUe, comme aussi ne fera pas M. le maréchal de Vieilleville, et pourra témoigner si ce ne fut pas moi qui pris la tour par laquelle s'ensuivit la perte de la ville. Tous les capitaines étrangers d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, m'honoreront toujours du devoir que je fis au siège de Sienne, où j'étais lieutenant du feu roi votre père, et depuis en Toscane, où je ne perdis rien et fus victorieux sur les ennemis : et en fus tellement reconnu par le feu roi votre père, qu'outre qu'au retour de Sienne il me donna l'Ordre, qui était alors un insigne de grand et notable service, il me donna la comté de Gaure, pour en jouir toute ma vie, laquelle depuis, et après la mort dudit sieur roi, me fut ôtée à la réduction

de votre domaine, et je ne fis onc semblant de m'en plaindre.

« Tout ceci vous ai-je voulu représenter, Sire, parce que peut-être vous ne Tavez pas entendu, et qu'en parlant de moi devant Votre Majesté, Ton m'a tenu en autre rang que je n'avais mérité. Parfois l'on a parlé de moi comme si je fusse été un larron ; parfois, et le plus souvent, disait-on que je n'avais rien fait qui valut, depuis trois ans : en cela vous faisait-on plus de tort qu'à moi, Sire, car tous les langages du monde ne me sauraient ôter l'honneur que j'ai acquis; et vous, Sire, Ton vous a par importunité induit à faire chose qui, je crains, pourra servir d'un mauvais exemple aux gens de mon métier, d'autant que ceux qui ont été appelés aux charges depuis quelque temps, et qui désirent parvenir par l'exercice des armes, craindront, à mon exemple, que les services de longues années et la gloire et la vertu acquise par tout le monde, ne pourront tant leur aider que pourraient leur nuire les langues de ceux qui voudront quelque jour les reculer. Il me reste, Sire, par la fin de ma longue et prolixe lettre, à vous supplier trèshumblement de m'excuser, si, recevant un tel coup de fortune, j'ai été contraint de me plaindre et me douloir à vous et non à autre, et j'ai été contraint de ce faire, tant pour me faire connaître à Votre Majesté mieux que je n'ai été par le passé, qu'aussi pour vous supplier très-humblement que dorénavant, quand on vous importunera de traiter mal, ou

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moi OU autre de vos bons serviteurs, vous veuillez toujours réserver une oreille pour celui qui sera accusé, avant de vous résoudro, à faire chose qui puisse l'intéresser. Quant à moi, pour le désir que j'ai de toujours vous voir prospérer, je suis très-aise si en ces derniers troubles vous avez été si bien et si heureusement servi en tous les endroits de votre royaume par tous ceux que vous avez employés, qu'ayant par deçà conservé les villes et le pays, ayant battu les ennemis quand j'ai eu le moyen de les combattre, et ayant pris les villes d'assaut avec grand danger de ma vie, encore que l'on dise que je n'ai rien fait qui vaille, je vous supplierai très-humblement de croire qu'il n'y a homme qui m'ait passé de bonne volonté ; et, puisqu'ainsi vous plaît, je me retire, n'ayant autre marque de mes peines et services, depuis tant d'années, que le regret de la perte de mes enfants morts pour votre couronne, et sept arquebusades qui serviront à me rappeler tous les jours l'humble et affectionnée dévotion que j'ai eue à faire trèshumble service à vos prédécesseurs, comme aussi l'aurai -je toute ma vie semblable à l'endroit de Votre Majesté, à laquelle je prie Dieu donner tout bonheur, prospérité et santé. »

Voilà quelle fut ma lettre, sur laquelle ces messieurs, qui gouvernaient alors tout à la cour, eurent plus de peine à philosopher que je n'avais eu à la dicter ; elle fut imprimée à mon insu, et vue partout. Mes amis, et ceux qui savaient le de-

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voir que j'avais fait à la conservation de la Guyenne, étaient autant ou plus offensés que moi. Je veux bien qu'on sache que alors et depuis, si j'eusse eu le cœur aussi déloyal qu'avaient ceux-là qui me représentaient, après les premiers troubles, à la cour, pour Espagnol à la reine, que j'avais encore assez de moyen et de crédit pour faire beaucoup de mal : mais je ne suis ni ne serai jamais que bon Français et serviteur de la couronne : aussi savaisje bien que tout cela ne venait pas du roi, qui ne m'élçigna jamais de sa bonne grâce ; mais un jeune prince qui est enveloppé parmi tant d'affaires est bien empêché de contenter tout le monde, joint que plusieurs, qui ne me pouvaient faire mal que de leur langue, possédaient fort, non pas Sa Majesté, f qui n'aima jamais les huguenots, quelque mine qu'il fît, mais son conseil-

Oh 1 que les rois et les princes doivent bien songer à ne faire souffrir une honte à celui qui a toujours porté la fidélité qu'il doit à leur service et qui a du cœur! A tel, peut-être, le fera-t-on qui mettra leurs affaires en mauvais état, comme depuis cinquante ans nous en avons vu de beaux exemples, au dommage du roi et de la France, comme j'ai dit ci-dessus, lorsque j'ai parlé des traverses et charités qu'on a prêtées à de grands capitaines. Combien en y a-t-il qui eussent non-seulement quitté tout, mais peut-être fait pis ! car celui qui fait son devoir, et se voit indignement traité, sent cela jusqu'au cœur. J'ai ouï dire que le roi Fran-

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çois ou Louis, je ne sais lequel c'est, demandant un jour à un gentilhomme qui était Gascon comme je suis, quelle chose est-ce qui le pourrait distraire de son service : « Rien, sire, répondit l'autre, si ce n'est un dépit; » aussi dit-on que par dépit on se ferait Turc. Tout cela pourtant ne me saurait faire ni Espagnol ni huguenot: j'ai trop aimé mon honneur, je me veux ensevelir avec cette belle robe blanche, sans mettre une vilaine tache au nom de Montluc; et tout homme qui aimera le sien en devra faire de même. Si son maître, si son roi ne se veut servir de lui, il peut demeurer chez soi et considérer les autres ; s'il a de la valeur, la fortune qui l'aura rabaissé le relèvera, car elle n'est pas toujours en colère. Combien de grands seigneurs et grands capitaines avons-nous vus qui étaient chez eux à faire leurs jardins, lesquels le roi était contraint de rappeler à son service, étant marri de les avoir éloignés 1

J'en ai vu assez de mon temps du côté du roi et du côté de l'empereur, qui ont tourné leur robe, et quelques-uns bien légèrement et sans grande occasion; mais ils ne se sont pas fort remontés pour cela, et étant parmi nous ils étaient regardés de mauvais œil. Je crois que nos ennemis en faisaient de même : on aime bien leur marchandise, mais non pas le marchand. Quand ce brave prince Charles de Bourbon fut contraint de prendre le parti de l'empereur, et de se donner au diable, puisque Dieu ne le voulait, car certes il y fut forcé et con-

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traint, nous entendions dire que les Espagnols mêmes le regardaient de travers ; et le pauvre prince, après nous avoir fait beaucoup de mal, y perdit la vie. Après qu'il fut tué à Rome, on disputait qui en était plus aise, ou le pape, ou le roi, ou l'empereur : le premier, parce qu'il le tenait assiégé; le roi, pour se voir délivré d'un grand ennemi; et Fempereur, pour être déchargé d'un prince banni et nécessiteux, qu'il portait sur ses épaules, ne l'ayant enrichi que de promesses et non d'autre chose. Ces dépits vont trop avant : les miens ne me firent et ne me feront jamais faire chose contre mon devoir et mon honneur. Si j'étais jeune, et qu'on ne se voulût servir de moi, la terre est assez grande, je chercherais fortune ailleurs, mais non pas aux dépens de mon prince et de mon honneur. Le roi , ayant reçu ma lettre, m'envoya plusieurs belles paroles pour réponse, car cela ne leur coûte rien. L'issue montrera si le pays est mieux gouverné et Sa Majesté mieux servie, et si ceux qui sont venus après moi, encore qu'ils soient et grands seigneurs et grands capitaines, ont mieux fait et feront ci-après.

Or, pour retourner de là où j'étais sorti, ma femme me vint prendre à Marciac, et me fit porter dans sa litière jusqu'à Gassaigne près de Condom, là où la colique, pour me rafraîchir, me tint trois semaines et me pensa emporter. M. de Valence, mon frère, ne m'abandonna jamais jusqu'à ce qu'il me vit hors de danger de mort; plusieurs

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seigneurs catholiques et huguenots aussi me visitèrent. Avant que le capitaine Montant fût arrivé à la cour, la reine dépêcha M. de Beaumont, maréchal des logis de M. le prince de Navarre, par lequel elle me mandait que si j'étais dedans les terres de ladite dame, que je m'en retirasse, et que je misse mes gens en garnison. Voyez quels changements soudains. Je lui demandai si nous avions la paix ; il me répondit que non, mais qu'on espérait bientôt de l'avoir. « Pourquoi donc veut le roi, dis-je, qu'on mette en garnison l'armée ? le pays n'est-il pas assez ruiné et détruit? Que si je fais cela, quand la paix viendra et qu'il faudra donner congé aux gens de pied et de cheval, il n'y en aura pas un qui ne pille son hôte pour sa dernière main, voyant qu'il se faut retirer sans argent; et puisqu'ils se retirent aux garnisons , je les ferai du tout retirer en leurs maisons. » Je priai M. de Valence de faire écrire la lettre et la signer, parce que je n'eusse su, à M. de Gondrin, afin qu'il licenciât tant les gens de pied que de cheval, et que tout le monde fût dans quatre jours retiré chez soi : ce qui fut fait ; M. de Beaumont même porta la lettre à M. de Gondrin. Cinq semaines après, la reine me manda que je fisse du tout retirer l'armée : en usant comme je fis, j'épargnai plus de cinq cent mille francs au peuple, comme le pays témoignera. J'avais conservé les chétifs quatre mille francs que j'avais eus du roi, sans qu'il en eût été touché que cent écus

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