SENTENCE DES COMMISSAIRES
tendre le jugement des procès. Et m'en allant, je pensai à les empêcher de prononcer leur sentence; car, si elle était prononcée une fois, il n'y avait plus ordre de sauver la ville que le comte Rhingrave n'en eût les amendes, qui était étranger, et le roi avait toujours affaire de lui. Et en cette colère j'arrivai à la chambre de M. de Burie, et trouvai qu'ils étaient déjà tous assis, les sacs sur la table. Ils virent bien à ma mine ce que je portais sur le cœur. Je pris une petite escabelle, et me mis au bout de la table, car ils tenaient tout l'environ d'icelle. Et là commença ledit Compain à faire de grandes remontrances de ce forfait qui était advenu en la ville, et que tant de femmes et enfants y avaient perdu leurs maris et leurs pères ; et que le roi et la reine nous avaient envoyés là pour faire cette justice juste et raisonnable (sa harangue dura pour le moins demi-heure) ; et que ce n'était rien de ceux qu'ils avaient fait mourir, si les principaux auteurs ne perdaient la vie, qui servirait d'exemple à tout le royaume de France ; et qu'ils voulaient lire leur sentence devant nous, pour puis après faire l'exécution en la prison, nous priant de leur prêter la main forte ; et commença de tirer la sentence du sac. Je regardai M. de Burie s'il dirait rien, car il appartenait à lui de parler avant moi. Et comme je vis qu'il se laissait aller sans répondre, et que l'autre commençait à ouvrir la sentence pour en faire lecture, j e \ lui dis: «Holà! monsieur de Compain; ne passez pas ]
34 COMMENTAIRES DE MONTLUG
plus outre que vous ne m'ayez répondu sur ce que je vous veux demander. » Alors il me dit qu'après qu'il aurait lu la sentence il répondrait à ce que je lui demanderais, et qu'il la voulait lire avant de faire autre chose. Sur quoi je dis à M. de Burie en jurant : « Monsieur, dès le premier mot qu'il ouvrira la bouche, je le tuerai, si premièrement ne me rend point raison de ce que je lui demanderai en votre présence. » Alors M. de Burie lui dit: « Monsieur de Gompain, il faut que vous entendiez ce qu'il vous veut dire, car peut-être qu'il a entendu des choses que je n'ai pas entendues. » Alors je vis mon homme pâlir ; il avait raison. Je lui dis : « A qui est la ville de Cahors ?» Il me répondit : ce Elle est au roi. — A qui est la justice? — Elle est au roi. — A qui est l'Église ? » Il me répondit qu'il n'en savait rien. Alors je lui dis : « Niez-vous que l'Église ne soit au roi, aussi bien que le reste? » Il me répondit qu'il ne se souciait point de cela. Alors je lui dis: « Avez-vous départi la ville en trois corps, c'est à savoir l'Église, la justice et la ville séparément, et sur chacune déclaré les amendes ? » 11 me dit lors que j'écoutasse leur sentence, et alors je le saurais. Sur quoi je lui commence à donner du tu, lui disant : « Tu déclareras ici, devant M. de Burie et devant moi, ce que je te demande, ou je te pendrai moi-même de mes mains ; car j'en ai pendu une vingtaine de plus gens de bien que toi, ni que ceux qui ont assisté à ta sentence: » et ie me lève de dessus l'esca-