EXCITATION DES ESPRITS
judicature grande ni petite qu'il n'y en eût de leur religion, et que ceux-là ne feraient coucher rien par écrit, sinon ce qui serait à leur avantage pour leur justification. Et ainsi passait la justice, sans qu'il fût jamais fait aucune punition d'eux; et, lorsque ils avaient tué quelqu'un ou forcé les églises, soudain ces méchants officiers (ainsi les doit-on nommer avec juste raison) se présentaient promptenient à faire les informations, et, icelles faites, on trouvait toujours que les catholiques avaient commencé, et que les battus avaient tort, et que ceuxci même forçaient les églises de nuit, afin que Ton dît que c'étaient les huguenots. Je ne crois pas que Ton trouve en aucuns livres que jamais telles piperies, ruses et finesses fussent inventées en royaume qui jamais ait été. Et si la reine eût encore plus tardé à m'envoyer avec cette patente seulement trois mois, tout le peuple était contraint de se mettre de cette religion-là, ou ils étaient morts ; car chacun était tant intimidé de la justice qui se faisait contre les catholiques, qu'ils n'avaient autre remède que d'abandonner leurs maisons, ou mourir, ou se mettre de leur parti. Les ministres prêchaient publiquement que, s'ils se mettaient de leur religion , ils ne payeraient aucun devoir aux gentilshommes, ni au roi aucunes tailles que ce qui lui serait ordonné par eux ; d'autres prêchaient que les rois ne pouvaient avoir aucune puissance que celle qui plairait au peuple ; d'autres prêchaient que la noblesse n'était rien plus qu'eux : et défait, quand
26 COMMENTAIRES DE MONTLUG
les procureurs des gentilshommes demandaient les rentes à leurs tenanciers, ils leur répondaient qu'ils leur montrassent en la Bible s'ils le devaient payer ou non, et que si leurs prédécesseurs avaient été sots et bêtes, ils n'en voulaient point être.
Quelques-uns de la noblesse commençaient à se laisser aller, de telle sorte qu'ils entraient en composition avec eux, les priant de les laisser vivre en sûreté en leurs maisons, avec leurs labourages; et quant aux rentes et fiefs, ils ne leur en demandaient rien. D'aller à la chasse, il n'y avait homme si hardi qui y osât aller, car ils venaient tuer les lévriers et les chiens au milieu de la campagne, et n'osait-on dire mot à peine de la vie; et si l'on touchait un d'entr'eux, toutes leurs églises incontinent étaient mandées, et dans quatre ou cinq heures vous étiez mort, ou bien il fallait fuir vous cacher dans quelque maison de ceux-là qui avaient pactisé avec eux, ou dans Toulouse ; car en autre lieu ne pouviez être assuré. Et voilà l'état auquel la Guyenne était réduite. Je suis contraint d'écrire toutes ces particularités, pour vous montrer si c'est à tort que le roi m'ait honoré de ce beau nom de conservateur de la Guyenne, et s'il a été nécessaire d'y mettre la main à bon escient. Que si j'eusse fait le doux, comme M. de Burie, nous étions perdus : il leur promettait assez, et je ne tenais rien, sachant bien que ce n'était que pour nous tromper, et peu à peu se rendre maître des places. Bref, ces nouveaux venus nous voulaient donner la
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