‹ Commentaires (volume 3)Chapitre 70 sur 73 · MONTLUG PERD SON TROISIÈME FILS · texte numérisé non relu

MONTLUG PERD SON TROISIÈME FILS

OÙ je perdis plusieurs de mes parents, M. l'amiral de Villars, qui était lieutenant du roi en Guyenne, fit ce qu'il put à mon avis : aussi n'y avait-il pas beaucoup à faire, car les huguenots étaient écartés comme perdreaux ; mais ayant pris cœur par la longueur de ce siège, ils firent quelques entreprises. Je perdis, pour mon dernier malheur, mon fils Fabien, seigneur de Montesquieu, lequel, voulant forcer une barricade à Nogarol, fut blessé d'une arquebusade de laquelle il mourut. Encore qu'il fût mon fils, je puis dire qu'il était bien né et valeureux. Cela m'accabla d'ennui; mais Dieu me donna le courage de le porter, non pas comme je devais, mais comme je pus.

Cependant que tous les triomphes se faisaient en France pour le départ du nouveau roi de Pologne, je demeurai chez moi accompagné d'ennuis et tristesses, visité de mes amis et de la noblesse. Le roi fit un nouveau remuement fort dommageable à la Guyenne : ceux qui viendront après nous, se feront sages par les fautes d' autrui : c'est qu'il départit le gouvernement en deux, ayant donné ce qui est deçà la Garonne et du côté de Gascogne à M. de La Valette, et ce qui est delà, à M. de Losse. Ce fut une grande erreur au conseil du roi, et à la reine principalement, car encore elle en voulait faire trois parts, pour en donner une à M. de Gramont. C'est un grand cas que tant de sages têtes ne prissent "garde quel mal avait apporté à la Guyenne le pouvoir qui fut donné à M. Damville,

pour le peu d'intelligence qu'il y avait entre nous, comme j'ai écrit en mon livre, et que, puisque les forces de tout le gouvernement général unies avaient assez à faire à rendre le roi obéi, qu'en pouvait-on espérer de les voir séparées et en diverses mains? Cela met de la division et de la jalousie parmi eux, laquelle enfin amène l'inimitié, et tout aux dépens du roi et de son peuple. Les effets s'en suivirent peu après, car M. de Losse entreprit le siège de Glairac, lequel ne m'avait jamais osé fermer la porte, où M. de La Valette aussi fut, mais pour voir seulement ce qui s'y faisait. Enfin il ne s'y fit rien qui vaille la peine de l'écrire, aussi il ne touche à moi. Je le dis seulement pour avertir le roi que, pour être bien servi, il ne doit désunir le gouvernement, mais le laisser tout entier : son royaume est assez grand pour contenter l'ambition de ceux qui demandent des honneurs. Sa Majesté m'excusera, s'il lui plaît; ils doivent attendre à leur rang; il y en aura assez pour tous.

[1574] Quelque temps après nous entendions tant de choses, qu'il me semblait voir les entreprises d'Amboise renouvelées, car on disait merveilles, et des plus grands, que je n'eusse jamais pensé, si ce qu'on disait est vrai, comme je m'en remets. Peu après survint la nouvelle de la maladie du roi, de tant d'emprisonnements qui se faisaient à la cour; ce qui me fit estimer bienheureux d'en être loin, car on se trouve souvent engagé là où on ne pense

Page 1