RÉFLEXION SUR LES PRINCES
mieux que je pourrais pour leur service et pour la conservation du pays ; et me recommandaient bien étroitement leurs affaires, avec des mots plus honnêtes que je ne méritais. Je vis bien que les pauvres princes n'étaient pas sans peine, et la reine surtout, laquelle me mit de sa main des mots pitoyables. Les grands ont quelquefois, et quand Dieu le veut, besoin des petits ; il faut qu'ils reconnaissent qu'ils sont du monde : cette pauvre princesse en a eu sa bonne part. Il est parfois besoin qu'ils en sentent; car si tout leur vient à souhait, ils ne se soucient pas tant de ceux qui leur font service comme quand ils se voient en affliction ; ils se donnent da bon temps aux jeux, mascarades et triomphes, qui sont cause de leur ruine, comme de mon bon maître [Henri second], lequel courut pour son plaisir à la lice et fut tué : ce qu'il n'eût su être en guerre, car il eût été trop bien gardé. On dit qu'on se gratte toujours là où on se démange; et moi aussi là ou je me désole, qui est à la perte de mon bon roi, que je pleure et pleurerai tant que je vivrai.
Il ne tarda pas longtemps que M. de Duras prît son chemin le long de la rivière de Garonne, et assembla son camp à Glairac, Tonneins et Marmande, qui était de treize enseignes de gens de pied et sept cornettes de gens de cheval. Et comme les Pardaillan, Savignac, capitaine de la garde de M. de Burie, Salignac et autres chefs, furent prêts d'exécuter l'entreprise sur le château Trompette, M. de
Duras marcha vers Monsegur et aux environs de Cadillac, avec grande quantité de bateaux, là où il avait mis le meilleur de ses soldats, pour se rendre à rentrée de la nuit devant le château Trompette, où ceux-là avaient fait état de se trouver dedans, et par là les faire entrer dans la ville. Mais l'entreprise leur succéda mal, car M. de Vaillacle père fut bien avisé, et ne voulut pas laisser entrer Le Puch de Pardaillan, son beau-frère, qui feignait d'avoir peur, disant que ceux de la ville le voulaient prendre. Et servit bien là le capitaine La Salle, qui était à M. de Vaillac. Or c'était à une heure de nuit ; toute la ville fut émue ; M. de Burie était à la mairie; les habitants prirent les armes, et chacun courut sus aux huguenots. Ledit sieur se tint dans la mairie avec quelques gentilshommes de sa garde, ne lui en étant demeuré que bien peu, car la plupart étaient de l'entreprise, et se sauvaient les uns par-dessus les murailles, les autres par-dessous une palissade qui tire à la rivière. Ils n'étaient pas plus de deux ou trois cents de l'entreprise; et en furent pris quelques-uns. Et comme les gens de M. de Duras, qui étaient dans les bateaux, furent au-dessous de Cadillac, ils trouvèrent le comte de Candale, fils de M. de Candale , qui s'en venait de Bordeaux audit Cadillac, lequel ils prirent prisonnier, et l'envoyèrent à la reine de Navarre qui était à Duras, ne faisant qu'arriver de la cour ; et lui fit promettre qu'il porterait les armes pour leur religion, lui promettant monts et merveilles ; et sur