Par plaisanterie
contre Leurs Majestés, et le plus souvent ceux qui n'ont rien fait se plaignent le plus ; aux autres il est un peu pardonnable. Tout ce que nous avons, grands et petits, nous le tenons de nos rois : tant de grands princes, seigneurs, capitaines et soldats, qui vivent et qui sont morts, doivent au roi Fhonneur qu'ils ont reçu, car leur nom vit encore pour les charges qu'ils ont eues des rois. Ils se sont, non-seulement enterrés en ce grand honneur, mais encore ils ont honoré ce qui est descendu d'eux : il s'en parlera, tant que les écritures dureront au inonde. J'en ai couché un bon nombre dans mon livre: j'ai vu des soldats, fils de laboureurs, qui ■ ont vécu et se sont enterrés en réputation d'être enfants de grands seigneurs , par leur valeur et le compte que les rois et leurs lieutenants faisaient d'eux. Quand mon fils Marc -Antoine fut porté mort à Rome, le pape, tous les cardinaux, le sénat et le peuple romain, lui firent autant d'honneur que s'il eût été un prince du sang. Qui fut cause de cela ? sa valeur et ma bonne renommée, et mon roi qui m'avait fait tel. Le- nom de Marc-Antoine se trouve encore parmi les écrits des Romains. Quand je commençai d'entrer aux armes, sortant de page de la maison de Lorraine, on ne nous parlait d'autre chose que du grand Gonzalve, appelé le grand capitaine. Quel honneur fut-ce à lui, qui durera éternellement, d'être couronné de tant de victoires I J'ai ouï conter qu'étant le roi Louis et le roi Ferdinand ensemble , je ne sais où c'était, car
ils avaient assigné lieu pour s'entrevoir, étant ces deux grands princes en table , le nôtre pria le roi d'Espagne qu'il trouvât bon que Gonzalve dînât à leur table, ce qu'il fit, pendant que de plus grands seigneurs que lui étaient debout. Le roi son maître et sa valeur l'avaient fait tel. Voilà Fhonneur qu'il reçut du roi de France, lequel, pour récompense de ce qu'il lui avait fait perdre le royaume de Naples, lui mit une grosse chaîne d'or au col. J'ai ouï dire à M. de Lautrec qu'il ne prit jamais tant de plaisir à voir homme que celui-là. 0 le bel exemple pour ceux qui veulent parvenir par les armes! Quand je retournai la seconde fois en Italie, passant par les rues de Rome, tout le monde accourait aux fenêtres pour voir celui qui avait défendu Sienne : je prisais plus cela que tout le bien du monde. Je pourrais bien écrire ici des exemples de nos Français qui sont sortis de bas lieu, qui par les armes sont parvenus à de grands grades; mais pour ne faire tort à leurs maisons, je m'en tais : ce sont les bienfaits des rois qui ont récompensé leurs services.
/Reconnaissons donc que nous ne serions rien sans eux. Si nous les servons, c'est obéir aux commandements de Dieu, sans tâcher d'avoir des récompenses par reproches f t importunités^et le tort n'est pas à nos rois si quelqu'un est mal reconnu, mais à ceux qui sont près d'eux, qui ne leur font connaître ceux qui les servent bien ou mal, car il y en a assez des uns et des autres, afin que ces bien-
faits ne soient bien employés. Il n'y a rien qui fasse tant de mal au cœur des bons, que quand le roi fait bien à ceux qui le servent mal : c'est ce qui m'a le plus fâché. J'en ai vu souvent qui disaient: « Le roi ou la reine ont fait ceci, ont fait cela pour un tel, et pourquoi n'en feront-ils autant pour moi? le roi a remis et pardonné une telle faute à un tel, et pourquoi ne me pardonnera-t-il à moi? » Je sais bien que Leurs Majestés ont souvent dit : « On ne fera plus de ces fautes, pour ce coup il faut fermer les yeux ; » mais le lendemain c'était à recommencer. C'était le conte de Marc de Bresse. Il ne faut pas pourtant se dépiter contre son maître. L'honneur de tels gens demeure en petit lieu, puisqu'ils estiment plus les biens que leur renommée et réputation, et qu'ils sont si prompts à se dépiter. Et encore, comme j'ai dit, ce sont des gens qui ne tirèrent jamais trois coups d'épée, et se vantent cependant d'avoir souffert beaucoup de peine et de travaux. Que si on les dépouillait tout nus, Ton verrait de beaux personnages qui n'auraient pas une seule plaie sur le corps. Tels gens» s'ils ont guère porté les armes, sont bien heureux, car le jour de la résurrection, s'ils vont en paradis, ils y porteront tout leur sang, sans en avoir répandu une seule goutte sur la terre.
J'en ai ouï d'autres et de toutes manières de gens qui se plaignent, et jusqu'aux moindres, qui ont servi le roi, quatre, cinq et six ans, et néanmoins n'ont pu acquérir que 3 ou 4,000 livres de rente :
les voilà bien gâtés. Je ne parle pas des gens de guerre seulement, mais de tous les autres états dont le roi se sert. J'ai ouï dire à mon père, qui était vieux, et autres plus anciens que lui, qu'il se disait à la cour et par toute la France, du temps du roi Louis XI :
Ghâtillon, Bourdillon, Galliot et Bonneval, Gouvernent le sang royal.
J'oserais dire que tous ces quatre seigneurs, qui ont gouverné deux rois, n'acquirent jamais tous ensemble 10,000 livres de rente. Je l'ai dit autrefois à M. le maréchal de Bourdillon, lequel me répondit que tant s'en faut que son prédécesseur eût acquis 3,000 livres de rente, qu'il en avait 7endu 1,500, et les avaitpaissés pauvres. Que l'on demande à M. l'amiral qu'il montre ce que son prédécesseur, qui gouvernait tout, a acquis, je gagerai qu'il n'en saurait montrer 2,000 livres de rente. Quant à Galliot, il a vécu grand âge après les autres; il a acquis par aventure 3 ou 4,000 livres de rente ou revenu. Quant à Bonneval, M. de Bonneval, qui est aujourd'hui, et M. de Biron sont héritiers. Je crois qu'ils ne sauraient pas montrer grandes acquisitions. 0 bienheureux rois d'avoir eu de tels serviteurs! On peut bien juger qu'ils servaient leurs maîtres pour l'amitié qu'ils leur portaient, et non pour l'avarice. J'ai ouï dire qu'ils demandaient plutôt pour les serviteurs du roi que
pour eux-mêmes. Ils sont morts avec honneur, et leurs successeurs ne sont pas nécessiteux. Puisque jai parlé des autres, je veux parler de moimême : peut-être quelqu'un après ma mort parlera de moi comme je parle des autres. Je confesse que je suis très -obligé aux rois que j'ai servis, surtout au roi mon bon maître, comme j'ai dit souvent. Je ne serais qu'un simple gentilhomme , si ce n'étaient les moyens qu'ils m'ont donnés pour acquérir la réputation que j'ai gagnée, que j'estime plus que tout le bien du monde, ayant immortalisé le nom de Montluc ; et encore que je n*aie acquis pendant si longtemps que j'ai porté les armes que fort peu de biens, ne m'a-t-on jamais ouï plaindre des rois nos maîtres, mais bien de ceux qui étaient près d'eux, lors qu'en ces dernières guerres ils m'ont calomnié, comme si de rien je pouvais faire tout. Croyez que les plaies que j'ai reçues m'ont plus donné de reconfort que d'ennui ; je m'assure, quand je serai mort, qu'à grande peine dira-t-on que j'emporte au jour de la résurrection en paradis tout le sang, os et veines que j'ai apportés au monde du ventre de ma mère. Pour le bien, j'en ai assez : il est vrai que si j'eusse été nourri en l'école du bayle de TEsperon, j'en eusse davantage : le conte mérite qu'on le sache et que je le mette ici.
Le roi Louis XII, allant à Bayonne, logea en un petit village nommé l'Esperon, lequel est plus près de Bayonne que de Bordeaux. Or, sur le grand
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chemin, le bayle avait fait bâtir une très-belle maison : le roi trouva étrange qu'en un pays si maigre et stérile, et dans des landes et sables qui ne portaient rien, ce bayle eût fait bâtir une si belle maison, de quoi il entretint pendant son souper son maréchal des logis, qui lui fit réponse que le bayle était un riche homme, ce que le roi ne pouvant croire, vu le misérable pays où la maison était assise, l'envoya quérir sur Theure même, et lui dit ces mots : « Venez ça, bayle, pourquoi n'avez-vous fait bâtir cette maison en quelque endroit où le pays fût bon et fertile?» — «Sire, dit le bayle, je suis natif de ce pays, et le trouve assez bon pour moi. y> — « Ètes-vous si riche, dit le roi, comme Ton m'a dit ?» — « Je ne suis pas pauvre, dit-il, grâce à Dieu, j'ai de quoi vivre. » Le roi dit alors : « Gomment est-il possible qu'en un pays si maigre et stérile, tu sois pu devenir si riche? » — « Gela m'a été bien aisé, dit le bayle, Sire. » — « Dites-moi donc comment, » dit le roi. — « Parce, Sire, que j'ai toujours plutôt fait mes affaires que celles de mon maître et de mes voisins. » — « Le diable ne m'emporte, dit le roi (ainsi était son serment), ta raison est bonne , car en faisant de cette sorte et te levant matin, tu ne pouvais faillir de devenir riche. » Oh! combien d'enfants a laissés ce bayle héritiers de ses complexionsl je n'ai jamais été de ceux-là. Gertes je crois qu'il n'y a si petit mercadant au monde qui, ayant tant trotté, couru et tracassé comme j'ai fait, ne se fût enrichi ; et n'y a fi-
nancier ou receveur, pour homme de bien qu'il fût, en ce royaume, que s'il lui eût passé tant d'argent par les mains comme il a fait à moi, qu'il ne fui en lût plus demeuré. J'ai été sept ou huit fois capitaine des gens de pied, qui n'est pas petit moyen pour commencer à gagner quelque chose. J'ai vu de mon temps plusieurs capitaines qui se sont faits riches seulement sur la paye de leurs soldats. Je n'étais pas si ignorant ni si mal habile, que je n'eusse su faire le tour du bâton aussi bien qu'eux : il n'y a pas si grande affaire pour apprendre cela, car avec un bon fourrier et un peu d'aide, cela était facile. Puis après, j'ai été mestre de camp par trois fois : Dieu sait si je pouvais trouver force passe-volants, et avoir intelligence avec les commissaires des vivres; car je pouvais découvrir s'il y avait rien à gagner aussitôt ou plus tôt qu'homme de Farmée, car j'avais assez bon nez. Après j'ai été gouverneur des places : je pou- ^ vais toujours avoir à ma dévotion quatre-vingts ou cent hommes pour les faire passer, comme MM. les gouverneurs le savent trop bien faire» Ainsi ayant eu ces charges longtemps, et fait tant de montres comme j'ai fait en ma vie, avec quelque peu d'épargne, mon Dieu! quelle montagne d'or aurais-jel quand il m'en souvient, je le trouve étrange. Et puis encore j'ai été lieutenant du roi à Sienne, et une autre fois à Montalsin, où il y avait bien de quoi faire son profit, comme d'autres qui ont eu pareilles charges l'ont fait, car il ne fallait sinon
que j'eusse intelligence avec trois ou quatre marchands, lesquels eussent 'avoué que les blés que les soldats mangeaient avaient été achetés par eux, et pris sur leur crédit; et Dieu sait quel profit on fait à ces magasins. Puis je pouvais faire des demandes par manière d'emprunt, députant quelques-uns qui en eussent pris la charge et eussent apporté 100 ou 200,000 francs de dettes. Mais au lieu de cela, Sa Majesté nous devait cinq payes quand nous sortîmes de Sienne, de quoi je lui en fis quitter les trois dès que nous fûmes arrivés à Montalsin. Puis à la seconde fois que j'y fus renvoyé au lieu de M. de Soubise, je demeurai six semaines par le commandement du roi à Rome auprès du pape et des ambassadeurs et agents du roi : c'était au temps que le duc d'Albe faisait la guerre à Sa Sainteté ; toute la côte de la mer s'en allait abandonnée, et Grossetto n'en pouvait plus, pour n'y avoir uq seul grain de blé, non plus qu'aux autres garnisons. Je trouvai à Rome quelques gentilshommes siennois, lesquels étaient sortis avec moi de Sienne, qui me mirent en connaissance avec un banquier, nommé Jule d'Albie, aussi Siennois, lequel sur ma parole prêta six cents moges de blé, qui sont trois cents tonneaux à douze muids par tonneau, moyennant que tous les mois je lui donnerais six cents écus à chaque montre. Je ne pouvais prendre cet argent que de l'épargne que je faisais sur les montres ; et au lieu de mettre cela dans mes bouges, je le fis du tout
payer, sauf le dernier pacte, car il n'y eut plus d'argent, ni moyen d'en avoir, de sorte que nous ne fîmes point montre. Je pouvais bien faire mon profit là-dessus, car j'en pourvus des places qui en avaient besoin , selon la charge que j'en eus, et j'épargnai encore la moitié du blé, lequel je prêtai aux paysan s qui mouraient de faim encore plus que les soldats. Ce fut là où je commençai à être usurier, mais ce fut aux dépens de la conscience du roi, car pour un muid à la récolte j'en eus deux, car il valait deux fois plus quand je le prêtai. Ce gain n'entra non plus en ma bourse, car je le laissai tout au roi. Je séjournai encore en ce pays-là sept mois sans tirer une seule paye, et fis vivre mes gens quatre mois, à vingt onces de pain le jour, du gain que j'avais fait sur les blés, épargnant tant que je pouvais le bien de mon maître. Je payai, les autres trois mois, les soldats avec remontrances et bonnetadesS comme je faisais quand j'étais à Sienne: quelque temps après arriva le seigneur don Francisco, lequel trouva encore des blés aux munitions. Encore fis-je une pratique avec la duchesse de Castro, femme du duc qui fut tué à Plaisance, laquelle connaissait M. de Valence, mon frère, du temps qu'il était au service du pape Paul Farnèse. Le pape Paul Garaffd avait fait défense de ne laisser sortir hors la Romagne aucuns blés; mais cette duchesse par-