CHAPITRE VII
Réflexions générales. — Conclusion.
Voilà, mes compagnons qui lirez ma vie, la fin des guerres où je me suis trouvé depuis cinquantecinq ans que j*ai commandé pour le service de nos rois. J'en ai rapporté sur moi sept arquebusades pour m'en faire ressouvenir, et plusieurs auitres blessures, n'ayant membre en tout mon corps où je n'aie été blessé, si ce n'est le bras droit. Il m'en reste l'honneur et la réputation que j'ai acquise par toute la chrétienté, car mon nom est connu partout : j'estime plus cela que toutes les richesses du monde, et, avec l'aide de Dieu qui m'a assisté, je m'enterrerai avec cette heureuse réputation. Ce m'est un merveilleux contentement quand j'y pense, et lorsqu'il me souvient comme je suis parvenu de degré en degré, ayant échappé tant de dangers pour jouir de si peu de repos qu'il me reste en ce monde en ma maison, afin d'avoir loisir de demander pardon à Dieu des offenses que j'ai commises. Oh 1 que si sa miséricorde n'est grande, qu'il y a de danger pour ceux qui portent les armes, et surtout qui commandent! caria nécessité de la
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\ guerre nous force, en dépit de nous-mêmes, à faire { mille maux, et faire non plus d'état de la vie des '\ hommes que d'un poulet ; et puis les plaintes du peuple qu'il faut manger en dépit qu'on en ait; les veuves et orphelins que nous faisons tous les jours nous donnent toutes les malédictions dont ils se peuvent aviser, et à force de prier Dieu et implorer laide des saints, quelqu'une nous en demeure sur la tête : mais certes les rois en pâtiront encore plus que nous, car ils nous le font faire, comme je dis au roi l'entretenant à Toulouse, et n'y a mal duquel ils ne soient cause, car puisqu'ils veulent faire la guerre, il faut payer pour le moins ceux qui s'en vont mourir pour eux, afin qu'ils ne puissent faire tant de maux qu'ils font. Moi donc bienheureux, qui ai le loisir de songer aux péchés que j'ai commis, ou plutôt que la guerre m'a fait commettre, car de mon naturel je n'étais pas adonné à faire mal, et surtout ai toujours été ennemi du vice, de l'ordure et vilenie, ennemi capital de la trahison et déloyauté. Je sais bien que la colère m'a fait faire et dire beaucoup de choses, dont j'en dis mon mea culpa; mais il n'est pas temps de les réparer : une en ai-je sur le cœur par-dessus toutes les autres. Si je n'en eusse ainsi usé, on m'eût baillé des nasardes, et le moindre consul de village m'eût fermé la porte au nez, si je n'eusse toujours eu le canon à ma queue, car chacun voulait faire le maître. Dieu sait si j'étais pour l'endurer; enjQn cela est fait. J'avais la main aussi prompte
que la parole. J'eusse voulu, si j'eusse pu, ne porter jamais de fer au côté, mais mon naturel était tout autre: aussi porté-je en ma devise: Deo duce^ ferro comité. Une chose puis-je dire avec la vérité, que jamais lieutenant du roi n'eut plus de pitié de la ruine du peuple que moi, quelque part que je me sois trouvé. Mais il est impossible de faire ces charges sans faire du mal, si ce n'est que le roi ait ses coffres pleins d'or pour payer les armes; encore yaura-t-ilassezà faire. Je ne sais si après moi on fera mieux, mais je ne le pense pas. Tous les catholiques de la Guyenne porteront témoignage si je n'ai pas épargné le peuple; car les huguenots, je les récuse; je leur ai fait trop de mal, et je n'en ai pas fait assez, ni tant que j'eusse voulu, il n'a pas tenu à moi. Je ne me soucie s'ils disent mal de moi, car ils en disent autant ou ont plus dit de leurs rois.
Mais avant que je mette fin à ce mien écrit, lequel mon nom fera voir à plusieurs, je les supplierai de ne me penser si ingrat que je ne reconnaisse, après Dieu, tenir de mes princes et de mes maîtres tout ce que j'ai, je dis biens et honneurs, surtout de mon bon maître le roi Henri, que Dieu absolve. Que si parfois dans mon livre j'ai dit que les plaies sont les récompenses de mes services, ce n'est pas pour leur reprocher mon sang. Celui de mes enfants qui sont morts pour leur service est bien employé : Dieu me les avait donnés, et ils me les ont pris; j'en ai perdu trois à leur ser-
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vice: Marc- Antoine mon aîné, Bertrand, auquel par chaffre^ je donnai le nom de Peyrot, qui est un mot de notre Gascogne, parce que ce nom-là de Bertrand me déplaisait, et Fabien, seigneur de Montesquieu. Dieu m'en a redonné trois autres, car j'ai du second, Biaise, et du dernier, Adrien et Biaise. Dieu les veuille conserver pour faire service à leurs rois et à leur patrie, sans faire honte au nom qu'ils portent I et qu'ils étudient bien mon livre et se mirent dedans ma vie, tâchant à surmonter leur aïeul, s'ils peuvent. Sire, souvenez-vous d'eux, s'il vous plaît; je laisse parmi leurs papiers la lettre que vous m'écrivîtes de Viliers-Gotterets , le troisième de décembre 1570, où il y a ces mots: Tenez-vous tout assuré que f aurai souvenance à jamais de vos longs et grands services, desquels si vous ne pouvez recevoir la récompense condigne, vos enfants achèveront d'en cueillir le fruit^ joint qu'ils sont tels, et m'ont jà si bien servi, que d'eux-mêmes ils ont mérité que l'on fasse pour eux ce que je serai bien aise de faire quand l'occasion se présentera. Sire, voilà votre promesse, un roi ne doit rien dire ni promettre qu'il ne le veuille tenir.
Je n'use donc de reproches à Tendroit de mes maîtres; il me doit suffire, encore que je ne sois pas riche, qu'un pauvre cadet de Gascogne soit parvenu aux plus hautes dignités de ce royaume : j'en vois plusieurs aujourd'hui qui entrent en reproche