‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 65 sur 73 · Salutations, 'compliments · texte numérisé non relu

Salutations, 'compliments

16 ÎY — It»

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dessous main permettait que des marchands en fissent apporter de nuit dans nos terres , et nos marchands les allaient acheter. Je menai cette pratique bien secrètement, sur laquelle je pouvais gagner beaucoup; mais un seul liard n'en vint à mon profit.

Je pouvais apporter au roi pour 2 ou 300,000 fr. de dettes, aussi bien qu'a fait le seigneur Jourdain de Gorsègue, et autres que je ne veux nommer, lesquels ont été bien payés. Je n'étais pas garni de si peu d'entendement ni de moyens, que je ne l'eusse su faire aussi bien qu'eux. J'ai été lieutenant du roi en ce pays de Guyenne; j'ai fort couru le monde, mais je crois qu'il n'y a rien qui égale ce pays, soit en richesses, commodités et vivres. Ayant une telle charge, je pouvais bien avoir intelligence avec le receveur de la province (ces gens ne demandent pas mieux), et emplir bien mes coffres, car tant sur les montres et garnisons, qu'attelages d'artillerie, je pouvais faire un grand gain. Combien d'impositions pouvais-je faire sur le paysl car le roi m'en avait baillé le pouvoir, lesquelles fussent tournées à mon profit ; car, encore que Sa Majesté entendît que ce fût pour son service, si j'eusse voulu, j'eusse bien su faire le change, de sorte que la plupart fût demeuré entre mes mains. Je pouvais, si j'eusse voulu, avoir un nomme de paille, pour aller par les villes et villages dire à Foreille aux principaux qu'il me fallait donner de l'argent pour être soulagés, ou qu'autre-

ment je les ferais ruiner et manger jusqu'aux os aux gens de guerre, car nous ne laissons mal à faire. Je pouvais aussi faire dire aux huguenots qui demeuraient en leurs maisons sous Fautorité d'un édit, que, s'ils ne crachaient au bassin, je les ferais tous ruiner. Combien m'en eussent-ils donné pour être assurés de leurs vies et biens ! car ils ne se fiaient guère en moi, sachant comme je les avais accommodés. Mais au lieu d'user de tous ces artifices pour me faire riche, je laissais prendre le tout aux capitaines et gens d'armes, et gens faisant service au roi qui me le demandaient, n'en ayant que peu ou point tourné à mon profit, et encore ce que j'eus de Glairac, je le pris avec permission du roi. Orque les autres se contentent, je suis content. Que si Dieu me fiaisait la grâce de guérir de cette grande arquebusade que j'ai au visage, je pense encore que, si la guerre recommençait jamais, que je serais homme pour monter à cheval. Je crois qu'elle n'en est pas loin, car, tant qu'il y aura deux religions, la France sera en division et en trouble : il ne se peut faire autrement, et le pis est que c'est chose qui ne peut pas finir de longtemps. Les autres querelles se pacifient aisément, mais celle de la religion a longue suite, et, encore que les gens de guerre ne soient pas fort religieux, ils prennent parti, et étant engagés ils suivent puis après. Aux termes que je vois les affaires, je ne crois pas que nous soyons au bout; pour le moins ai-je ce contentement en moi-même de m'y être

opposé autant que j'ai pu, et fait mon devoir. Plût à Dieu que tous ceux qui ont eu les forces en main, n'eussent non plus connivé que moil II faut laisser faire Dieu : après qu'il nous aura assez fouettés, il mettra les verges au feu.

Or, seigneurs et capitaines qui me ferez cet honneur de lire ma vie, n'y apportez nul mal talent; croyez que j'ai dit le vrai sans dérober l'honneur d'autrui. Je sais bien qu il en y aura qui mettront en dispute mon écrit, pour voir si j'aurai touché quelque mensonge, par ce qu'ils trouveront que jamais Dieu n'a accompagné plus la fortune d'un homme, pour les charges qu'il a eues, que la mienne; je les puis assurer que j'ai laissé infinies particularités à écrire, car je n'avais jamais rien écrit ni pensé à faire des livres ; j'étais incapable de cela; mais pendant ma dernière blessure et mes maladies, j'ai dicté ce que je vous en laisse, afin que mon nom ne se perde, ni de tant de vaillants hommes que j'ai vus bien faire ; car les historiens n'écrivent qu'à l'honneur des rois et des princes. Combien de braves soldats et gentilshommes ai-je nommés ici dedans, desquels ces gens ne parlent du tout, non plus que s'ils n'eussent jamais été ! Celui qui a écrit la bataille de Gerisole, encore qu'il me nomme, en parle toutefois en passant : certe me puis-je vanter que j*eus bonne part en la victoire, aussi bien qu'à Boulogne et Thionvihe, et ces écrivains n'en disent rien, non plus que de la valeur d'un grand nombre de vos pères et parents

que vous trouverez ici. Or ne trouvez pas étrange si j'ai été si heureux comme j'ai écrit, car je ne me suis jamais proposé que ma charge; et j'ai reconnu que tout venait de Dieu, auquel je remettais tout, quoique les huguenots m'aient estimé un athéiste : ils sont mes ennemis, il ne les faut pas croire^Encore que j'aie eu des imperfections et des vices, et ne sois pas saint non plus que les autres (ils en ont leur part, quoiqu'ils fassent les mortifiés), si est-ce que j'ai toujours mis mon espérance en Dieu, reconnaissant qu'il fallait que de lui vînt mon heur ou mon malheur, lui attribuant toutes les bonnes fortunes qu'il me donnait à la guerre. Je ne me suis jamais trouvé en faction quelconque que je ne Taie appelé à mon aide, et n'ai passé jour de ma vie sans l'avoir prié et demandé pardon. Et plusieurs fois je puis dire avec la vérité que je me suis trouvé, en voyant les ennemis, en telle peur que je sentais le cœur et les membres s'affaiblir et trembler (ne faisons pas les braves, l'appréhension de la mort vient devant les yeux) ; mais comme j'avais fait mon oraison à Dieu, je sentais mes forces revenir.] Elle était ainsi, l'ayant dès mon entrée aux armes apprise en ces mots : « Mon Dieu qui m'as créé, je te supplie, garde-moi l'entendement, afin qu'aujourd'hui je ne le perde, car tu le m'as donné, et je ne le tiens que de toi. Que si tu as aujourd'hui déterminé ma mort, fais que je meure en réputation d'un homme de bien, laquelle je recherche avec tant de périls.

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Je ne te demande point la vie, car je veux tout ce qu'il te plaît : ta volonté. soit faite, je remets le tout à ta divine bonté. » ^uis ayant dit mes petites prières latines, je promets et atteste, devant Dieu et ]es hommes, que je sentais tout à coup venir une chaleur au cœur et aux membres, de sorte que je ne l'avais pa.s achevée que je ne me sentisse tout autre que quan5 je Tavais commencée : je ne sentais plus de peur, de façon que Fentendement me revenait, et avec une grande promptitude et jugement je connaissais tout ce qu'il me fallait faire, sans l'avoir jamais perdu en combat que je me sois trouvé.)

Combien y en a-t-il de morts qui pourraient, s'ils étaient en vie, témoigner si jamais ils m'ont vu effrayé ni perdre l'entendement à la guerre, soit en assaut, rencontre ou bataille! MM. de Lautrec, de Lescun, de Barbezieux, de Montpezat, de Termes, du Biez, de Strozzi, de Bourdillon,deBrissac, d'Enghien, de Boulières, de Guise, en pourraient bien dire la vérité, car ils m'ont tous commandé, et m'ont vu en mille et mille périls sans peur ni étonnement ; que s'ils pouvaient retourner en vie, ils seraient bons témoins de ce que je dis. Encore ne sont pas morts tous ceux qui m'ont commandé, car, combien que je sois plus vieux capitaine qu'eux, il était raisonnable que je leur obéisse : M. le duc d'Aumale, MM. les maréchaux de Cessé et de Vieilleville sont de ce nombre. Je vous supplie, mes bons seigneurs, si mon livre tombe entre

VOS mains, de faire jugement si ce que je dis est vrai ou faux, car vous en avez vu une partie, et je crois qu'après ma mort vous voudrez voir ce que j'ai écrit. 11 y en a d'autres aussi qui me peuvent démentir, comme le sieur Ludovic de Birague et M. le président de Birague, lequel n'abandonna guère ce brave maréchal de Brissac. Plusieurs autres vivent qui ont été mes compagnons d'armes, et plusieurs aussi qui ont marché sous moi, tous lesquels peuvent être fidèles témoins de ce que j'ai dit, et si, quand il a été question de faire une exécution, l'ai jamais trouvé rien impossible; mais au contraire, ce qu'on tenait impossible, je le trouvais possible, je l'entreprenais et en venais à bout, ayant toujours cette ferme confiance en Dieu qu'il ne m'abandonnerait point, et m'ouvrirait toujours l'esprit pour connaitre ce qui était besoin pour venir au bout de mon entreprise. Je n'en ai trouvé jamais aucune impossible, si ce n'est celle de Thionville : il en faut donner l'honneur à M. de Guise seul; il y eut là plus de l'heur que de la raison, quoique ledit sieur de Guise assurât toujours de l'emporter, comme il fit.

Mes compagnons, combien de choses grandes ferez-vous si vous mettez toute votre confiance en Dieu, et si vous proposez toujours l'honneur devant les yeux, discourant en vous-mêmes que si vos jours doivent finir sur la brèche, vous avez beau demeurer dans le fossé. Un bel morir, dit Tltalien, tutta la vita onora. C'est mourir en bête , de ne

laisser nulle mémoire après soi. Ne tâchez jamais à dérober Thonneur d'autrui, ni à vous proposer l'avarice ou ambition, car vous verrez lors le tout tomber en malheur et infortune; je ne dis pas ceci pour faire le prêcheur, mais pour la vérité. Combien y en a-t-il au monde qui ont eu le bruit d'être fort vaillants, même qui sont en vie, que je ne veux nommer ! néanmoins ils ont été fort malheureux en leurs entreprises : croyez que cela venait de Dieu; et encore qu'ils l'appelassent à leur aide, leur zèle n'était pas bon, voilà pourquoi Dieu leur était contraire. Il faut, si vous voulez qu'il soit à votre secours, que vous dépouilliez toute ambition, avarice et haine, et soyez pleins de la loyauté et fidélité que nous devons à notre prince; et encore que sa querelle ne soit juste, il ne laissera pas pourtant de nous assister, car ce n'est pas à nous de demander à notre roi si sa querelle est bonne ou mauvaise, mais seulement d'obéir. Que si vous n'êtes reconnus des services que vous avez faits, vous ne vous en fâcherez pas, parce que votre intention n'aura pas été de combattre pour ambition ni grandeur, ni pour convoitise des richesses, mais pour la fidélité que Dieu nous a commandé de porter à notre roi. Vous vous réjouirez d'être estimés et aimés de tout le monde, qui est la plus belle richesse et acquisition que tout homme d'honneur doit désirer, car les richesses et grands états périront avec le corps, et la bonne renommée vivra à jamais avec Fâme. A pré-

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