EMOTION A AGEN
un autre lieu du pays : je n'entendais pas dire qu'il se remuât beaucoup, et crois qu'il était bien étonné. De ma part, je n'avais charge de rien que de ma compagnie; je m'en étais voulu une fois mêler, à la requête de la cour présidiale et consuls d'Agen, pour un ministre que la justice tenait prisonnier, dont toute la ville était émue les uns contre les autres, et me vinrent les consuls prier de venir jusques à Agen; car autrement les habitants s'allaient couper la gorge les uns aux autres : ce que je fis; et à mon arrivée la peur prit aux huguenots d'eux-mêmes, de sorte que les uns se cachaient dans les caves et les autres sautaient par-dessus les murailles, non que je leur en donnasse occasion, car encore je ne leur avais fait jamais mal : je ne fis qu'aller prendre le ministre en une maison pour le livrer entre les mains de la justice, et après m'en retournai: mais ces gens ont toujours eu peur de mon nom en Guyenne, comme ils ont en France de celui de Guise. Le roi de Navarre me sentit si mauvais gré de ce que je fis, qu'il m'en voulut mal mortel, et écrivit au roi que je l'avais dépossédé de l'état de lieutenant du roi, le priant de lui mander s'il m'en avait donné la charge : de quoi il délibérait de se venger à quelque prix que ce fût. Ceci advint, vivant encore le roi François, car dès ce temps-là ces nouvelles gens commencèrent à remuer besogne. M. de Guise me manda par mon fils, le capitaine Montluc, que je recherchasse tous les moyens que je pourrais pour me remettre en
6 COMMENTAIRES DE MONTLUG
sa bonne grâce, et qu'encore que le roi eût trouvé bon ce que j'avais fait, néanmoins il ne le voulait montrer, et q?ul fallait qu'il en usât ainsi. Cette lettre faillit être cause de ma ruine, car sans cela je ne m'y fusse jamais rengagé ; car j'aimais mieux me tenir sur mes gardes et en ma défense, que de me trouver mêlé en aucune chose qu'en ce que le roi me commanderait : mais il me semblait que je ne pouvais faillir suivant le conseil de M. de Guise, car il gouvernait entièrement tout à la cour.
Or, pour retourne* à mon principal, ayant vu et entendu toutes ces besognes et ces nouvelles choses, qui se dressaient encore beaucoup plus depuis mon retour et après la mort du roi (car lors on parlait ouvertement), je délibérai m'en retourner à la cour, pour ne bouger d'auprès de la reine et de ses enfants, et la mourir à leurs pieds contre tous ceux qui se présenteraient pour leur être contraires, tout ainsi que j'avais promis à la reine, et me mis en chemin. La cour était pour lors à Saint-Germain-en-Laye : je ne demeurai que deux jours à Paris, et ne trouvai personne de la maison de Guise ni autres, que la reine, le roi de Navarre, M. le prince de Gondé et M. le cardinal de Perrare, là où je fus le bienvenu de Sa Majesté et de tous. La reine et le roi de Navarre me tirèrent à part, et me demandèrent comme les affaires se portaient en Gascogne. Je leur dis qu'elles ne se portaient pas encore mal, mais que je craignais qu'elles iraient