MONTLUC ET LES COMMISSAIRES
loi, et n'y avait si petit ministre qui ne fît le monsieur, comme s'il eût été un évêque. Voilà les beaux commencements de cette belle religion, et comme elle apprenait à vivre.
Au partir dudit Villeneuve, nous allâmes à Fumel, où nous trouvâmes que madame de Pumel, M. de Cancon son frère, et autres gentilshommes parents de la maison, s'étaient mis aux champs quand ils entendirent que nous y étions, ayant pris vingt-cinq ou trente de ceux qui avaient massacré le sieur de Pumel. M. de Burie manda aux commissaires de venir procéder à la commission, lesquels lui firent réponse qu'ils n'en feraient rien, mais que nous allassions là. On me manda qu'ils avaient dit que, puisque je faisais justice sans procédure, qu'ils me feraient à moi-même le procès après l'avoir fait aux autres ; je connus bien qu'il fallait venir aux prises et aux mains avec eux, car autrement nous tombions au plus grand malheur que gens pouvaient faire, et que, si nous tenions les gens et le peuple en crainte de nous, sans qu'ils eussent frayeur de ces commissaires, tout s'en allait en cette religion. Je ne cessais pas de le remontrer à M. de Burie, mais je connaissais bien, à ses réponses qu'il était en quelque crainte de faillir, ou, comme j'ai dit, qu'il penchait quelque peu du côté de ladite religion : sa fin nous en a donné la connaissance. Et comme nous vîmes que ne pouvions avoir les commissaires, nous mandâmes venir des conseillers du
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siège du sénéchal d'Agen, lesquels commencèrent à faire le procès à ces gens, et les trouvèrent si coupables qu'ils confessèrentqu'eux-mêmesavaient été au massacre de leur seigneur ; car c'étaient ses propres sujets qui avaient commencé et envoyé quérir leurs églises voisines pour faire ce bel exploit, massacrant d'une infinité de coups ce seigneur; et encore demi-mort ils le mirent contre un carreau sur le lit, et tiraient à la butte contre son cœur, pillant et saccageant tout : et après, ces bonnes gens criaient Vive V Évangile ! Bref, en un jour il en fut pendu ou mis sur la roue trente ou quarante. Et de là nous nous en allâmes à Cahors, où nous trouvâmes ces vénérables seigneurs qui avaient commencé et étaient déjà bien avant à faire le procès aux catholiques, et tenaient prisonnier M. de Viole, chanoine et archidiacre de Cahors, et chancelier de l'université, gentilhomme de maison de sept ou huit mille livres de rente, appartenant à MM. de Terride, Negrepelisse et à d'autres sieurs du pays. Le sieur de Gaumont des Mirandes avait marié sa sœur en cette maison, et était là sollicitant pour ledit de Viole son beau-frère, avec ses enfants, neveux dudit de Viole, madame de Bugua, sœur dudit de Viole; M. d'Aussun y vint aussi, parce qu'il était parent de sa femme: toute la ville était pleine de noblesse pour solliciter pour ledit sieur de Viole. Ils avaient si bien fait qu'ils avaient appelé neuf juges ou lieutenants des sièges, dont les six étaient huguenots, et les trois
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autres ils avaient si fort intimidés de leur grande puissance et autorité qu'ils disaient avoir en leur charge, que nul d'eux n'osait dire sinon comme autres; et le juge-mage lui-même, qui est personne timide, n'osait rien dire, sinon ce qu'ils voulaient. Ils jugèrent quatorze ou quinze hommes : il n'en y avait pas trois qui fussent au massacre, mais pour vengeance de la justice que nous avions faite à Fumel, ils en voulaient faire mourir tant qu'ils pourraient, justement ou injustement, et les firent exécuter à la place de la ville. La justice et l'Église entrèrent en si grand peur, qu'ils se tenaient pour perdus, voyant que l'on faisait le procès à M. de Viole et à plusieurs autres qui ne s'y étaient point trouvés. Toutes ces dames' étaient toujours après moi, et ne pouvaient pas avoir réponse de M- de Burie qui les contentât. M. de Caumont, qui est aujourd'hui, vint parler à M. de Burie; je crois que c'était plus pour avoir querelle avec moi qu'autre chose, parce que j'avais dit qu'il endurait qu'un ministre parlât, en pleine chaire, contre la personne du roi et son autorité, à Glairac dont il est abbé : il le me demanda en pleine salle devant M. de Burie; je lui dis que je l'avais dit, et qu'il était tant obligé au roi des biens qu'il en avait reçus, qu'il ne le devait point endurer : il me répondit qu'il n'avait pas prêché devant lui, et quand même il l'aurait fait, ce n'était pas à moi à qui il en devait rendre compte. Je lui faillis sauter dessus, la dague en la
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main; il mit la main sur sonépée, et tout d'un coup lui sautèrent au col quinze ou vingt gentilshommes des miens, et eut assez affaire à garder que Ton ne le tuât. M. de Burie fut de mon côté et le brava fort, de sorte qu'aucuns le poussèrent hors de la salle pour le sauver; car tout le monde avait la main aux épées, et lui n'avait pas forces pour répondre pour lors aux miennes. Et voilà l'occasion de la haine qu'on dit qu'il me porte, car auparavant nous étions bons amis ; mais c'est le moindre de mes soucis.
Or, pour retourner à la justice, Mme la comtesse d'Arein, qui était à Assier, m'écrivit une lettre par un sien gentilhomme nommé Le Brun, par laquelle me priait vouloir tenir la main que justice se fît. Je lui répondis que je ne l'empêcherais point, où je connaîtrais que la raison le permettrait, et que M. de Burie et moi n'étions là pour autre chose. Le lendemain il retourna à moi, et en secret me dit et me pria que je tinsse la main à ce que le jugement des commissaires sortît à effet, et que dix mille francs ne me faudraient point. Ce fut devant un marchand qui vendait des pistolets, et lui-même me les choisit, et me dit qu'il s'y entendait, et qu'il les voulait démonter. Il me fit grand plaisir, et je les lui laissai entre ses mains, m'en allant souper avec M. de Burie : son logis était bien près de là. Et en allant je commenmençai à discourir en moi-même d'où pourraient sortir ces dix mille francs, et ne put entrer en