‹ Commentaires (volume 4)Chapitre 18 sur 21 · DE BLAISE DE MONTLUG · texte numérisé non relu

DE BLAISE DE MONTLUG

Bourbon : cestuj-cy, ayant entendu la résolution de me coupper le bras (car je Favois retenu à mon service), ne cessoit de me remonstrer que je ne Fendurasse pas, me élisant que je n'estois pas à la moitié de mon aage, et que cent fois le jour je souhaiterois ma mort me voyant sans bras. Le matin venu , les sus* dits seigneurs et les deux cliirugiens et médecins arriverait en ma chambre > avec tous leurs appareils, (KNir ineontiiient mettre la main à me coupper le bras, sans me donner loisir de me repentir, ayant reçeu commandemait , de la part de monsieur de Lautrec^ de me dire que je ûe me souciasse de perdre le bras pour sauver la vie, sans désespérer de ma fortuûct; et que > si le Roy ne me vouloit faire du bien , fpie sa femme et luy avoient quarante mil livres de rente pour me recompenser, et ne -me laisser jamais pauvre: seulement, que je prinsse patience^ et qu'à ce covif je fisse paroistre mon courage. Or, comme ils furent prests à me deslier le bras pour le coupper , ce jeune chirurgien ne oessoit de me prescher , estant deniere monlict, le contraire; «t, comme Dieu ayde auxpersonnes, quand il luy plaist, encoi^ que je fusse résolu de Tendurer, il me fit changer inh volonté : qui fut cause que tons les susdits seigneurs et chirurgiens s'en retournèrent faire le rapport à monsieur de Lau*trec; lequel leur dit, comme eux mesmes m'ont as* seoré plusieurs fois, ces mots : « Aussi bien merepen- « tois-je de le luy faire coupper ; car, s'il fust mort, « j'eusse eu à tout jamais cela sur le cœur, et vivant sans « bras, j'eusse eu regret de le voir en la sorte , et qu'il « falloit laisser faire à Dieu sa volonté. » Et soudain «nvoya les susdits chii^urgiens examiner le mien, pour

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sçayoirs*il.estoit suffisant; car, autrement Fan d'eux jdeyoit demeurer près de moy . Toutesfois ils le trouve* rent capable , et rinstruii>ent encores mieux sur les accidens qui me pouy oient survenir. Le lendemain, qui fut le quatriesme de. ma ble^ssure, momsieur de Lautrec me, fit porter après luy à Termes de Bresse, et me laissa dans son logis entre les maiqs de son hoste, qui estoit gentil-hommé ; et, pour asseurance. de ma personne , emmena deux des plus grands de la yille pour hostage, mesmement un frere.de Thoste, les asseurant, si j'avoiç desplaisir, de les faire pendre. Jedemeuray en ce lieu deux mois et demy , où .je couchay sur les reins : tellement que tout le grand os qui est le long de Feschine, me perça la peau, qui est la plus grand douleur que je pense, que Ton puisse souffrir en ce monde.

Et, encores que j'aye mis par escrit, au discours que jay fait de ma vie, que fay esté des. plus heureux et fortunez hommes qui long temps ayent. porté les armes, pour avoir tousjours vaincu là part oùj'ay commande,, si n'ay'^je pas esté exempt de grandes blessures et de grandes maladies; car j'en^ ay autant eu qu'homme du monde ^çauroit avoir sans mourir, m*ayantDieu tousjours.voulu donner une bride, pour me faire cognoistre que le bien et le mal dépend de luy, quand il luy plaint : mais encores, ce nonobstant^ ce meschant naturel,. aspre, fascheux et colère, qui sent un peu, et par trop, le terroir de Gascogne, m'a tousjours fait faire quelque trait des miens, dont je ne suis pas à me repentir. Or, après qu il se fust fait un petit de pourris au bras, on commença à nue lever, ayant un cuissinet sous le bras, en le liant avec le çgrps tout

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ensemble. Ainsi je demeuray quelques jours, jusques à ce <]ue, monté sur un. petit mulet que j*avois, je me fis mener, devant Naples, oà.nostre camp estoit desja assis y ayant envoyé un gentil-homme des miens à pied à nostre Dame de Lorette, pour accomplir mon vœu^ puisque je. n'y pouvois aller. Le mal que j'enduray ne fiit pasi si insupportable ni si grand comme le regret qpe j'eus de ne m'estre trouvé à la prise de Melphe et autres places , et à la defiaicte du prince d'Orange (0, lequel, après la mort de monsieur de Bourbon (qui> fat tué au sac de Rome), commandoit l'armée, impe* rialle. (Si ce vaillant prince, duquel la mémoire est déplorable, pour le traict qu'il fit, ne fust mort lors de sa victoire , je croy qu'il nbus eust renvoyé, les papes en Avignon encor un coup.) *

Or. monsieur de Lautrec me fit tresboane chère, et tous les gn||a(|s de l'armée, mesmement le conte Petro de Navarre , lequel .me fit donner une confiscation va-i lant douze cens ducats de rente* .nommée la tour de la Nunçiade, près la. tour du Grec, un des plus beauK chasteaux qui soit en la terre de Labour, et la première

(0 Philibert de Chàlons , prince d^Oronge et de Melfe, duc de Gratina , etc. , né en i5oa , quitta le service de François t en iSao , piqué de ce qu^à Fontainebleau le marécbal de logis de la Cour Favoit dé-^ ^8^9 P^ ordre du,Roi , pour faire pkce à un ambassadeur de Pologne*. II fît ses premières armes à la reprise de Tournai sur les Français, ei| i5ar,^k commanda toute Finfanterie espagnole au siège de Fontarahie^ en iSaa. Ayant été &it prisonnier par André Doria , en i5a4 1 il fiit envoyé par le Roi à la ^roasetoBCtdeBoBrges , o£i il resta jusqu^au traité de Madrid. H étoit lieutenant-général de Farmée du duc de Bourbon en i5a6^ et. se trouva avec lui à Fassaut de Home en i537 f il loi succéda dans le commandement -de Farmée impériale. Il fut tué tu ^53a , prés de Pistoye , en Toscane, on il commandoit les ttoi^s àe l^Ëmpereur. Il n^avpit que vingt-sept ans et demL

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baronnie de Naples, qui estoit à an riche Espagnol nommé Ferdino. Je pensois loi's estre le plus grand seigneur de là trouppe , et à la fia je me trouvay le plus coquin y comme vous vetrez par le* discours de ïQon voyage. Je <leduirois bien maintenant comme le royaume de Naples s^'est perdu , lequel estoit presque conquis : plusieurs en ont escrit ; mais c'est grand dommage qu'ils ne veulent dire la vérité ^ et qu'ils ne mettent en arrière toute la crainte qu'ils ont; car les roys et les princes y pourr oient prendre exemple, qui les feroit plus sages , pdur ne se laisser pas pipper et décevoir, comme ils sont bien souvent: mais personne ne veut que nos roys soient si savans, car ils ne feroient pas si bien leur proffit comme ils font auprès d^eux. Je laii^ray donc cela en arrière, pour n'avoir commencé à escrire sur la faute des autres, joinct aussi que je x^en ay point de commandement ^ mais seuleli^k m'attendray à escrire mes fortunes, pour servir d'exemple à ceux qui viiemiront après moy, afin que les petits Montlucs que mes enfans m'ont laissé se puissent mirer en la vie de leur ayeul.

Il ne se présenta pas grande occasion depuis que je fus arrivé au camp, car on ne s'attendoit qu'au siège de la ville de Naples, qu'on vouloit avoir par famine, comme nous l'eussions eue bientost,^ sans la révolte d'André d'Oria {^), qui manda au comte Philippin,

(>) André Doria , de l'Oltiâtre vamaon des Doria de G^es, un des |ilu8 grandfi capitaines > et le plus grand homme de mer de son temps; «eryit d^abord dans les troupes d'Innocent VIII, et dans Ofelks des rois de Naples et des ducs d'Urbin. Depuis il eut le commandement des galères de Gènes, et passa au sénrice de François I, qui le fit amiral des mers du Levant et gén4ral.de ses galères j mai» ayant eo

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«on oepveu , qu'il ramenast ses galères à Gènes , avec lesquelles il tenoit la ville de Naples bouclée par là mer, tellement cpi'il n'y eust sceu entrer un chat ; ce qu'il fit, et incontinent j entra force vivres du costé de la mer, pendant que nos galleres tardèrent à venir. Dieu pardoint à ^i en fust cause ^ car sans cela là ville estoît à nous, et par conséquent tout le royaume^. Ce Philippin , lieutenant d'André d'Oria , gaigna, prefe Cape Dorsa, une belle bataille navale contre Ugo Moncado (0 et le marquis de Guast (s), lesquels vou* loient secourir Naples; mais de ceste victoire vint nos« tre ruine. Philippin ayant envoyé )es prisonniers à Gènes à sou oncle, et le Roy les voulant avoir, le sieur André d'Oria ne les voulut rendre, se plaignant qu'il avoit délivré le prince d'Orange au Roy sans récompense : le marquis de Guast, homme fin et rusé s'il en fut jamais, et qui a esté grand guerrier, sceut si bien esbranler l'esprit mal-content d'André d'Oria ,

^Iqaes sujets de mécontentement, il qaitta le parti de b France ei embrafâa celui de Charles-Quint. Il s^empara ûe plusieurs galères françaises, fit révolter Gènes,- €t en chassa la garnison des Français. Il porta ensuite la terreur dans les mers deOrèce, où il prit sur les Turcs plu« siears places, et gagna contre eux une grande bataille navale. Charles-^ Quint à son retour le fit prince de Melfe et chevalier de la Toison d'or, n refusa la souveraineté de son pays, aimant mieux en être le libérateur et le protecteur, que le souverain j mourut en i56o, comblé da gloire et d'années , à Page de quatre-vingt-quatorze ans.

(0 Hugues de Moncade j il fut tué à cette bataille. U étoit vice-roi da Kaples, chevaUer de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem, et prieur de Messine.

(«) Alfonse d'Avalos, né en i5oa, devint marquis du Guast et de Pescaire par la mort du marquis de Pesçaire son cousin général de3 armées de TEmpereur et gouverneur de la viUe et duché de Milan. H mourut (en i546)y dit«-on, de chagrin d'avoir perdu les bonnes grâces de FEmpereur.

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qu en fin il tourna sa robbç, et se rendit à FEmpereur avec douze galleres. Le Roy nostre maistre estoit bien adverty, de ses pratiques ; mais il avoit le cœur si gros, et se sentoit si offensé d'Andi^é d'Oria, qu'il ne le vcmloit rechercher : dont il se repentit tout à loisir; car de^ puis il fut cause de beaucoup de pertes qui advipdrent au Roy, et mesmes de la perte du royaume de Naples, dç Gènes y et autres malheurs : il sembloit que la mer redoutast cet homme; voyla pourquoy il ne falloit pas y sans grande occasion , l'irriter ou mescohtenter : le Roy peut estre en avoit quelque autre occasion. . Nos galleres arrivèrent à la fin, et apportèrent le prince de Navarre (0, frère du roy Henry, avec quelques gentils-hommes de sa suitte seulement, lequel ne vesquit que trois semaines après, car il aiTiva au commencement de nos maladies. A son arrivée et des* cente , monsieur de Lautrec lui envoya Michel Anthoine, marquis de Salusses, pour luy tenir escorte, car il faisoit sa descente à demy mil de Naples , un peu au dessous de la Magdeleine^ et emmena une grande partie de la gendarmerie avec les bandes Noires italiennes, que le comte Hugues de Gènes commandoit depuis la mort du seigneur Horace Bàilhon, qui estoient les compagnies du seigneur Jean de Medicis, pere du duc de Florence qui est à présent, lequel avoit esté blessé en une jambe d'une arquebusade, devant Pavie, estant au service du Roy, et de là apporté à Plaisance : auquel lieu la jambe luy fut couppée, de quoy bientost après il mourut. Depuis, ledict seigneur Horace recueillit toutes ses (Compagnies.

(0 Charles d'Albrel;> frère de Henri d'Albret : il partit de Bten au mois d'août.

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Il sembloit que Dieu vouloit quelque mal en ce temps^ à nostre Koy, lorsqu'il estoit devant Pavie; car, en premier lieu, on luy conseilla d'en renvoyer les Grisons; secondement,' d'envoyer monsieur d'Albanie à Rome avec partie de Tarmée : et, pour achever le malheur, Dieu envoya la blesseure au seigneur Jean (0^ lequel, à la vérité; entehdoit plus à faire la guerre que tous ceux qui estoient auprès du Roy, ayant sous sa charge tr^is mil hommes de pied, les meilleurs qui furent jamais en Italie, avec trois cornettes de gens de cheval; et croy fermement, comme aussi font bien d'autres que moy, que, s'il se fust trouvé sain à la bataille, les choses ne fussent pas allées si mal comme elles allèrent. Depuis ,* le sieur Horace creut le nom-* bre de mil hommes , qui furent quatre mil , lesquels pour le dueil du seigneur Jean portoient les enseignes noires, et eux-mesme» alloient vestus de noir : aussi on les appelloit les Bandes Noires ; et après se joigni-' rent avec monsieur le marquis de Salusêes, qui tem*' porisa environ deux ans en Italie, et vers Florence^ et après se vint joindre à nostre armée à Troye (^} , ou.

(0 Jean de Médicis, surnommé Flnvîncible, ëtoit fils de Jean, ou antrement dit Jourdain de Médicis. H fit ^s premières armes sous Laurent de Médicis; il servit ensuite le pape Léon X, qui s'étoit ligué avec l'Empereur pour rétablir François Sforce dans le duché de Milan* Après la mort de Léon X, il s'attacha à la France, puis à Sforce, qu'U quitta pour s'attacher de nouveau à la France. Mort en i6a6, des suites d'une blessure qu^il avoit reçue à Gk>vemolo, dans leMantouan. Ses soldats, pour témoigner combien ils le regrettoient, prirent des habits noirs après sa mort : de là, dit-on, les bandes noires. U eut pour fils Cosmel, sumonuné le Grand, qui à l'âge de dix-huit aus fut élu duc de Florence. — C') Troje : probablemeui Troja, petite ville au pied de rApennio.

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bien à Nocera ; je ne sçaurois dire auquel lieu des deux y ppurce que j estois demeuré blessé à Termes de Brosse.

Mais pour retourner à la descente de monsieur le prince de Navarre , parce qu'il se fit là une petite faction où j'euz ma part^ je la vous veux conter. Il fut commandé au capitaine Axtigueloube, qui estoit colonel de cinq enseignes gascones lesquelles souloient (0 estre sous monsieur de Lupé W^ et de cinq autres que commandoit le baron de Bearn ; le tout sous le comte Pedro de Navarre : il fut commandé aussi au captau de Buch {^\ fils aisné de la maison de Candalle, de s'y ti^uver : je fus aussi du nombre, tout malotru que j'estois. Comme nous fumes bas à la marine, mon« sieur le marquis laissa tous nos picquiers derrier un grand rempart que le comte Pedro de Navarre avoit fait faire, qui duroit à main droite ou à main gauche pi*es de demy mil : tout joignant, il y avoit un grand portail de pierre par lequel dix ou douze hommes eussent peu passer de front, et croy qu'autresfois il y avoit eu une poite, car Tare y estoit et les marques. Ce rempart se joignoit avec le portail à main gauche et à main droite» Nostre bataillon estoit à cent pas du portail, et celuy des Bandes Noires estoit à trois cens pas plus en arrière que le nostre, et la meilleure partie des gens à cheval encores plus en aniere. Monsieur le marquis, monsieur le captau, le comte Hugue, le capitaine Artigueloube, et presque tous les capitaines, tant italiens

\>).Avoieiit coutume. •— (*) De Gaste, seigneur de Lapé en Forez. — (3) Charles de Foix^ comte de CandiLe, captai ou capitaine de Buch, petite yille au bord de la mer, dans le pa/s dt Medoc , appelée TcsU àê Buch,

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que gascons, allèrent avec eux, pour favoriser et veoir la descente du prince. Ledit seigneur captau avoit six enseignes, trois piednxontoises et trois gasconnes, lïi firent leur demeure si longue à la descente, qu'ils demeurèrent plus de deux ou trois grosv^es heures; car ils firent disner ledict seigneur prince avant qu^l des« cendit de la gallere^ Quelquefois uil peu de séjour ap« porte un grand malheur : il eusfe plùis vallu que luy et (ou$ les siens eussent fait un bon jeusne; mais la va-^ nité du monde est si grande, qu'il semble que c^'est se rabaisser, si on ne marche tousjburs avec toutes les pièces qui appartiennent à la principauté , et cependant on fait force pas de clerc. Il vaut mieux marcher en simple gentilhomme, et non pas faire lé piince, et faire bien, que non pas se tenir sur le haut béut> et estre cause de quelque desordre et malheur.

Cependant le capitaine Artigueloube m'avoit mis avec soixante ou quati^e-vingts arquebusiers sur uil carrefour, bien près de la Magdaleine, qui est une grand'eglise à cent ou deux cens pas de la porte de Naples. Et à un autre carrefour à main gauche âë moy , où il y avoit un petit oratoire, furent mis trois ou (juatre cens arquebusiers des Bandes Noires,' et une enseigne de picquiei^. En ce mesme lieu aussi , et un peu à costé, fut mise la trouppe dùdit seigneur de Candalle , qui estoit de deux ou trois cens arquebusiers, vis à vis de moy, environ à deux cens pas. Estant ainsi a mon carrefour, je vis sortir de Naples gens de pied et de cheval, qui venoient gaigner la Magdaleine îà teste baissée. Je montay Iws sur un petit, muUet que j'avois , et m'en allay droict à la descente «des galleresi Tous, les seigneurs et gentilshommes estaient encor de-

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dans, s'amusans à faire des accoUades. Je leur fis crier par quelques petits barquerots qui alloient et venoient, que les enuemis sortoient de la ville à troùppes, pour les venir embrasser, et gaigner le derrier de la Magdaleine, et qu'ils pensassent au combat, s^ils vouloient. Il y en eut bien d'esbahis ; car tous ceux qui font bonne mine n'ont pas tousjours envie d'en manger. Incontinent je m'en retournay.à ma trouppe, et m'en allay, avec deux arquebusiers, au long d'une hayè qui bordoif un grand chemin , jusques auprès de la Magda*" leine : de là, j'apj^erceus que les ennemis sortoient à pied , tenant la bride en une main, et la lance en lautre, se baissans tant qu'ils pouvoient pour n'estré descouverts, comme faisoient aussi les gens de pied, qui xnarchoîent en tapinois derrier les murailles qui sont derrier l'église. Je donnay soudain mon nmllet à un soldat, afin qu'il courut advertir monsieur de Gandalle pt le capitaine Artigueloube, lesquels il rencontra desja en terre. Sur mon advertissement, ils avoient fait mettre une gàllere au large , laquelle descouvroit tout ce que je leur avois mandé; ce qu'ils ne pouvoient faire estant au port. Geste gallere commença à tirer force vQlées de ' canons, l'une desquelles tua deux hommes de ma trouppe tout auprès . de moy, de sorte que les cervelles' de l'un me saut^^nt au visage; il y avoit bien, là du danger, car toutes les balles venoient où j^estoisy t;ant de ceste gdlere que des autres, lesquelles firent le ïnesme : de façon cjue , voyant que les coups renfoi'çpyent tousjours, car ceux des gaHeres peusoyent que je fusse des ennemis, je fus. contraint de me jetter.dans les fossesS.

Cependant, on moata proinptement à cheval mon*

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sieur le prince , et 'au galop le firent sauver droit au camp, et tous ses gentilshommes aussi courant à pied après luy. Ils n'eurent pas grand loysir de s'arrester avec nous, car je croy qu'ils ne vouloiept pas si to^t moarir^.puisqu ils ne faisoient qu'arriver. Leur haste fut si grande , qu'ils n'eurent pas loysir de mettre à terre le lict ny le bagage dudit sieur prince ; et si y en eut qui demeurèrent daiis les galletes. Le seigneur de Gandalle et le comte Hugues ne firent pas ainsi^ car ils s'arresterent au carrefour ou estoyent leur gens : Le capitaine Ârtigueloube s*en alla au bataillon , der-^ rier le rampart. La feste commença à moy. Je ne sçay si c'est ou bon-heur ou malheur , tant y a que tous jbursr je me trouvois od les coups se donnoient, et là où* otv commençoit. Or une trouppe d'arquebusiers vint droit à moy, courant; et, pource que f avois mis derriér une levée du fossé qui regardoit tout au long^du grand cheloin venant de la Magdaleine, une partie de mes ar* quebusiers , et l'autre dans les fossez à main droite et à main gauche en file , plus pour la crainte de nostre artillerie qui tiroit des galleres, que non pas des en-i* * nemis, ils s'approchèrent de nous à moins de vingt pas; lors nous tirasmes tous à un coup, qui fut cause 9^e cinq ou six hommes tombèrent morts par ten^e.' Mes arquebusiers ne pouvoyent faillir de tirer, car' tout le chemin estoit plein. Ilsprindrent la fuitte, et les menasmes jusques tout joignant la Magdaleine: alors ils se renforcèrent, et se mirent hors du chemin à main droite d'eux , et du cosiè où estoit monsieur ^e Laval de Dauphiné, avecques* sa compagnie d'hommes d'armes, nepveu de monsieur de Bayard, ^t père de madame de Gordes, qui est à présent fort

vaills^nt gentil -hamme. Monsieur de^^CaoctalIe, qm avoit veu ma cargue CO, et voyoit que tout se d^scou* vroit^ et queFennemy^ à pied et à cheval, entroît dans un grand pré où estoit monsieur de Laval^ craignant qu'ils m'en fissent encpres un autre ^ m'envoya cinquante arquebusiers de renfort; et tout à un coup uo bataillon d'AUemans se présenta à cent ou six vingts pas de moy, à main droicte. Cependant Tarquebuserie espagnole tiroit de furie sur ceste gendarmerie , la< quelle se retiroit au grand pas droit au carrefour de ij^onsieur de Candalle^là oh il fut fait une grande faute» le la vous veux escri(*e, afin que ceux qui la liront en puissent tirer profit, car peut est;re les haz^ds de la guerre les jetteront en mesme estât.

Le comte Hugues et monsieur de Candalle avoyent mis sur le gi*and chemii^ des picquiçrs, sans laisser place pour retirer la cavallerie ; il falloit que monsieur de Laval, en despit qu'il en eust, passa par là; caV entre nionsieur de Candalle .et moy, il y avoit un grand fossé, où les gens de cheval n'eussent sceu passer. Que s'ils eussent laissé le chemin libre, et qu'ils se fussent mis en bataille derrier le fossé, ils eussent arrçsté sur cul la furie des entremis ; et ainsi monsieur de Laval se fust sauvé aisément au long du chemin, et eust faict une honorable retraite. Comme les ennemis virent que monsieur de Laval estoit contrainct de prendre le trot, ils le chargèrent par gens de pied et gens de cheval, de queue et de teste ; et comme ledit sieitf de Laval se fut jette dans le grand chemin pour passer outre, il repcontra ces picquiei*s au. milieu dl-

(>) Ce mot Tient de Faiieien vërlbe Carger. Cargue signifie IViclioii '- ^e chargée renneni. (fiicL ^timolàg* d§ M^i^g^,)

BE BLÀISE »E MOHTLUC. [l5a8} Î^T

ceiuy, et, outre son grë, fat contrainct de passer ou« tre, et, en passant , porta par terre tout ce qui se trouva devant eux; car nos picquiers ne pouvoyent faire largue. Cela mit tout en désordre : je cuyday ei^rager, voyant une telle incongruité. Il n'en faut donner le tort à monsieur de Candalle, pource qu'il es* toit jeune j et ne s'estoit jamais trouvé en telle feste, mais au comte Hugues, qui estoit desja vieux soldat* Je ne v^ux pas dire qu'il ne fit bien vaillamment; mais ce n'est pas tqut d'estre vaillant et hardy, il faut estre sage; il faut prévoir tout ce qui peut survenir , vea qu'aux armesr les fjiutes sont irréparables : une bien légère traine souvent npres soy une grande perte ^ comme il fit à luy-mesme, qui n'avoit songé à tout ; car le comte Hugues fut pris prisonnier^ et monsieur de Candalle aussi, esit^nt blessé d'une harquebusade en lin bras. Trois jours sipres, les ennemis le renvoierent à monsieur de Lautrec^ duquel il estcât lurent, voyant qu'il s'en alloit mourir, comme de fait il trespassa le lendemain, et fi^t ensevely à Bresse.

C'estoît un brave et honneste seigneur, s'il en sortit, jamais de la maison de Foix, s'il eust continué comme il avoit commencé. Je ne cogneus jamais homme si spigneuiç et désireux d'apprendre le iaict de la guerre des vieux capitaines, que celuy-là. Pour cest efiect, il se rendoit plus subject du ccnnte Pedro de Navarre que le moindre de ses serviteurs. Il desiroit entendre la raison de toutes choses, et s'informQÎt de tout, sans s'amuser à ce qu^ la jeunesse désire et ayme. On le trouToit plustost au quartier du comte Pedro de Navarre, qu^à celui de monsieur de Lautrec; aussi le, comte disoit tousjours qu'il se nourrissoit là un grand

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Cf^pitaine-, et, à la vérité, quand on le porta, ledit x^pmte le bàisa la larme à Foeil. Ce fut ane grande perte. Tout ce qui se trouva là fut tnort ou pris, si ce n'est quelques-uns qui se sauvèrent par les fossez , sautant de fossé en fossé, encore fut-ce peu de chose. Les ennemis suivirent de ce costé4à tresbien leur victoire.

De ma part, je m'-acheminay au long d'une haye, faisant tpusjours teste aux Allemans le moins mal -que je pouvois : la bonne fortune voulut pour moy et pour ma trouppe qu'ils me suivirent assez froidement. A Tarrivée au portail dont je vous ay parlé, je trouvay une grande trouppe de gens de cheval des ennemis, que le seigneur dom Ferrando de Gonsague conduisoit (0 , car c'eStoit luy qui fit la cargue; de sorte que pour regaigner le portail, il me fallut combattre, résolu de passer ou mourir. Je fis faire à mes soldats une salve d'arquebusades^ car de moy je n'avois que la parole; sur ceste salve ils me firent place. Ainsi, ayant passé le portail, je tournay teste aur ennemis, et fis faire ferme à mes gens. Et en mesme instant arriva leur arqudlmzerie, laquelle chargea tout à un coup sur nous, ensemble toutes les trouppes, tant de pied que de chevaL Voyant ce choc venu sur moi, je gaignay le derrier de la tranchée avec mes arquebu-

(0 Ferdinand de Gonzague, frère puîné de Frédéric, duc de Wbmtoue, comte de GuasuUa, vice-roi de Sicile et gouyernmir du Milanais» après la mort du marquis du Gnast : ce dernier gouvernement lui fol 4t«.en 1554,' mort à Bruxelles le i5 novembre 1^57, à l'âge de cin- <iuante-nn ans. Ce fut, dit de Thou, un homme d'un grand courage, mais d'un esprit opiniâtre, et qii sur la fin de «es JQurs.ftit accusé d!wie avarice et d'une cupidité insatiables. Il joignoit à ce défaut une ame féroce et sanguinaire; ce qui est prouvé par plusieurs traits de cruauté que Julien Gosselin, auuur de sa yie, n'a pu excuser.

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ziers seulement qui s*estoient sauvez. Monsieur le mar-^ quis se trouva en tel estât, quil tendit le tout pour perdu. Je combattis le portail une grand demy heure du derriér de la tranchée; car le portail demeura libre, tant de leur costé que du nostre. Ils n*osoîent passer, ny nous aussi en approcher, ny enfoncer. Si ja* mais soldats firent acte de vaiUans hommes^ ceux-là le firent. Tout ce que f avois ne pouvoit estre plus haut décent cinquante hommes. Monsieur le marquis. viiit au capitaine Artigaeloube pour le faire lever, d'autant quç tous estoient le genouil à terre, parce qii'estans debout, Tarquebuzeriè espagnole les'pouvoit voir,. et luy cria : « Capitaine Artigueloube, je vous prie, levez « vous, et donnez , car il faut passer le portail. » Mâi& il luy respondit qu'il ne se^ pouvoit présenter au portail sans perdre le meilleur de nos gens, comme il estoit vray; car toute Farquebuzeiie espagnole estoit arrivée. J'estpis contre le portail , et ôyois tous ces propos. $fon§ieur le marquis, ne se contentant de ceste résponse, courut aux Bandes Noires, leur commandant marcher vers le poitail; ce qu'elles firent. Je cognus à leur desmarche le coinmandentent qu'elles avoyênt receu : ce qui fut cause que j'avançay le pas, et crie au capitaine Artigueloube : « Mon compagnon, vous tt recevejs.icy une escome pour jamais,- car voyla les «:B^ndes Noires, sur mia vie, qui viennent au portail «pour emporter rhoqneur. » Il se leva lôrs, car il u'avoit pas.faute de ccêur, donnant là teste baissée au portail. Le voyant venir, je me jette soudain sur le portail, passant avec toustnes gens^ qui me suyvirént,' marchant. droict aux ennemis, qui n'estoient edoignez de nous plus de cent pas. Nous • fosines suyvis des^

3$0 [l528} COMHElfTAl&E»

trouppes que le seigneur marquis envoyoit; maid comme la moitié estoit passée, monsieur le marquis fit crier de main en main qu ou fit alte sans s'avancer plus avant. Les ennemis , voyant nos^e resolution , et la cavallerie qui venoît à nostre queue, princfa'eat party de se retirer. Je m'estoîs avsmc^, nous saluans à cinquante pas avec bonnes an|uebuzaâes,. et avions envie de nous mesler, lorsque monsieur le marquis vint y luy second , à cheval pour m'arrester. Je croy qu'il fit mal ;. car, si tout fust passé, nous les eussions menez battans jusques aux portes de Naples., Il y eut là^.d'un costé et d'autre, plusieurs portez par terre,, qui u'en releverooit jamais ; et m'estonne que ]p n'y demieuray ; mais, mon heure n'estoâ; pa& venuëw

Ce qui occasionna monsieur le marquis de- feke sa Fetraitte^ fut pour la crainte qu'il avoit de tratcr ntt second coup fortune. It se contenta de la> perte qu'il avokfaide, sans vouloir. plus bazarder. Ainsi bien las et harassez ^ noius retournasmes repasser par ce- portail,, qui avoit esté tant combattu , oil mâkinÊs boîis bommei detneurerent. Gduy qui estoit avee monsieur le marquis, quand il me vint faire retirer { il ne mê souvient de son nom) luy dit^ car je l'entendis : « Monsieur, je « cognois maintenant que le proverbede nos anciens « est véritable, qui dit qu'a» homme en vaut cent, « et cent n'en voilent pas un. Je le dis pour ce capim laine qui a le bras en escharpe, quiest appuyé contre * ceterti-e* (Aussi je n'en pouvois plus) car it fauteon- « fesser qu'il est seul cause denoslre salut » J'entendis, tcwt^ois je ne feîsois semblant de l'ouyr, que le marquis respondit : « Celuy là fera tousjours bien « par tout où il se trouvera. » Encores que cecy soit

DE BI^AISB DE MOlfTUTC. [iSsS] 38 î

à mon honneur et à ma louange , .puis quHl est verita^ ble y je Tay voulu mettre par escrit, sans pourtant estre tij glorieux ny vantard \ j'ay acquis assez de gloire sans cela. Cecy peut estre donnera envie aux capitaines qui liront ma vie, quand ils se trouveront en quelque grand besoin ^ en faire le semblable. Il faut que je die que lors j'estimay plus la loiiange que me donna ce gentil-faomme et mondit sieur le marquis , que s'il m*eiit donné la meilleure terre des siennes ^ encore que pour lors |e fusse bien pauvre. Geste gloire me fit enfl^ le cœur, et encores plus, quand on me ditqu*en souppamt on €n avoit entretenu monsieur de Lautrec et monsieur le prince (0« Ces petites pointes d'honneur servent beaucoup à la guerre ^ et font que quand on s'y retrouve on ne craint rien : il est vray qu'on se trompe souvent; car on n'en rapporte que des coups i il n'y a ordre , il «n faut prendre et donner.

Capitaines , et vous seigneurs , qui «menez les hommes à la œoft, car la^erre n'est autre chose , quand vous vennec faire quelque brave acte à un dès vostres, loiiez* le en public^ contez-le aux autres^ qui ne s'y sont pal trouvez. S'il a le cceur en bon lieu, il estime plus cela que tout le bien du monde, et à la première rencon-* treil taschera encore de mieux foire. Que si vous faictes oemme plusieurs font, qui ne daignent pas faire cas du plus beau fait d'armes qui soit, et qui passent tout par mesprisy vous trouverez qu'il £aiudra que vous les recompensiez par effets , puis que vous ne le voulez faire de parole. J'ay tousjours traictë ainsi les capi^ taines qui ont esté sous moy , voire les plus simples soldats : aussi je les eusse fait donner de teste contre

CO Lt prÎAce de Nayarre.

382 [iS^S] COMMSUTAII^S^

une muraille^ et les eusse arrestez au plus dangeréuil lieu qui se fustsçeu présenter, comme je fis là.

. Voylà le premier maHiem' et la première disgrâce qui nous estoit encores advenue en tout ce voyage. Il sembla à tout le monde que le seigneur prince de Na-<varré nous avoit apporté tout mal-heûr et mal'encon-? tre. Pleust à Dieu qu'il fust demeuré en Gascoighe ! car aussi vint-il finir ses jours bien loiiig, sans avoir riipn fait que voir Naples. Il mourut trois semfaines après son arrivée ou environ, et fut cause de la mort de ce brave jeune seigneur (0 (que je regreteray tousjours),, qui avoit cest honneur d'estre son parent. Mais encore ce ne fut pas tout : car, comme on sçeut qu%n tel prince arrivoit, tout le monde entra en opinion qu'il amenoit quelque beau secours et -renfort, voire mçsme de Targent pour payer Tarmée : mais rien de tout cela; car ny luy, ny les galères ne nous amenèrent un seul homme de renfoii;, et rien que 'sa maison et quelques gentils-hommes volontaires. Cela osta fort le cœur à toute nostre armée, grandement affligée. L'çnnemy, qui le sçeut, redoubla son courage, et cogneut par là que les eauës françoises estoient ba^s, puis quun tel prince venoit en équipage, comme si c'estoit seulement pour venir voir le monde4 II ne s'en faljoit prendre à luy, mais à ceux qui IVnvoy oient.

C'est une grande faute aux roys et aux princes qui eptreprennent de grandes choses, de tenir si peu de conte, de ceux qu'ils sçavent engagez en entreprise de conséquence, comme estoit celle dudit sieur de Lau* trec; car la prise de Naples asseuroit fort ïestaA de la France , laquelle eust eu pour longues années

{}) Le seiimeur de Caudale. . • ^

DE BLÀISE DE HONTLUC. [l528] 383

les coudées franches. Nous l'eussions longuement Biâputéy si une fois il eust esté à nous ; car nos pertes précédentes nous eussent fait sages. Une autre faute fit nostre Roy, de n'envoyer quelque belle trouppe dé noblesse et de gens de pied avec ledit sieur prince; car cela ^ comme fay dit, fit croire à nos gens, ou qu'il ne faisoit pas grand estât de nous, ou qu'il estoit empesché ailleurs. Ce n'estoit pas la faute dudit seigneur de Lautrec, qui ùe cessoit de faire depescbe sur depescbe, pour advertir le Roy de tout. Mais je retourne à moy ; car, comme j'ay tous-jours protesté^ je ne veux faire l'historien : j'y serois bien empesché, et ne sçaurois par quel I)out m'y prendre.

Or voyla là dernière faction oîi je me trouvay , et , encores que je ne fusse pas le chef qui la commahdoit, si avois-jè charge d'une bonne trouppe et bonne part au combat qui fut rendu , lequel fut très-beau , et non pour tous. Je l'ay escrit pour m'acquitter de ce que j'ay promis, qui est de déduire ce qui s'est faict 'là oh j'ay commandé , passant le reste bien légèrement, comme je fais le surplus de ce màl-heureux siège , lequel en fin nous fusmes contraints de lever, monsieur de Lautrec estant mort, au grand mal- heur de toute la France , laquelle n'a jamais eu capitaine doiié de meilleures parties qiie celny-là ; mais il estoit mal-heureux, et mal secouru du Roy, après qu'on l'avoit engagé; comme on fit à Milan, et puis à Naples. De ma part avec ce qui se sauva , qui fut presque rien , je m'en revins à pied la pluspart du chemin, portant mon bras en escharpe, ayant plus de trente aulnes de taffetas sur moy, pour ce qu'on mé lioit le bras avec le corps, un cuissen ^tre deux, souhaittant la mort mille fois plus

384 [i528] coMïcEimiiiES

que la vie; car favois perdu tous mes seigneurs et amis qui me cognoissoient^ y estans tous morts , sauf monsieur <le Monpezat, père de œstuy-cy, et le pauvre dom Pedro, nostre colonel, pris et mené prisonnier dans la Roque de Naples, où on le fit mourir, ayant l'Empereur mandé qu on luy fit coupper la leste ^ pour la recompense de .ce qu il s'estoit révolté contre luy. Cestoit un homme de grand esprit , au^ quel monsieur <le Làutrec, qui ne croy oit guère per<sonne, avoit gi^ande créance : sicroy-je, et ne suis pas tout seul, qu'il le conseilla mal en ceste gueiTe; mais quoy , nous ne jugeons que par les événements. En ce bel equ^age famvay à nostre maison!, oii le trouvay mon père assez en nécessité pour n'avoir pas grands moyens de m'ayder, d'autant que son peré

, avoit v>endu des quatre parts les trois des biens delà maison , et le laissa encores chargé de cinq enfans d'un second mariage ; et nous qui estions dix de nostre père. Chacun peut penser comme il a fallu que nous, qui sommes sortis de la maison de Montluc, ayons suivy la fortune du monde en toute nécessité; Nostre maison n'estoit pas si petite , qu'elle ne fust

^ de près de cinq mil livres de rente , avant qu'elle fust vendue.

[i529-i532] Pour m'accommoder de tous poincts, je demeuray trois ans sans pouvoir guérir de mon bras en aucune manière; et après estre guery, il fallut faire tout ainsi que le premier jour que je sortis hors de page, et, comme personne incognue, chercher ma fortune aux grands périls de ma vie, endurant beau-' coup de nécessitez. Je loue Dieu du tout : car, quelque traverse que j'aye eu , il m'a tousjours ay dé.

DE BLÀISfi DE MONTLTJC. [l533] 385

[i533] Au premier remuement de guerre, le roy François dressa les légionnaires ; qui fut une trèsbelle invention, si elle eust esté bien suivye (pour quelque temps nos ordonnances et nosloiz sont gardées, mais après tout s'abastardit); car c*èst le vray moyen d'avoir tousjours une bonne armée sur pied,' comme faisoient les Romains , et de tenir son peuple agawi'y , combien que je ne sçay si cela est bon ou mauvais. La dispute n'en est pas petite : si aymerois-je mieux me fier aux miens qu'aux estrangers.

[i534-i535] Le Roy en donna mil au senescbal de Thottlouse, seigneur de Faudouas (0, lequel me fit 5on lieutenant : et encores que ce fust de la légion de Languedoc, et qu'il en fut colonel, je luy dressay toute sa compagnie en Guyenne , et luy fis ses centeniers, cap-d'escoades et enseignes.

[i536] Un grand bruit couroit lors par la France , que l'Empereur, pour les grandes intelligences qu'il avoit, s'avançoit pour la conquesté d'un tel et si grand royaume, avec forces invincibles, pensant surprendre le Roy nostre maistre au despourveu , comme de fait i] s'avançoit vers la Provence. Le Roy, pour s'opposer à un tel et si grand ennemy , manda ses forces de toutes parts : nous fismes une telle diligence, aussi n'ay-je jamais esté paresseux , que nostre compagnie fut la première qui arriva à Marseille : et y trouvasmes monsieur de Barbezieux (^) , qui estoit de La Boche-

(<) Antoine de Rocbecbouart-Faadoas avoit pris ce dernier nom en époiusant rhéritière de la maison de Faudoas-Barhazan. Il fut sénécbal de Toulouse et d'Albigeois , gouverneur de Lomagne et de Rivière-Verdim, lieutenant-général au gouvernement de Languedoc, et capitaine de cinquante hommes d'armes.

(«) François, comte de La Rochefoucault, seigneur de Barbezieux, ca-

386i [l'S36] COMMENTAIRES

foucauU y ^t de Monpezat > que le Roy avoit iaict ses lieutenanSy ayant autant .d'authorité.run que Fatitre; et les seigneurs de Botieres (0, et de Villebon, preyqst de Paris; les compagnies de monsieur le grand escuyer Galliot^ et dudict seigneur de Monpezat y.qui' venoient -de Fossan tous desmontés , n'ayant chascun qû'^n courtaut (^) : car, la reddition dudict Fossany qui se perdit par Tenorme trahison, et: peut estre inouye, du marquis de Salusses, il iallut quilskis* sassent leurs grands chevaux. L'Empereur estant bie» to^t après arrivé à Âix , nous eusmes incontinent les con^agnies légionnaires de mil hommes de monsieur dct FonterailleSy père de ceux-cy qui sont en vie , et dct monsieur d'Aubigeous (3)^ et celles de Langue* doc; Christofle Goa3t, qui estoit d'Alexandrie/ avec sept compagnies d'Italiens. Je ne sçaurois dire si les compagnies de nonsieur de Botieres et de Villebony estoient ; bien me souvient de celle dudict seigneur de Barbezieux. Et tant que l'Empereur demeura à Aix, nous demeurasmes tou&jours à Marseille , où ne se fit aucune faction y que celle que )e vois descrire.

Comme l'Empereur eust demeuré long tempsàÂix, attendant sa grosse artillerie pour nous venir baltrei les vivres luy diminuoyent tousjours de plus en plus. Pendant ces entrefaittes, le Roy arriva à Avignon, là

Xiitaine de cinquante liommes d^atmeà; il eut la charge de général deS galères en i $28 \ mort en 1 537 .

(') Au lieu de Botieres, lisez Boutières. * *

(*) Cheval de moyenne taille. Pour les batailles il falloit des chevinX trésogrands et trés-forts, à cause, de la pesanteur de Tannure.

(3) Jacques d^Amboise, baron d'Aubigeous, capitaine d'une compagnie d^hommies d^armes, colonel des légioniifiîr«s du laok^iiedoci mott <etLc même année au siège de Marseille. :;

DE BLAI8E BC MOKTLVC. [l536] 38^

oh Sa Majesté fut advertie que, si Ton brusloit quelques moulins que FEmpereur tenoit vers Arles , et mesmes ub qui estoit à quatre lieues d'Âix, nommé le moulin d^Auriole y le camp des ennemis seroit bien test afiamé. Il fit faire l'exécution du bruslement desdits moulins qui estoient vers Arles, par le baron de La Garde , qui avoit une compagnie de gens de ]ûed> et le capitaine Thorines, guidon de monsieur le comte de Tandes (0, et autres; lesquels en vindrent à bout : et neantmoins , les espions rapportoient tousjours au Roy quil falloit brusler ceux d*Auriole^ dautant qu'ils nourrissoient ordinairement toute la maison de l'Empereur , et les six mil soldats , vieux E^gnols , lesquels il tenoit tousjours près sa per-. souae. Sa Majesté manda plusieurs fois à messieurs de Barbezieux et de Monpezat de hazaitler une trouppe d'hommes pour aller, brusler lesdits moulins d'Anriole ; et le premier à qui il présenta l'exécution , fut. audit Ghristoûe Goast(^), lequel la refusa, disant qu'il y avoit cinq lienès jusques ausdits moulins, où il falloit combattre soixante hommes de garde qu'il y avoit de* dans, et une compagnie entière dans la ville; et que, par ce moyen , il luy falloit faire cinq lieues à aller, et autant à revenir; et qu'à cause de ceste longue traitte,

(>y Claude de Sayoie, comte de Tende et de Sommerivc, gouvcmeur et grand-sénéchal, de Provence, fils aine de René, bâtard de Savoie, et beao-frère du connétable de Montmorency, dont il avoit épousé la sœur, n fut capitaine d^ommes d'armes, cfaevaUer de Tordre du Boi; mort en I S6S , à dnqaante-huit ans.

(») n parolt que Montluc, en l'appelant Goast, a défiguré son nom |k du Bellay ïe désigne sous le nom de Christopble Guaseo, Tué en i537^ àCazal, lorsque de Bnrie échoua dans l'atuque de cette TÎUe : il C0iii« mandoit alors douze cents Italiens.

388 [l536] COHMEjKTAlHES

allant ou revenant , il seroit deiFait sur les chemins car bien tost l'Empereur seroit adverty, pour n'y avoir que quatre lieues dudit Auriole jusques à Aix; d'autre part y que ses soldats ne sçauroient faire dix grandes lieues sans séjourner^ Geste response fut en* voyée au Roy j lequel ne la print pour argent comptant, ains contremanda plus vivement qu'on la presentast à d'autres ; et que y quand bien înil hommes se pçrdr oient à ceste entreprise, il ne s'en domioit pas peine , car le profit en le bruslant seroit plus grand que la perte y (tant on fait bon marché des hommes). Surquoy on la présenta à monsieur de Fonteràille (0, lif^quel une fois estoit résolu de l'entreprendre; mais il y eut de ses amis qui luy remonstrerent sa perte ^ qu'ils luy filant toucher au doigt; qui fut cause qu'il se refroidit ;. cdt mandèrent le tout à Sa Majesté, laquelle, ayant souvent nouvelles ^du proffit qu'avoil apporté la rupture des autres moulins , poursuy voit tous* jours après lesdits seigneurs d'envoyer rompre ceux-cy. Qr, un jour après que* j'eus entendu le malcontentem^ntdu Roy y et les raisons, de ceux à qui l'onavoit présenté, l'entreprinse y lesquelles à la vérité èstoient justes et raisonnables , je me mis à penser en .moymesme comment je la pourrois exécuter, et que, si Dieu me faisoit la grâce d'en venir à bout, ce seroit me faire cognoistre au Roy , et retourner en la mesme réputation et cognoissance des grands que j'avois auparavant acquise, laquelle les deux ans d'qysiveté et la longueur de ma blesseure avoit fait esvanoair. Ce n*est rien , mes compagnon^ y d'acqueinr la repues) Michel d'Âstarat, baron de FoAtraiUtey de Tanoieime maison des comtes souyerains d^Astar ac.

DE BLJIISE SE MONTLITC. [l536] iBg

tation et un bon nom , si on ne Fentretient et continue. Ayant donc prins en moy ceste resolution , de l-executer , ou de crever , je* m'informay au Ipng de monhoste, qui estoit du lieu où ces moulins estoyent. Il me dit qu'Âuriole estoit une petite ville fermée de hautes murailles, là où il y avoit un chasteau bien muré, et un bourg composé de beaucoup de maisons, avec une grand rue par le milieu ; et au bout dudit bourg estoit le moulin à main gauche, qui venoitde la ville; et que à la porte deladicte ville y avoit une tour qui regardoif: tout au long de la grand rue du moulin, devant lequel homme ne s'osoit tenir salis encourir péril d'estre tué ou blessé; et par delà le moulin , il y avoit une petj;ke église à plus de trente ou quarante pas , me disant qu'il falloit passer à Aubaigne deux lieues de Marseille ^ et delà jusques à Auriole y en avoit trois, si on passoit par la montaigne, ce que gens à cheval ne pouvoyent faire aucunement ; et que par le chemin des chevaux , il y avoit près d'une iieiie, et d'avantage; et si falloit passer une rivière où les chevaux y avoyent tousjours eauë jusques à demy ventre , à cause que tous les ponts avoyent esté rompus. Apres que mon hoste m'eust dit cela, je consideray que si j*entreprenois Texecution avec grand trouppe, je serois deifait; car n'y ayant que quatre lieues jusques au camp de TEmperçur, il seroit incontinent adyerty , et envoyeroit sa cavallerie sur le chemin de mon retour: comme il advint; car, incontinent que nous arrivasmes au moulin , le capitaine du chasteau advertit TEmpareur. Aitisi je pensay qu'il me vallpit ipieux l'entreprendre avec p<2u d'hommes, estans tous Lien ingaûibe, et le pied léger, afin que.

SgO [l536] COMMENTAIRES

si je venois à bout de Ventreprise , f eusse le moyen de me retirer par un chemin ou autre ; considérant qu^encores que je me perdisse avec petit nombre, la ville de Marseille ne seroit aucunement en danger d^estre perdue; qui estoit ce que plus se disputoit au conseil: car y perdant mil ou douze cens hommes , qu'on jugeoit nécessaires pour ceste entreprinse, ladicte ville se mettoit en hazard , mesmes en attendant un siège. Je priay mon hoste de me trouver trois hommes qui me guidas^nt bien la nuit , et qu'à point nommé ils m'amenassent deux heures devant jour aux moulins: ce qu'il fit ; et, après avoir bien consulté avecqués ces guides , je les vis en doubte ; en fin mon hosté les fit résoudre , et leur mit le cœur au ventre : je' leur doniiay à.chascun un couple d*e$cus, et les fis tenir à mon logis. Cecy pouvoitestre environ midy, et, ayant disputé avec mon hoste, combien d'heures duroit la nuict pour lors, nous trouvasmes que, pourveù que |e partisse à l'entrée de la nuict, javois le temps qu'il me falloit; et, pour ne divulguer mon voyage, j'allay à monsieur de Montpezat le premier, luy dire ce que je voulois faire, et comme je ne vouloîs prendre que six vingts hommes choisis en la compagnie de monsieur le seneschal , de laquelle j'estois lieutenant. En quelque part que je me suis jamais trouvé, j'ay! tous- Jours prins peine de discerner les bons des mauvais, et juger leur portée ; car tous ne sont pas propres à toutes choses. Ledit sieùr de Monpezat trouva fort estrange mon dire, et, pour l'amitié qu'il me poitoit, me conseilloit de ne faire ceste folie ; et qu'on m'en baiUeroit 'cinq cens si je les voulois. Je luy dis que je ne le youdrois^ entreprendre avec cinq cens , ce que je ferois

DE BLÀISE CE MOUTLUC. [l536] igi

bien avec sioc vingts. Je le tourmentay tant^ qu'il fut contraioct d'aller pajrler avec motisieur de Barbezieux, lequel le trouva encores plus estrauge , et vouloit sçavoir de moy les raisons^ et par quel moyen je voulois e:secuter ceste entreprinse avec si peu de gens. Je luy dis que j(e ne voulois déclarer à personne comme j'y voolois procéder. Monsieur de Monpezat luy disoit tousjours : « Laissez l'aller : quand bien il se perdra « et si peu de gens, la ville n'en sera pas perdue , et a à, tout le moins nous contenterons le Roy, » Mbnriieurde Villebon se mocquoit de moy, et disoit à Mon* sieur de Barbezieux : « Laissez l'aller, car il prendra «l'Empereur, et. serons tous esbahis qu'il nous le « mènera demain matin en ceste ville. » Or il ne m'aimoit guère , pour une attaque que nous avions eue au portai Real, et ne me peux tenir de luy dire qu'il «embloit un coigne festu, et qu'il ♦ ne vouloit rien faire , ne laisser faire les autres. Le tout se passa en risée, encore que je fusse à demy en colère : il ne me falloit gueres picquer pour ipe faire partir ,;de la main- Le seneschal de Thoulouse, mon capitaine , adheroit à mon opinion , et sur l'heure il me fust donné congé d^aller choisir six vingts hommes sans plus; ce que je fis, ne prenant qnnn centenîer, et les caps i'escoade ; le surplus estoyent tous, gesntils-hommes , y en ayant une bonne trouppe en ceste compagnie là , laquelle en valloit bien cinq cens. Ce n'est pas tout d'avoir des hommçs qn grand nombre : quelques fois ilnuit plus, qu'il ne profite ; car je priay monsieur de Barbezieux de faire fermer les portes de la ville, estant bien asseuré que beaucoup de gens me suivroyentj ce qxi'ilfit, et ne tarda une heure quç mQtt

3^2 [l536] COMÏfBSTÀIllES

•entreprise ne fiist sceuë par toute la ville. Jnstement au «oleil couchant , je me rendis à la porte avecques mes six vingts hommes , où il n'y avoit que le guichet ouvert. La rue estoit si pleine de soldats qui vouloyerit sortir, que à peine pouvois- je cognoistre les miens, et leur commaaday se tenir tous par les mains Fun à Tauti^e : je les cognoissois tous. Et, coi^ime je fus près de la porte, monsieur d^ Tavanes, qui a esté depuis tnareschal de France , vint à moy , estant pour lors guidon de la compagnie de monsieur le grand escuy er Galiot, avecques quinze ou vingt gentils-hommes de laditte compagnie, tous de ce quartier de deçà, lequel me dict vouloir venir avec moy : je le priay plusieurs fois de rompre son dessein ; mais je perdis mon temps luy persuadant cela , car il estoit résolu , et ceux qui esloyent avec luy. Messieurs de Barbezieux, deMonpezat, de Botieres, de Villebon (0, et senechal de Thoulouse, estoyent hors la porte et sur le guichet, nous tirant Fun après Tautre; et comme monsieur de Tavanes (^) voulut passer, monsieur de Barbezieux

(') Jean d^Estoutey^Ié, seigneur <lé YilleboB , cketaKer ée Fordre dn Boi, bailli de Rouen et Iteutenantngénéjral e* Normandie. H fut le dernier seigiHïur de Villebon , de la maison d^Estoutevîlle , Tune des plus améiennes et des plus illustres de Normandie. Quelque temps ayant sa mort [i564 on i565], le maréchal de Yieilleyille ayant pris querelle ayec lui à Rouen , tira Tépée , et lui coxqMi un bras ; la seule réparation que YiUebon put obtenir, fut que son bras cot^ seroit porté ayec pompe dans les rues , et honorablement enterré.

(') Gaspard de Saulx de Tayannes, d^abord page de François I, se trôuya à la bataille de Favie, et y fut fait prisonnier. Guidon de la /oompagnie de gendarmes du duc d^Orléans, dont il devint lé £siyori. Après la mort du duc , le Roi lui donna la moitié de la compagnie de œ prince , et le fit son chambellan. Il se distingua à- la bataille de Renty, en i554 i ^ ^^ le voyant reyenir du combat, Fépée teinte du sang des

DE BLAI8E DE MOHTLUC. [l536] 3g3

ne le voiilcnt permettre, loy disant qu'il ne seroit pas de la partie ; et là il y eut de la colère d*un ' costé et d autre : mais, quoy qu'il fit, il s'en fit accroire et passa le guicbet; qui fu6t cause qu'on me retint quinze ou ?ingt h'onuBes de ceux que j'avbis choisis : mais \e ne perdis rien au change , et ce retardement fut cause qu'il fiit nuict close a?ant que nous nous missions eh chemin* Monsieur de Castelpers (0, lieutenant de moDsiéiir de Montpezat, qui me portoit grand amitié, ayant entendu la mocquerieque l'on Êiisoit de moy, se délibéra de monter à cheval , ayant quinze ou vingt hommes d'armes de ladicte compagnie, ayant chascnn un bon cheval; lequel avoit paiié avec monsieur de Montpezat en sortant de la porte, et le pria n'estre mal-content s'il venoit à rentreprinse, luy disant que î'estoy gascon 9 et qne si je n'en venois à bout, les François se moqueroyent de moy. Monsieur de Montpezat le trouva un peu aigre ; en fin il le laissa venir, et courut monter à diiéval , pouvant estre environ luy vingtiesme.

Or, pour déduire oesteentreprinse, encores que né soit pas la conqueste de Milan , elle pourra servir à ceux qui en voudront feire leur profit. Gomme nous fusines sur le plan Sainct Midiel, je baillay au ca«*

ennemis , Tembrassa tendrement , et se dépouilla de son propre ooUier de Fordré, pour Fen décorer. Sous Cbarles IX , il fut maréchal de France , gouyeraenr de Provence^ amiral des mers dn Leyant , et tie»tenant-ii^éral de Bourgogne. Mort en iS^^, à Fàge de soiiLante-sixanSi Son fils a laissé des Mémoires qui feront partie de cette Collection : en parlant de la destruction des moulins d'Auriole, il inyoqne le témoignage de'Montluc, pour prouver que son père y contribua.

(>) Baimond de Castelpers, baron de Fannat, d^une famille noblo, de Rouerj^.

3q4 ■ [i536]coxMEN.TÀrus

pitaine Belsolet!, centenier de nostre con^Mignie, soixante kommes, et j'en retins aatres soixante,^ cornprins monsieur . de Tavanes avec sa trouppe ; et luy baillay une. bonne guide, s'accordant avec les autres deux > luy disant qu il ne ialloit point qu il s*approchast de moy de cent pas, et que. nous, mardierions tousjours à deoiy grand pas. Et comme monsieui? de Tavanes et moy commençasmesà nous acheminer, arriva monsieur de Castelpers, duquel nous n'avions jamais entendu la délibération : aussi lafii iLsur l'heure que nous passions le guichet, ce qui. bous netarda plus de demy heure; mais en An nous résolûmes qu'il prendroit le chemin des chevaux^ et luy baillay aussi une de mes guides, qu'il fit monter en opoupe: de sorte que nous eusmes tro^ trouppes, et diascunsa guide. Je luy dis que , quand il seroit au bout du bourg, qu'il s'arrestast derrière l'église; car s'il entroit en la rue, la compagnie qui estoit dans la ville le tueroit, ou leurs chevaux ; parquoy, qu'il ne s'approcbast point qu'il n'entendist nostre combat. Et ainsi nous depar* tismes et cheminasmes . toute la nuict , . et jusques à Aubaigne, trouvasmes beau chemin ; et de là, jusques à Auriole, no.u$ alasmes par montaignes, oh je croy qu'il ne passoit que. des chevres^Et, comme nous fusmes à demy quart de lieuë d'Âuriole, je fis alte, et dis à monsieur de Tavanes qu'il m'atteridist , car j'avois à parler à Belsoleil, lequel je trouvay à ceiit pas on plus près de nous; et parlant à kiy et à sa guide, je luy dis que, quand nous arriverions au bourg, qu*il ne me suyvist point , mais qu'il prist le chemin qui alloit droit à la porte de la ville, entre le boui^ et ladicte ville^ et qu'il sWestast tout contre la porte

DE BLAISE DE HONTLUC. [ï536] SgS

d'icelle ; car û falloit qu'U gargnast deux maisons des plus proches de ladiete porte, et que promptement il les perçast pour garder que les ennemis ne peussent faire sortie et nous nu jre j et que là il combatist sans nous secourir aucunement. Et de main en main fis dire aux soldats que nul n*eust à abandonner le combat de la porte pour venir à nous au moulin, et qu'ils fissent ce que le capitaine Belsoleil leur commanderoit. Et alors, estant retourné vers monsieur de Tavanes, nous nous acheminasmes ; et, pour ce qu il nous falloit passer bien près du diasteau et de la muraille de la ville, leurs sentinelles nous crièrent par deux fois : Qui va /à? à quoi nous ne respondismes rien, ains cheminions tousjours. Et, comme nous fusmes bien près du bourg, nous laissasmes le chemin du capi^ laine Belsoleil, et coulasmes par derrière les maisons dudict bourg: et, arrivez que fusmes au bout où estoit le moulin , il fallut descendre trois ou quatre degrés .de pierre pour entrer en la rue, où nous trouvasmes une sentinelle, qui ne nous descouvrit qu'à la longueur d'une picque de luy, et nous dist : Qui vwe ? Je lu j Yespondxs Espagne. Le crjr n'estoit ip^ Espagne ^ mais Impery : parquoy il nous tira sans rien toucher. Lors monsieur de Tavanes et moy nous jettasmes à coup perdu dans la rue, et fusmes bien suyvis, et en trou* vasmes trois ou quatre des ennemis hors sur la porte du moulin, qui rentrèrent hastivement dedans. Ladiete porte estoit faicte à deux parties, avec une barre qui fermoit le tout : à l'une partie il y avoit un grand coflfre derrière; et Fautive, ladide barre la tenoit presque fermée, et eux derrière. Ledit moulin estoit plein de gens^ haut et basj car ils estoient soixante

396 [l536] COMXEKT AIRES

dedans , avec le capitaine ^ lequel n'avoit rien que voir au gouverneur de la ville , ayant chascun sa charge ; et fallust que nous entrissions là Tun après Fautre. Monsieur de Tavanes se voulut jetter dedans ; mais je le pris parle bras, et, le tirant arrière, j'y poussay dedans un soldat qui estoit derrière moy. Les ennemis ne tirèrent que deux arquebuzades^ po|ir*ce qu'ils n'avoient le loysir, estans tous endormis, sauf ces trois oa quatre qui estoient en la rue devant le moulin, lesquels avoient esté mis là pour leurs sentinelles. Et, comme ledict soldat fut dedans, je dis à monsieur de Tavanes : «Entrez à cet heure, si vous voulez ; » ce qu'il fit, et moy après luy : et commençasmes à mener à bon escient les main&, n'y ayant ' qu une seule clarté sur le plancher. Ils gaignerent le haut par un degré de pierre assez large, et deffendoiént ce degré du haut du plancher. Cependant je fis sortir dehors un soldat, dire aux autres qu'ils montassent sur la couverture du moulin, et que, le descouvrant, ils leur tirassent dedans ; ce que promptement fut &tct c tellement que, comme les ennemis entendirent que nos gens estoient sur ladicte couverture, et desja leur tiroient, ils commencèrent à se jetter dans l'eaue par une fenestre qu'il y avoit derrière iedict moulin. Néantimoins nous montasmes l'eschelle, et y tuasmes ceux qui restoient, sauf le capitaine, blessé de deux playes, «t sept autres, tous blessez aussi, qui furent prins. Je manday au capitaine Belsoleil qu'il print courage de combattre la porte de la ville, car le mouUn estoit à nous. L'alarme tandis estoit grande dans ladicte ville, et ceux de dedans s'efibrcerent par trois fois de sortir : mais nos gens les tenoi^it de si court, qu'ils n'osèrent

DE BLAISB DE XONTLrC. [l536] ^QJ

du tout ouvrir ia porte. Je luy envoy ay encores la phispait de nos gens pour lé secourir, et nous attendismeâ à bmsler le moulin , et prismes tous les férremens d'iceluy, mesmes ceux qui servoient à tourner les meules, afin qu'ils ne le peussent refaire; et ne bougeasmes de là que le moulin ne fust entièrement bruslé haut et bas, ensemble les meules roulées dans Teauë. Ol* monsieur de Tavanés fut mairy quand je le retiray en' arrière, et me dit après ^ en nous en retournant^ pourquoy je ne Tavois laissé entrer le premier, pen-' sant que je voulusse dotiner Thonneur aux soldats : je Iny respondis que je cognoissois bien qu'il n'estoit pas encores rusé, et que ce n'estoit fieu qui meritast qu'un si homme de bien que luy mourust, et ^e fàlloit garder pour une bonne bresche, et noh pour un chetif moulin. Sur ces entrefaictes arriva monsieur de Gastelpers , et laissa sa trouppe del^riere l'église, veilant à nous à pied : sur ce le jour commençoit à paroistre. Je priay monsieur de Tavanes et' de Gastelpers de se retirei' demere laïKcte église : car les arquebuzades tom^ boient foiit espaisses an long de la rue, où Ton pou* iroit descouvrir ceux qui passoient; et leur dis que je m'en allois rétirer à Belsoleil : sur quôy ils allèrent derrière ladicte église. Et, comme }e faisois retirer noâ gens les uns après les autres, cobrànl deçà et delà le long de la me, monsieul* de Gastelpers se présenta avee vingt chevaux du costé de Feglise ; qui nous fit un grand bien , car peut e^re qu'ils fussent soiiis. Je n'eus qUe sept ou huict hommes blessez, lesquels neantmoins cheminèrent, sauf un gentil - homme , nommé Yignaux , lequel nous chaf geasmes sur un asne^ de ceux que nous avions trouvé dans le moulin ;

3^8 [lS36] GOMMENTÂ.fUE^

et après nous commençasmes à nous retirer vers le haut d'une montaigne, -qui estoit presque le chemin que monsieur de Castelpers avoit fait. Et, comme les ennemis virent que nous estions si peu^ ils sortirent tous à nostre queue; tnais nous eusmes desja gaigné le haut de ladicte montaigne quand ils arrivèrent au bas y et y avant qu ils fussent sur le haut, nous estions au val de l'autre costé, près d'en monter une autre ^ y ayant en ces quatiers là plusieurs colines. Nous n'allions jamais que le pas : et ainsi cheminasmes droit à Aubaigne. J'avois commandé aux soldats qui estoient avec nous que cbaâcun portast un pain y lequel ils mangèrent par lescheniins : j'en avois aussi faitporter quelque peu, lequel je départis aux gens d'armes de monsieur de Tavanes, et nous-mesmes en mangions cheminans toujours. Je mets cecy par escrity afin que quand un capitaine fera une entreprise de longue traicte,- qu'il prenne exemple à faire porter quelque peu à manger pour rafraischir les soldats , afin qu'ils puissent soustenir plus longuement le travail ; car l'homme n'est pas de fer. Et ^ comme nous fusmes à Aubaigne, deux lieues de Marseille^ nous entendismes l'artillerie des galleres et de la ville , qui sembloit que ce fust une salve d'arquebuzes : et pensions reposer un peu audit. Aubaigne; mais nous fusmes contraints de passer outre sans autre rafraichissemént, entrans en dispute de ce que nous devions faire : si est-ce que nous nous assenrasmes bien que l'Empereur estoit arrivé devant la ville, et que de mesmes il l'assiegeroit; pensans d'ailleurs qu'il nous saroit impossible d'y pouvoir r'entrer : ce qui nous faisoit souvent despiter et maudire Fentreprise^ pour

DE B&ÂISE DE kONtLTJC. [l536] igg

nous voir lenfermer dehors ; et tout tomboit sur môy, qui estois rauthenr. Monsieur de Castelpers s'estoit unie fois résolu de s'en aller donner de cul et de teste à travers le camp de Tennenay, pour rentrer dans la ville : mais y comme il nous vint dire son advis^ nous . luy remonstrasmes qu'il s'y alloit perdre pour son plaisir, et ^ue, puis que nous avions fait tous ensemble une si belle faction , de laquelle le Boy auiroit grand cooleiilement, nous devions nous perdre ou nous sauver tous ensemble^ Le capitaine Trebous, guidon de la compagnie de monsieur de Monpezat, luy reinons* tra le semblable* Et ainsi resolusmes de laisser le grand chemin ^^n allant au travers des montaignes k main gauche, pour aller toinber derrière Tiostre Dame de La Garde, faisans dessein que, si nous ne pouvions entrer dans la ville, le capitaine de La Garde Boug recevroit; Et ainsi destournasmes nostre chiemin ; qui fut bien pour nous : car Yignaux et les Bières prindrent le grand chemin droit à Marseille, et n'eu-< rentpasfaict cinq cens pas, qu'ils rencontrèrent quatre ou cinq cens chevaux que l'Empereur avoit envoyé au devant de nous pour nous combattre, ayant esté adverty par ceux d'ÂurioUe de l'exécution que nous avions faite. Et, sans que l'Empereur se trouva party la Buict pour venir devant Marseille, et que les messagers ne trouvèrent de long temps à qui parler, je pense que nous eussions esté defiaits; mais l'Empereur ne le «cent jusques au point cki jour : sur quoy il envoya promptement ces quatre ou cinq cens chevaux au cbemin d'Âubaîgne, lesquels ne firent aucuii desplaisir audit Vignaux ny à ceux qui estôient avec luy, sinon qu'ils leiu" ostereat le»- armes. En ceste façon

400 [l536] COMMSIITAIBIS

nous alasmes tout le jooi: avec le. grand chaud ^ de xnoniaigne en moptaigne, sans trouver de Feauë : tellement que nous cuidasmes tons mourir de soifl Or nous pouvions tousjours voir le camp de TEmpereiir, et entendions fort clairement les escarmoudies. Monsieur de Castelpers et ses geos-d armes alloient a. pied comme nous^ tirant leurs chevaux par les iH^ides. Et^ comme nous arrivasmes près Noatre Dame de 'La Gaf de ^ le capitaine du chasteau , qui pensoit que nous fussions ennemis , nous fit tirer trois ou quatre coups d'artillerie, qui nous contraignirent de noua jetter derrière des rochers i nous luy faisions signe des chapeaux y mais pour cela il ne cessoit de tirer; en .fin, luy ayant envoyé nu soldat pour luy,fiiire signe, il cessa de tirer comme il entendit qui nous estions : et ainsi que nous fusmes devant Nostre Dame de La Garde, nom vismes l'Empereur qui se retiroH par oà il estoit venu ; et Christofle Goast, qui avoit tenu toat le jour Tescarmouche, commença aussi à se retirer devers la ville. Lors nous commençasmes à descendre la montaigne ; et, comme monsieur de Barbezieux et monsieur de Monpeaat, qui estoient sur la porte de la ville avec quelques autres capitaines , noa% eurent descouverts y ils voulurent r'entrer dedans, peosaas que nous fussions des ennemis : mais à la fin quelqu'un dit que si nous en estions, ceux de La Garde nous tireroient; et aussi ledict sieur de Monpezat recognent monsieur de Castelpers. Nous arrivasmes donc à la porte de la ville , où nous fusmes fort caressez, et mesmement quand ils entendirent que nostre entre^ prise eatoit si bien réussie. Us parlèrent avec le capitaine du moulin, qui estoit blessé à la test^ et au

DE BLÂI6E DE H<MffTLI7C. {l536] ^Op

iiras, et après chacun se retira dans la ville. Je pen-i sois bien Xfoe monsieur de Barbezieux^ lors que le Roy aiiivaà Marseille , me presentast à Sa Majesté ^ et luy dist comme j'avois faict l'entreprise^ afin d estre cogneude Sa Majesté : mais tant s'en faut qu'il le fist^ qu'au contraire il s^attribua tout l'honneur^ disant que c'estoit luy qui avoit inventé ladicte entreprise^ et quHl Dotis l'avoit baillée k exécuter. Monsieur de Moupezat se trouva fort malade , qui n'en pèat rieu dire : de sorte que je demeuray autant incogoeu du Roy que. jamais. Ce que je sçeus pefr le moyen du roy liçnry de Navarre, qui m'a dit avoir veu les lettres que ledit sieiir de-Barbezieux en avoit escrit au Roy^ par lesquelles il s'attribueit tout l'honneur de ladicte entreprise. Monsieur de Lautrec n'et^st pas fait cela^ Il si^ mal de desrober l'honneur d'autruy : il n'y a rien qui descourag^ tant un bon cceur. Monsieur dé havanes y qui est en vie , peut témoigner de la vérité -• et si est-^ce que ces ruptures de moulins, tant d'uil costé que d'autre , mesmement de celuy-là , mirent le camp de l'Empereur en si grande nécessité, qu'ib mangeoient; le bled pilé à la turque ; et les raisin» qu'ils roangeoient mirent- leur camp en un si granti desordre de maladie et mortalité, mesmement pafmy les Alemans,. que je pense qu^il n'en retourna jamais mil en leur pays» Voyla la fin de ceste entre-* prtnse.

Doncques nottez , capitaines , qu'en ee^é entreprise il y eut plus de l'heUr que de 1^ raison , et que j'y allay conjme à taton 5 si est-ce qu'elle fut fort bien compassée ; et ne suis pas d'advis que vous pensiez que çe}a procédait tant de mon heur,, que vous ue v^ 2o, a6

Jpa. . [l53.6] COMHEITTÀIRES

gardiez bien aussi que je n'oubliay aucune chose de tout ce qu'il fallait faire pour venir au bout de l'exe-? çution. Et d'ailleurs il faut que vous nottiez que n^on principal fondement estoit que Tennemy, estant de-r dans la, ville, par la raison de la guerre ne. dèvoit sor: tir de son fort jusques à ce qu'il auroit repogneu nos forces : ce que diffijcillement po.uvoit-il faire, pour l'obscuiité de.lanuict'9 et neantdiQins , si ne mefiay>je pas tant en ceste raison, que je ne leur baillasse une bride , qui fut Belsoleil et sa trovppe. Il faut souvent bazarder, car on ne se peut pas asseurer de l'issue: je .tenois presque ass^uré la prise du moulin ; nijais je jugeay tousjours le retour dangereux.

Or l'Empereur se retira avec sa perte et sa honte, çùce grand capitaine^ Anne de Montmorancy, lors grand n^istre, «et depuis contestable» acquist beaur -coup d'honneiir. Ce fut une des plus grandes pertes qu'il reçeut jamais') son gran^ capitaine» Antoine dp Levé, mourut de regret, à cequ ou dit^ J'ay autresfois ouy dire au marquis de Guast que ceste entreprise estoit sortie dudict seigneur Antoine de Levé seul : luy et son maistre cogneurent que c'e^t d'attaquer un roy de Frapjce dans son royaume. Apreaceste retraitte, je ne voulus plus estre lieutenant; de la compagnie de mtosieur le seneschal , lequel, s'il eust peu , me Teust entièrement remise entre mes mains. Monsieur de Bo* tieres me fit cest honneur de me présenter son gui* don, que je» ne voulus accepter, ^yant mis mon opinion $ur les gens de pied, plus qqe ^up les gens de cheval; et me sembloit que je parviendrois plustost parle moyen de rinfanterie : qui fut cau;se que je Ui en relournay.chez moy, où^ ayant dèjneuré quelque temps»

DE BLAISE DE MOKTLUC. [l536] ^oi

voulus aller en Piedmont suyvre monsieur deBotieres, qui estoit lieutenant du Roy, et paçsay à Mai'seille , où monsieur le comte de Tande me retint six ou sept mois.

l^iSSj] Quelque temps après, l'Empereur dressa un camp poiu' aller assiéger Theroane; le Roy en mesme temps en faisoit dresser un autre pour la Recourir. J« prins lors la poste, et m'en allay k la Cour, où ïnonsieur le grand maistre (0 me donna une compagnie de gens de pied, et une autre au capitaine Guerre., lesquelles nous dressasmes incontinent à Paris ou aux environs, et fusmes tous deux de la garde de monsieur le Dauphin, qui depuis fut le roy Henry second. Le camp marcha à Hedin et. à Ancby le Chasteau , lesquels furent pris par monsieur le grand maistre, comme fut aussi Sainct-Yenant, et après que nos ennemis n'eurent peu rien faire devant Theï'oane, laquelle monsieur d'Annebaut refreschit à la barbe des ennemis : mais, par malheur, à la faute de quelques jeunes gentils -hommes qui voulurent rompre leurs lances, ils cherchèrent les ennemis, lesquels les défirent; tout fut pris, le sieur d'Annebaut et autres. Peu de jours après, les Impériaux se retirèrent, comme fit aussi le camp du Roy. Quant à moy, voyant qu'on ne feroit pas grand cas en ce quartier là, je m'en retournay après en Provence, où j'avois laissé mes grands chevaux et armes; et, huict ou quinze jours après, je reçeus un paquet dudit seigneur grand maistre, oii il y avoit une copimission pour dresser deux enseignes, et marcher en Piedmont, où le Roy s'en

(•) Anne de Monunoreaçy, grand-nudue de France, qui fut i$ii «onùétable en 1 538. '

4q4 [ï^^?} commewt aires

alloit pour secourir Turin, estant monsieur de Botieres dedans. Et incoutlnent montay en poste pour m*en venir en Gascogne : de sorte qu-en huict jours j'eus dressé les deux compagnies, desquelles je fis mon lieutenant le capitaine Merens ; et estant près de Thoulouse, je hiy laissay la trouppe, et prins la poste, ayant entendu que monsieur le grand maistre estok desja arrivé à Lyon, ei qu'il marchoit en haste poiir aller gaigner le pas de Suze, où il monstra qu il D*es« toit pas àpprenty à la guerre : et, voyant que je ne me poùvois troii^^er, avec les compagnies, pre^'de luy Il ce combal, je m'y voulois ti^buver seul. Je ne sceiis touteafois faire ai bonne diligence, que je ne trouvasse le Hoy à Soi^s, et monsieur le grand maistre estoit deu^ journées plus avant. Sa Majesté mte commanda m'en retourner. au devant de mes compagnies, et me rendre avecques Ambres (0 et Bampons, qui en avoyent chacun autres deux; et que monsieur de Chavîgny (Q) nous commanderoit; me mandant en outre que n^us allissions mettre le siège devant Barselonnette, et nous saisir de toutes les viUes des environs.

Comme je fus à Marseille, on m'advertist que mes deux compagnies s'estoyent desbandées; car, comme l'ambition du monde est grande, mon frère, monsieur

('^ On croit que Montluo parle ici dç Françoig de Voisins , banm d^Âmbres et vicomte de Lautrec ^ chevalier de Tordre du Roi , mort à Avignon, le 97 juin 1576.

(«) François Le Roi, seigneur de Chavignî, comte de Cllnchamp, allié du connétable de Montmorencjr, c[ui le fit fedre capitaine des gardes-du-corps ; il fut aussi gentilhomme ordinaire de la chambre dn BÀi , oapitidB« de eiiKjttante hommes d'armes > et chev«Uer de Fonbe du Roi.

DE BUIISE BB XOKTLVC [l93^3 4^5

de lôeiUL (0, mandËi à mon lieutenant qu il Fattendist temporisant par le payS) parce qu'il r assembloit une compagnie , et, sous oùibre des deux miennes, il marcheroit : mon lieutenant » maUadvîâé, s'y accorda , no^ nobstant la promesse qu'il m'avcHt &ite de faire cinq lieues par jour ; mais , comme mondit lieutenant eust laissé le grand chemin , et tôfpmé deyei^ Albigeois pour temporiser, il se rendit devant une y ille nommée L'Isle, oii les hat)itans d'icelle rtfuiserent les pertes : qni fut cause qu'il y donna l'aisaut, et l'emporta* Mondit frère ^ qui estoit à une joilrnée de lùy aveo sa trouppe, ne sceut arriver que cela ne fùst fait; et^ après qu'ils eurent saccagé ladicte ville, ils eurent si grand crainte de marcher, ^^e tous se desbanderent* Un chef ne doit gueres abandonner sa trouppe, m œ n'est par grande occasion : le désir que j'avois d'estre des premiers me fit quitter la mi^ne -, ce qui fut cause de ce desordre. Je fus contraint de redresser deux autres compagnies ça Provence, là ou monsieur le comte me favorisa fort, faisant ma mqnslreà Villeneufve d'Avignon; et fis si grande diligence, que j'arrivay encoresdeux jburs plustost qu'Ambres ny Dampons aux vallées , et prins le chasteau et la ville de Mieulan , oh je & alte , àt* tendant monsieur de Chavigny et les compagnies des* dits d^Ambres et Dampons , qui combatoyént le passage du Lauzet, lesquels n'y eussent sceu entrer, car toutes les vallées estoyetit4à qui le deifendoyent. Bt^

(>) Joacliim de l4a83éran-Maseiicome^ seigaeur de liens ou lieux ^ dit leieune Montluc^ prince de Cbabannois par aoquûiticm f (^eTa** lier de Tordre da Roi , gentilhomme ordinaire de sa cbambre , capi'tfiine de cinquante botmnes d^anlies , gouyeKneilr d^AIbe en fiétnont^ mort eu iSôy.

4o6 [iSS^] COMMENTÀIB.B9

comme lés Espagnols y qui estoyent àBàrselonnette^ et qui estoyent aussi allez défendre le passage, entendirent que î'avois prins Mieulan, ils se retirèrent parles montaignesy car )e tenois le grand chemin vers Barselonnetté; et les commufkes, voyant 'que lesdits Espagnols s'en alloyent, abandonnèrent de nuict le passage; au moyen de quojiils entrèrent dedans. Nous alâsmes assiéger Barselonnette, devant laquelle nous demeurasmes trois sepmaine^, où j'eus une arquebasade parle bras gauche : toutesfoisne me toucha à l'os, ce qui fut cause que je fus bien tost guery . Puis après, le Roy ayant secouru Thurin, Sa Majesté s'en retourna. Et, pour ne m'estre trouvé en Piedmont, tous trois fusmes mandez d'en ramener nos compagnies. Monsieur d'Ambres s'en alla trouver sadite Majesté en poste, et fit tant qu'il luy en laissa une; et, comme j'entendis la grand difficulté qu'il y avoit eu, j'en ramenay les miennes en Provence, et me retiray en ma maison. Aussi fit-on une trefve pour dix ans, voyant qu'on n'avoit peu faire la paix. J'ay voulu mettre cecy par escript, encore que ce ne soit rien qui vaille, pour monstrer à tout le monde que je n'ay jamais esté en séjour, ains tous jours prest au premier son de tabourin. Les jours de paix m'estoyent années.

[i538] Sur la fin de ceste guerre, le Roy honnora monsieur le grand maistre de Testât de connestable, lequel avoit tousjours vacqué, comme a fait jusques icy, depuis la mort du seigneur de Montmorancy : ce que nos roys ont fait, à mon advis , pour oster la jalousie entre les princes, et pour le danger qu'il y a de mettre une si grande charge en la main d'un seul, tesmoing Sainct P9I et Bourbon. Ce dernier a esté

DE BLA.ISS DE MOVTLtJC. [iSSq] 4^^

bien fidelle (0, et est mort au service de Sa Majesté, s estant totisjours monstre grand et sage capitaine. La vérité me force de le dire , et non pas obligation que je luy aye, car il ne m'a jamais aymé, ny les siens aussi. , '

[i 539-1 540] Pendant ceste trefve, j'essays, mais en vain ,* d'estre courtisan ; je fus toute ma vie mal propre pour ce mestier : je suis trop franc et trop libre; aussi y trouvay-je forC peu d'acquest.

' [ ^ ^4 ^ ] Oi*> après le vilain et salé assassinat qui fut fait es personnes des seigtieùrs Fregouse et Rincon W , ambassadeurs du Roy nostre maistre, picqué d'iln tel ou« trage, et voyant qu'A n'eti pouvoit avoir raison, delibwa rompre la trefve; et, pour cest effeet, dressa ses armées. Tune desquelles il bailla à monsieur d'Or<leans, qui fut à Luxembourg, et Fautre à monsieur le Dauphin, qui vint en la comté de Rousillon^ pour l£^ remettre en Tùbeissance de son père, ayant monsieur le jtnàreschal d'Anàebaut (qui depuis a esté admirai) avec luy. •

[1542] Et, pource que j'entendis que ledit seigneur mareschal ménoit les compagnies de Piedmont, que monsieur de Brissac commandoit, et encores avec luy un ingénieux nommé «Hieronimo Marin (3) , qu'on estimoit le plus grand homme d'Italie pour assiéger places, il me prînt envie d'aller au camp pour apprendre

(>) Le conniétable de Montmorency. Cet ëloge est d'autant plus noble dans la bouche- de Montluc , qu^on Terra d^ns la suite de ses Mé^ moires combien il eut à se plaindre du connétable et de ses enfans.

(>) ils fui'ent assassinés par ordre de du Guast, gouverneur du Milannais. •

* Q) Hiéronime ou Jérôme Mariii , ingénieur italien. Brantdine en fait «a gtànd- éloge .dans tes Capitaines françois:

^03 [1^4^] COMMElTTAl&Kfl

quelque chose dudit ingénieux : et comme je fus là, je

me rendis près de monsieur d' Assier^ qui commiandoit

rartillerie en absence de son père, lequel ne boùgeoit

d'auprès dudit Hieronimo Marin , et fus aux approehes

qui se firent de la cité de Perpignan , laquelle on as*^

siégea : mais dans deux huicts jfe cognu^ qu'il ne iaisoit

rien qui vallust*, car il commença les trâncbées si

loing y que de huit jours il ne pouyoit estre en batte-»

rie, ainsy que îuy mesme disoit; et je luy respondis

que dans ce terme-là les ennemis auroient fait leur

ville quatrefois plus forte qu'elle n'estôit parce oost^.

Pour ceste entreprinse le Roy avoit dressé une des

plus belles armées que j'aye jamais veit^ : elle estoît de

quarante mil hommes de pied^ deux mil hommes

d'armes y et deux mil chevaux légers, avec tout Fati^

rail nécessaire : monsieur de Monpesial en avoit esté

l'autheur. Mais l'Espagne estoît totite abreuvée de son

entreprinse; et, encor que là ville fust bien munie, si

peux-je bien dire que si monsieur le maresdial d'Ân«

nebaut m'eust voulu croire, il en fust venu à bout. Je

Pavois très-bien recognuë, par-ce que inonsiem* le

eonnestable, estant allé à Leucate,. traictant la paix

quelques années auparavant avec Granvele (0, de-

tO Planeurs ëcmains ont confondu 19icolaâ Perenot de Cnatvelle %vec Antoine Perenot , cardinal de Granvelle y son fils. Montlac parle ici du père , qui méiiuc la confiance de Gharlefr-Quint, et fut son principal miiufltTe. On prétend qu^ii étoit fik d'un, forgeron ou d^qn serrurier de BeÉMinçon, qu'il travailla d'abord chez un pf^ticien ; qu'à entra ensuite au senrice du chancelier de Bourgogne , qui le doma à Marguerite d'Autriche , tante de Charles-Quint ^ vt que ce fol diei cette princesse que Charles le connut. On oppose à cette opinion d'aiH ciens actes , dans lesqueb les ancêtres de Perenot sont^qwdifiés noMsf^ hommes, titre qui, à cette époque, étoit différent de eebâ de gentii*

DE BKAISB VE MOirTLtrG.^ ]^I^4^] 4^^

pute de rEmpereur, m'^oit envoyé avec le getierat Bayard (0 et le président Poyet, qui depuis a esté chancellier; ausquels le député de TEmpereur donna permission de s'aller esliattre audit Perpignan pour trois ou quatre jours ^ par le moyen de monsieur de Veli, ambassadeur pour le Boy. Ledit seigneur con» neskaMe Hie fit prendre les habillemens du cuisinier de monsieur de Poyet> afin que, sous cest habit, je re« cognetissela placer et eneôres y cuiday«>je moy-mesme estre recognu. Si trouvay-je commodité, par le moyen d'un serviteur du dît de Yelî, qu'estoit un Flament qui Favoît laissé , auquel ye dis qiiq je votilois mxm laisser le mien, de voir la place; car il me mena tout à Ten^ lourde la ville, dehors et dedans: de sotte que }e rap-> portay à monsieur le eonnestable tout le fort et le foi* ble de ladite ville, lequel, me dit que je Tavoisfort bieii recognuë, comme par d'autres, qui avoyent long tsmps dem^nré dans icelle, il avoit esté fideltement adverty« Or l'allée de Poyet et Bayard estoit faite e»

homm*. Bibier observe que Pereuot éuii tolérant par ipnaci^, qn'il détestait les guerres de religion , et qu^il s'efforçoit d'inspirer k son maître des sentîmens pacifiques. H mourut en i55o, et fut vivement regretté "pta l'Empereur , qui ëc!rtVh àa prince FliiIîp|Kr : Mfonjftls , nous avons perdu , vous et moi, un bon Ht de repos. Mais on voit par une dépêche de Marilko, ambassadeur de France auprès de Charles^ Quint , que les peuples se réjouirent de sa mort. « lies Allemands , « dit-il, ont beu des pots de vin pour se réjouir, aflégdant publiqtie- (• ment Tavarice et rapacité du défont, M ea paf lanii (3ônittie du plus « mercenaire et corrompu iniiustre que rErapateor cuai jamidi. »

. (*) Gilbert Bayard , cbevalier baron de Ia Font et de Sainvlllaja* ran , originaire du Bourbonnais. Il signa le traité de Crépy, euue François I et Charles-Quint [ i8 septembre i544 ] » avec l'amiral d'An aebaut et le sieur de NuUi. tX y est qualifié Conseiller-secrétaire d'Ëtat du Roi et de ses finanees , at coatr6kttr*aé9éral de aes gùerrea.'

feinte : lesquels ne voulurent mener en leur compagnie ringenieur du Roy, comme monsieur le connestable vouloit, craignant qu'il fust recogneu et eux retenus prisonniers; et comptèrent audit seigneur la peur qu'ils avoyent eue quand un capitaine espagnol me recognut; mais )e desavouay la debte, coutrefai* sant et mon pays et mon langage, faignant sçavoir mieux manier une lardoûaire quune espée, disant estre cuisinier de monsieur le président Poyet; lequel ne respondit mot, de la grand peur qu'il avoit si j'estois recognu : mais le gênerai Bayard se print à rire à part avec luy, et luy jlit qu'il n estoit pas le premier qui avoit esté trompé; car celuy qu'il pensoit estoit un des bons capitaines que le Roy eust. De tout ce compte monsieur le connestable n^en faisoit que rire; si est-ce que je luy dis que, tantqu'ilvivroit, il ne me feroit plus servir d'espion : c'est un mestier trop dangereux et que j'ay tousjours hay. Tant y a que ce coup là je devins cuisinier (0 pour recognoistre la place ; ce que je fis tresbien. Voyla pourquoy je dis que si monsieur d'Ânnebaùt m'eust crëu , facillement il eust prihs la ville ; mais il voulut adjouster plus de foy à un maçon gascon aposté, que les ennemis avoient jette de* hors, faignant 3e venir rendre, pour amuser monsieur le mareschal à le faire venir assaillir la ville par le costé qu'il Tassaillist, et à son ingénieur que à moy; tellement que nous ne fîsmes rien qui vaille la peine de le dire ny de l'escrire. Par malheur c'estôît le premier coup d'essay de monsieur le Dauphin, quivouloit aussi bien faire que monsieur d'Orléans son frère, qui print Luxembourg ; mais ce n'estoit pas sa faute.

(') Cette anecdote ne se tronre dans aucun autre Mémoire.

DE BLAISE DE MOlirTLUC. [1S42} 4^'

Deux jours avant que le camp deslogëast, ledîlct seigneur mareschal alla autour de la ville ; je monstray à monsieur d'Estrëe (0, qui est encores en vie, le lieu par oil je voulois qu'on Tattaquast, et de fort près, encor que les canonnades et arquebusades qu'ils nous tirèrent nous fissent bien tenir au large; et, après l'avoir veu, il dit ces mots : « O mon Dieu, quelle erreur « nous avons faict! » Mais lors il n'estoît plus temps de s'en repentir; car le secours y estoit entré, et le temps des pluyes approchoit , qui nous eust fermé le pas de nostre retraicte : encores eusmes nous assez affaire, tant ce pays estoit mauvais pour se tenir là.

Pendant ce siège, la compagnie de monsieur de Bolevés vacqua, laquelle monsieur le Dauphin envoya demander pour Boqual (2), qui depuis s'est fait huguenot; j'en escrivis à monsieur de Valence mon frère, qui estoit à la Gour à Salers (^). Le Roy estoit si marry, pour le mauvais succez de ceste entreprise, contre monsieur le Dauphin et contre monsieur d'Annebaut, qui l'avoit aussi envoyé demander pour un autre, que Sa Majesté ne la voulut accorder à l'un ny à l'autre, ains la me donna à moy. Le camp estant levé, monsieur deBrissac eut pour garnison Capestaing, et mon-

(0 Tean d^Estrées, grand-maitre de Fartilleirie, mort Ters iS^a, à Tâge de quatre-vingt-six aS5.

(>) Nous ayons déjà fait remarqaer que souvent les noms propre» étoient dénaturés par Montluc. On croit qu'au lieu de Bo^pial il faut lire ici Boucard,qui fut grand-maitre de Fartillerie dans Farmée des Hugue^ nets, et qui mourut à Saintes en iSÔg. Sa famille, originaire de Gas-^ cogne, s'étoit établie dans le Berry au commencement du quatorzième siècle.

(3) ' SatèUes et non pas Sakrs. ( Voyez VlUn^raire des Rois d^ France, année iS/^i.)

/{l'A [^^4^] COMMEKTÀI&IS

sieur de L'Orge, colonel des leglonaires, Tuchan, là où on avoit retiré toutes les munitions des farines qui estoient demeurées du camp; et, trois jours après , tous les legionaii es le laissèrent, et ne luy demeura que les capitaines. Il manda à monsieur de Brissac que, s'il ne Talloit secourir bien tost, il seroit contraint d'abandonner lesdictes munitions, et se retirer ; parquoy nous marcbasmes diligemment, sans demeurer que la moitié d'une nuict dehors, et le trouvasmes qu'il ne luy es* toit rien demeuré , si ce n'est messieurs de Den eze et Fonteraille, avec leur train. Or il y avoit un chasteau sur la montaigne tirant à Perpignan , à une lieue de Tuçhan, et à main gauche de Millau ; et estans sortis lesdicts seigneui^ de Brissac et de L'Orge dudict Tuchan, pour aller ouyr messe à une petite chapelle, à utk ject d*arbaleste de là, au sortir de la messe , nous entendismes tirer force arquebuzades audit chasteau , et descouvrismes des gens autour d'icehiy^ ensemble la fumée des arquebuzades. Je dis à monsieur de Brissac (0 s'il lui plairoit que j'alasse jusques là avec trente

(>) Charles de Gossé, comte de Brissac , fils aîné de René de Gossé, seigneur de Brissac. Il fut élevé en quaKté d^enfant d^honneur auprès de François, dauphin de Viennois, duc d« Bretagne, et devint son écuyer. U fut successivement chevalier de Tordre du Roi, grand-fau- Connier et grand-pannetier de France » eoloncl-générai de la cavalerie légère, grand-maitre de l'artillerie, gouverneur de Picardie f tt enfin maréchal de France en i55o. Il commanda long-temps en Piémont, ou il fit fleurir la discipline militaire par sa fermeté à maintenir Tordre 9 et son attention à encourager la valeur par les distinctions et les récompenses. De son temps, le Piémont passoit x>ottr Técolede guerre la plus renommée que Ton e&t vue : on ne jiarloit que des béaui^aits d'^armes et des braves du Piémont, et chacun se faisoit gloire de servir aous le» ordres d'un aussi fameux capitaine. A ces grandes qualités ^ «t à la science profonde de Fart de la guerre, le maréchal de Brissac joi-

DE BtiLISB DE MONTttJC. [ l 54^] 4 1 ^

OU quarante de mes soldats; ce qu'il m^accorda. J en- Yoyai soudain La Moyenne, qui estait mon lieutenant; les charger, et me fis amener un cheval, avec lequel fe^mardiay droict au chasteau. Le Peloux ('), qui estoit liestenant de la compagnie d0 monsieur de Bris*sac, eut envie d'y venir, comme eut aussi Monbasin, Sainct Laurens, qui estoit breton, et Fabrice, estans tous lances passades dadict seigneur, et cinquante ou soixante soldats de la compagnie dudit seigneur dé Bri^sac. Je fis grande diligence, et, comme les ennemis me doscouvrirent lorsque je commençois à monter là montaigne, ils se retirèrent à une plaine qui^est audessous de Tantavel, et se couchèrent sous des oliviers^ attendans de leurs gens qu'ils avoient encores laissez à Millau* Le capitaine du chasteau estoit Barennes, av* chier de la garde du Roy, lequel monsieur de Monpezat y avoit mis ; et, me monstrant l^dict Barennes les ennemis , arriva ledict Peloux et Ses soldats, et encoreà ungentil^iomme nommé Ghaman, fort brave gentil-

ffunt les agrémeqs d*uae figure noble et belle qui preTe^oit tout \ê monde en ^a faveur : les dames » dans sa jeunesse , avoieat coutume de Pappeler l^ beau Brissac : on prétend même (ju'il fut aimé de la du** c^es^c dé Valentinois ^ et du YiUars dit dans ses Mémoires que ce fut ieette lÉvorrte quilui fit donner par Henri II le commandement en Fié* mont« Il mourut à cinqua^ite-buit fins, le 3i décembre i563t «yai^t été» selon de Thou, le plus illustra, le plus prudent et le p^us heureu;^ cs^pitaine d^ son siéde. y

(0 On croit que ce Le Pelonx est le même que celui qui se trouve porté comme capitaine de quatre-vingts chevau-léger^ dans un état de Tannée que Henri II mit sur pied en i553. Sa famiUe étoit originaire du Dauphiné. Son frère, Humbert Le Peloux, avoit suivi le èqnnéubk de Bourbon , et servoit dans Parmée de l'Empereur. Par le traité d^ Grépy, il fût réintégré dans ses biens, ainsi que les autres gentiblionimes qui ayoient embrasée le parti d« la maison d'ibxtricbc.

4l4 [^^4^1 CQMMENTAIRE»

homme; et, bien que nous eussions cognoissance quils estoient plus de quatre cens hommes , comme aussi BarennesFasseuroit, noi^s conclusmes de les aller combattre. Ce quartier là estoit tout rocher couvert d'an peu de taillis > et^ pour y aller^ il falloit passer à tra*vers; parquoy nous résolûmes que Le Pelouxprendroit un petit sentier quil y avoit à main droite , et moy nû autre qui estoit à main gauche : et le premier qui ar* riveroit à la plaine les iroit assaillir, les uns par de« vaut, et les autres par derrière : et, concluant cela^ les ennemis se levèrent, et les vismes tout à nostre aise» Monbasin, Chaman, Sainct Laurens et Fabrice, qui estoient à cheval , voulurent venir avec moy i dequoy Le Pelouxfutmarry, parce quils estoient à monsieur de Brissac comme luy, sauf Chaman, qui estoit à mon*sieur le Dauphin : Artiguedieu (0 et Barennes vindrènt pareillement avec moy. Dés le commencement de Bostre descente, les ennemis nous perdoient de veuë^ et nous à eux, à cause des taillis, et de la Valée, qai estoit assez grande. Le Peloux print son chemin avec sa guide, et moy le mien. Et, aussi tost que farrivayà la plaine , je tins ce que j'avois promis; car je chargeay les ennemis de queue et de teste, nous meslant de telle sorte, qu il y demeura sur la place plus de vingt des leurs, et les menay tousjours battant jusques au bout de la rivière , qui pouvoit estre à quatre cens pas ou plus de là; mais, comme ils nous virent si peu, ils se rallièrent, et moy me voulant retirer, ils marchèrent

{}) Un caphaine Artigue-Bieu commandoît cinq cen^s solcUu fraa- ^is gaflconsy uon-légionnaires, dans l'armée que François I leva en i536 pour la conquête du Piémont* Ont;roit que c^est le mtee. ifus lui dont parle ici Jdontluc.

DE BLÂISE DS MONTLITC [154^1 4^5

droict à moy : surquoy je fis alte, et eux aussi ^ à la longueur de quatre ou cinq picques les uns des autres ^ ce que je ne vis jamais faire. Quant aii Feloux ] quand il fut k demy montaigne, il eut opinion que j'avois pris le meilleur chemin ^ et tourna tout court , venant suyvrele mien : et la fortune porta si bien pour moy, que, comme nous estions picque à picque, arquebuse aarque^buse, de si près que j'ay dit, comme deux mas*tins qui s*entrerégardent pour se battre, la trouppe du Peloux se monstra à la plaine; ce qu^ayans descouvert les ennemis, ils tournei^ent le fer de leurs picques devers nous et la teste devers la rivière: et ainsi s'en allèrent, et nous sur leur queue à arquebusades «t coups de picque. Ils marclioient si serrez , que nous ne nous pouvions plus mesler. Et, estans sur le bord de la rivière, ils firent alte tournans leurs picques devers nous; et, encore que la trouppe du Peloux fist diligence de nous venir secourir, neantmoins nous fusines contraints de nous retirer à quinze ou vingt pas des ennemis, lesquels incontinent passèrent la rivière tous de flotte en eauë jusques à la ceinture. Montbazin (0 fut blessé d'une arquebusade à la main, dont il est depuis demeuré estropiât ; les chevaux de Sainct Laurèns et Fabrice furent tuez, et le mien blessé de deux coups de picque; La Moyenne, mon lieutenant, blessé de deux coups d'arquebuzadé en un bras ; Chaman , qui estoit descendu de cheval , eut trois coups

(0 On croit que ce Montbazîn est Guillaume de La Vergne, seigneur de Monll)azin , qui épousa une fille naturelle de Damyille , et qui mou- ;rut en, 1575, dVne blessure qu^ilavoit reçue prés du pont de*Lnnel. Il avoit eu un frère aine » nommé Antoine , et un puîné « nommé François.

4^6 [l^4^] COHtMESTTjkl&BS

/le picque aux deux cuissas; Artiguedîeu, une arque* buz^d^ et UD coup de picque à une cuisse :.bref, de trente h trente cioq hommes que nous estions ^ il n*en demeura que cinq ou six qui ne fussent blessez , et seu* lement trois de mort^ snr la place. Ils perdirent un sergent des plus renOB^mes qu ils avoient , ensemble vingt ou vingt cinq autres de morts, et plus de trente blessez 9 comme nous dirent le leodemain deux sol* ^ats gascons qui estoieut avec eux devant Perpignan jau siège ^ qui navoiêut peu esehapper pour, se venir rendre. Cependant messieurs de Brissacetde L'Orge (>), 3e doutans bien qu il en arriveront comme il fit , mon*- ^erent à cheval, et vindrent au cfaasteau de Tantabel ^i bien à propos y qu ils virent tout le combat ^ desespe^ rez de la cargue que j'avois faicte ; et par deux xm .trois fois nous tindrent pour perdus ^ et en firent men- .vaise cbere au Peloux^ pour n'avoir pas tenu la reso- Jution que nous avions faicte ; laquelle s'il eust suivy, :à la vérité, nous, les eussions tous( taillez en pièces , et ^euÂsions empmtié les deux drappeaox qu'ils avoient Si est-ce que }e cuide qu'il ne tint pas à luy , car il estoit vaillant^ mais à la guide qui les c<mduisoity l^s .menant par mauvais chemin , comme ledict Peloux

0) Jacqaies de lorges, capitaine de la garde écossaise : il fut œlonei 4e rinfanterie frite^sa «n Piémont, et Ueutenant-Kgénéral dans Tarmée jjfx toi en Ecosâç ep y 548. Ilexute tm maniuciit naecspécedeoompIaiBte de son fils Gabriel, comte de Montgommery, qui se dit fils du capitame ^Alorges. Cette famille se prétendoit issue, par les comtes d*Eguttd en Ecosse, des anciens Montgommery, comtes d'Alençon et de Ponthiea, seigneurs de Séés et Bellesme, etc. Son fils aîné fut le naOïeureaz comte de Hontgoomiery, si connu par la mort de Henri II et par sa fti tragique/On remarque oomme chose singulière, que Jacques de Lorgei, ^n ietant un tison ardent par une fenêtre, aiEoit blMsé à la téie letei François I , qui passoit dans la rue.

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