JUSTIFICATION DE MONTLUC
qui premièrement les ont laissés assembler en leur gouvernement, passer les rivières, et ne les ont pas combattus ; je crois que s'il y a aucuns qui les veulent charger qu'ils n'aient bien fait, ils ne demeureront sans raison. Mais il faut qu'on se prenne toujours à celui qui n'a jamais voulu dépendre que du roi et de la reine, par ce que je n'ai point d'idole auprès d'eux ni d'idolâtre (je ne le fis jamais et ne le ferai) pour rabattre les charités qu'on me prête. Je n'ai point accoutumé de fuir les combats, j'y ai été trop accoutumé dès mon enfance. Je ne me trouvai jamais en lieu où nous fussions près des ennemis, que je n'aie toujours été d'opinion de combattre; et si j'ai été chef, je les ai combattus plutôt faible que fort. Et si Ton m'eût laissé faire à cette heure, j'en eusse emporté poil ou plume, ou de la queue ou de la tête, et eussions donné temps à M. de Montpensier de s'approcher de nousmais les lettres forgées de l'invention de Monsallez eurent plus d'autorité que ce que nous voyions à l'œil qu'il fallait faire. A ouïr parler ceux qui m'accusent, vous diriez qu'avec les ongles je devais tuer tout, et avec les dents prendre La Rochelle et Montauban. Je ne suis pas si fol de cracher contre le ciel, et en pays désavantageux, avec trois mille hommes en combattre vingt mille, et par ma perte tirer la ruine du pays après moi. Je laisserai ce propos, ne voulant point entrer en excuses, car je n'ai en rien failli, et ne veux apprendre mon métier de ces contrôleurs qui en parlent sous la che-
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minée, loin des coups, et cependant font donner de mauvais conseils au roi près duquel ils sont. Mais c'est à faire à un lieutenant du roi de prendre son parti, car il n'est pas besoin toujours de faire ce que le roi commande : il est loin et se repose sur vous; c'est donc à vous, si vous avez tant soit peu de prudence, de juger le bien d'avec le mal. Il n'y a nul qui ose nier que si j'eusse combattu, que je ne misse la Guyenne en proie, car c'était donner un assaut à dix contre un, et si j'eusse fait ce qne le roi me mandait par l'importunité du sieur de Monsallez, je laissais tout le pays à la dévotion de l'ennemi. J'en fais juge tout homme sans passion. Je repris mon chemin à Agen, là où je recouvrai un peu de santé, et tout incontinent me mis en opinion d'aller trouver M. de Montpensier, et mandai à M. de Terride et à M. de Gondrin, lequel s'en était retourné de Gourdon à »cause d'une maladie qui l'avait saisi (il y eut assez affaire de l'en faire retourner, car, tout malade comme il était, il voulait passer avec sa compagnie), s'ils voulaient venir avec moi, et nous assignâmes à Villeneuve d'Agenois. Je menais dix enseignes de gens de pied que le chevalier mon fils conduisait, et laissai les deux sieurs ci-dessus nommés pour commander province pour province. Et comme nous fûmes tous ensemble prêts à marcher, je reçus une lettre de M. de Montpensier, par laquelle il me mandait que toutes affaires laissées, je m'encourusse jeter dans Bordeaux, si déjà je n'étais dedans; car il était
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averti que les ennemis avaient une entreprise dessus, et qu'il craignait que je n'y pourrais pas arriver à bonne heure. Et à même heure m'arrivaun huissier de la cour de parlement de Bordeaux, par lequel la cour me mandait de les aller secourir, et qu'ils tenaient la ville pour perdue, si promptement je ne m'en allais mettre dedans. Je fus fort ébahi d'où pouvaient venir ces entreprises, et fus contraint de mander à MM. de Terride et de Gondrin àCastillon d'assembler lesdites compagnies de gens de pied et la cavalerie qui venaient avec nous, et qu'ils m'attendissent là, car j'espérais bientôt y avoir remédié. Je pris seulement quinze ou vingt gentilshommes, et m'en allai en grande diligence, faisant venir nos armes et grands chevaux après : et comme je fus entre Marmande et La Réole, je trouvai M. de Lignerolles qui venait d'Espagne, et M. de Lansac le jeune, lesquels me prièrent de m'acheminer en toute diligence, et qu'ils se doutaient que le lendemain, qui était un mercredi, la ville serait prise, laquelle ils avaient laissée en telle division, que les uns ne se fiaient aux autres. Ledit sieur de Lansac avait reçu deux lettres par les quelles on pouvait connaître qu'il y avait quelque entreprise dans la ville. Je n'eus pas loisir à grand'peine de les embrasser, et m'en allai coucher à Langon, et le lendemain à midi je fus à Bordeaux. Javais d'abord dépêché l'huissier en poste pour donner avis à la cour de parlement que j'arrivais, afin que, si l'entreprise était véritable, que cela fît
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tenir les gens en cervelle, et fus contraint d'y mettre six jours. J'entrai en la cour le lendemain, et leur fis une remontrance le mieux que je pus pour les assurer et pour les mettre hors de tout doute. Cette compagnie montra avoir beaucoup de contentement de moi, et me remercia. Puis après dîner je m'en aDai à la maison de ville, où j'en fis aux jurats et à tous ceux de la jurade une autre. Puis leur ordonnai de faire mettre le lendemain en armes tous ceux de la ville; ce qui fut fait, et trouvai qu'il y avait deux mille et quatre ou cinq cents hommes bien armés; trouvai aussi qu'il y avait les deux compagnies de M. de Tilladet, qui pour lors était encore gouverneur, et trois autres. Le lendemain je rentrai encore en la cour, et leur remontrai les forces que j'avais trouvées, et le peu d'occasion qu'ils avaient d'être entrés en peur, et la bonne volonté que j'avais trouvée tant au peuple qu'aux soldats, leur faisant ma remontrance et les exhortant de faire leur devoir à la défense de la ville; et comme je leur avais fait lever la main de vivre et mourir ensemble pour la défendre, et que s'ils connaissaient qu'aucun voulût faire le contraire, que tous lui courraient sus, tous généralement m'avaient fait le serment ; ce qui réjouit fort toute la cour; je leur remontrai qu'eux-mêmes devaient prendre les armes si l'occasion se présentait, et qu'il leur souvînt que les plus vaillants capitaines qu'avaient les Romains, c'étaient gens de lettres, et que s'ils n'avaient appris les lettres, on