‹ CommentairesChapitre 106 sur 126 · HARANGUE AU PARLEMENT · texte numérisé non relu

HARANGUE AU PARLEMENT

les tenait pour indignes de grandes charges, et que les lettres ne les devaient empêcher de prendre les armes et combattre, mais plutôt leur donner hardiesse, se souvenant des anciens Romains, et qu'ils étaient hommes comme eux, lesquels n'avaient que deux bras et un cœur comme eux. « Messieurs, leur dis-je, je vois bien à vos visages que vous n'êtes pas hommes pour vous laisser battre. Ceux qui ont la barbe et la tête blanches seront pour le conseil; mais un bon nombre que je vois ici sont propres à porter la pique. Combien pensez-vous que cela encouragera le peuple, quand il verra ceux qui ont puissance sur leur bien et sur leur vie, prendre les armes pour leur défense ! Nul n'osera gronder ; vos ennemis seront en peur quand ils ouïront que la cour de parlement s'arme ; ils verront que c'est à bon escient; et puis, tant de jeunesse que j'ai vue dans votre salle entrant céans, plus propre à porter un corselet qu'une robe longue, fera de même. » Pour cet effet, je les suppliai de fermer le palais pour huit jours, afin que dans ce terme de huit jours, chacun d'eux eût reconnu les armes de quoi ils voudraient au besoin combattre, et qu'ils se départissent de deux en deux pour se tenir aux portes avec les armes ; qu'en ce faisant, toute la ville y prendrait exemple, et d'autre part, que s'il y avait aucune trahison dans ladite ville, ce bon ordre serait cause de l'assoupir, et ôterait à l'ennemi de dehors l'espérance qu'il pourrait avoir de prendre la ville ; et que puisque

tant de bien sortait de cette police et de l'avis que je leur donnais, qui était la conservation de leur ville, vies et biens, qu'ils n'y devaient rien épargner. Enfin je leur dis : « Messieurs, je vous offre ma vie et de tous mes compagnons, » M. le président Roffignac, qui présidait (car M, de Lagebaston s'était retiré pour n'être son service agréable au roi), répondit pour toute la cour, me remerciant bien fort de la remontrance que je leur avais faite, de laquelle à jamais ils m'en demeureraient redevables, et qu'il n'y aurait un seul d'entre eux, vieux ou jeunes, qui ne prit les armes pour le service du roi et défense de la ville. Je crois que le roi doit fort à cette compagnie-là et à celle de Toulouse; car si Tune ou l'autre eût manqué, la Guyenne eût eu beaucoup à souffrir, car la perte d'une de ces deux villes emporte et traîne une grande queue, voire la ruine de la Guyenne, En quatre jours, j'eus ôté tout le soupçon et crainte qui était dans la ville/

MM. les gouverneurs, que c'est une belle chose que de savoir connaître la complexion de la nation que vous commandez ! Je veux dire une chose pour cette nation, que si le gouverneur a gagné quelque réputation parmi elle, et qu'il leur sache faire des remontrances là où ils puissent prendre quelque fondement , que non-seulement il fera combattre la noblesse, les soldats, les gens de justice, mais les moines, les prêtres, les laboureurs, et les femmes avec ; car cette nation n'a point be-

soin de hardiesse, mais a besoin d'un bon chef qui la sache bien ordonner et commander. Et croyez que puisque les anciens s'aidaient tant des remontrances qu'ils faisaient aux combats, et qu'ils avaient connaissance du grand bien que cela apportait, nous ne les devons mépriser : ils n'ont pas oublié de les écrire dans leurs livres ; par ainsi il nous faut assurer qu'en usant ainsi et suivant leur exemple, cela nous portera autant de profit qu'il a fait à eux. Je crois que c'est une très-belle partie à un capitaine que de bien dire : je n'ai pas été nourri pour cet effet, mais encore ai-je eu ce bonheur de pouvoir exprimer en termes de soldat ce que j'avais à dire avec assez de véhémence, qui sentait le pays d'où je suis sorti. Je vous conseille, seigneurs qui avez le moyen, et qui voulez avancer vos enfants par les armes, de leur donner d'abord les lettres : bien souvent ils sont appelés aux charges, ils en ont besoin, elles leur servent beaucoup ; je crois qu'un homme qui a lu et retenu est plus capable d'exécuter de belles entreprises qu'un autre; si j'en eusse eu, j'en eusse fait mon profit : encore avais-je assez de naturel pour persuader le soldat de venir au combat.

Or le cinquième jour je m'en retournai ; et par ce que M. de Merville, grand sénéchal de Guyenne, avait été malade, et n'avait pu aller en l'armée et amener sa compagnie , nous vînmes ensemble jusque vers Sainte-Poy, où je reçus des lettres de M. de Montpensier, par lesquelles il me mandait

284 COMMENTAIRES DE MONTLUG

que je me tinsse vers la Dordogne, et que surtout j'eusse le cœur à Bordeaux et à Lîbourne, car il ne pouvait juger encore si l'ennemi reculerait en Guyenne, ou s'il tirerait en avant ; ce qui fut cause que je m'arrêtai autour de Sainte-Foy, et M. de Terride à Castillonnej attendant ce que les ennemis voudraient faire , et aussi le commandement dudit sieur de Montpensier, étant certain qu'en deux ou trois journées nous nous joindrions à lui. Et bientôt après entendîmes qu'il s'en était allé en grand hâte vers Poitiers, au-devant de Monsieur, frère du roi, et que les ennemis s'en allaient au long de la rivière de Loire, tirant vers La Charité, au-devant du duc des Deux-Ponts. Et comme je vis qu'il ne, serait possible] d'atteindre l'armée, pour soulager ce pays du long de la Dordogne, je laissai seulement deux enseignes de gens de pied à Gastillonne et trois à Sainte-Foy, et envoyai dans Libourne le sieur de Saincthorent avec sa compagnie de gens d'armes; et le sieur de Leberon demeura à Sainte-Foy, ayant trois compagnies , avec charge que si les ennemis s'approchaient de la Guyenne, qu'il s'irait jeter dans Libourne avec lesdites trois compagnies. Le chevalier mon fils tenait le reste vers le pays de Quercy et Agenois, et nous autres nous retirâmes chacun en son quartier. Voilà tout ce qui fut fait, depuis le commencement de ces troubles jusqu'alors, en ces quartiers de Guyenne.

Page 1