‹ CommentairesChapitre 30 sur 126 · MONTLUC MARCHE VERS BORDEAUX · texte numérisé non relu

MONTLUC MARCHE VERS BORDEAUX

gens de pied et de cheval, et commençai à marcher droit à Bordeaux. La première journée fut à Bruch, qui est à M. de Gondrin, et à un autre village à un quart de lieue de là, nommé Feugarolles, qui est à la reine de Navarre, où je logeai la compagnie de M. de Termes et la compagnie de M. de Saint- Salvy, frère de M. de Terride, qui était une compagnie nouvelle. Et incontinent qu'ils furent logés, vinrent trois enseignes de Nérac, conduites par un nommé le capitaine Dovazan, qui pouvaient être au nombre de cinq à six cents hommes. Je n'avais pas repu à demi, qu'on vint me dire qu'à un château qu'il y avait près de moi, nommé Castel-Vieil, il y avait des gens qui se défendaient. Je m'y en allai, et mandai le capitaine Bardachin avec cent de ses bandouliers pour qu'il fît mettre le feu aux portes et donner l'assaut : nous l'emportâmes; et comme nous entrions dedans, voilà l'alarme qui me vint de Feugarolles, que les ennemis combattaient avec les compagnies de MM. de Termes et de Saint- Salvy. Je laissai ce château et courus à Feugarolles, et mandai au capitaine Charry, qui était logé avec sa troupe à côté de moi (je ne l'en éloignais guère, car s'il fallait frapper, il était des premiers aux coups) , qu'il s'avançât avec ses gens pour venir au combat. J'avais quelques gentilshommes, et bien peu avec moi, parce qu'ils ne s'osaient encore déclarer, voyant que les ennemis étaient maîtres ; et entre autres avais avec moi le gouverneur La Motterouge, le capitaine Poy, et quinze ou

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vingt autres. Je dis au capitaine Bardachin qu'il fît cesser le sac à ses soldats, et qu'il me suivît au trot ; il en laissa la charge à son lieutenant, et vint avec moi, et cinq ou six chevaux des siens. Or de Castel- Vieil jusqu'à Feugarolles n'y a qu'un quart de lieue ; et comme je fus là, je trouvai la compagnie de M. de Termes en bataille par le bourg, et celle de M. de Saint-Salvy aussi, Tune près de l'autre ; les ennemis étaient à l'autre bout, qui nous virent arriver, et commencèrent à prendre leur chemin pour s'en retirer. Je dis au capitaine Masses qu'il prît dix salades, et que le reste se logeât à la compagnie de M. de Saint-Salvy ; car nous avions fait une grande traite, et je voulais partir une heure devant jour, à cause de la chaleur extrême qu'il faisait. Le capitaine Charry m'arriva aussi avec cinq ou six chevaux ; le reste venait tant qu'il pouvait, car je me mis à la queue des ennemis.

Il y a une montée auprès du village, tirant à Nérac; et comme nous fûmes au pied de la montagne, ils furent à demi et sur le haut, et là me firent tête. Je n'avais pas grande envie de combattre, parce que mon dessein était d'aller secourir Bordeaux, et ne me voulais engager en combat, craignant que quelque malheur advînt et que je ne pusse secourir Bordeaux : toutefois, comme je les vis sur la montagne, je montai après eux; et comme je fus sur le haut, je les vis au long d'un grand chemin, entre deux taillis, qui s'en allaient le petit pas et en bon ordre, ce capitaine Dovazan avec

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quatre ou cinq chevaux derrière, et dix ou douze arquebusiers aussi. Nous pouvions être entre tous, compris les dix salades, cinquante chevaux bons ou mauvais. Je fis descendre les arquebusiers, qui commencèrent à se mettre sur leur queue. Je connus qu'ils commençaient à se hâter de se retirer plus qu'au commencement; alors je dis au gouverneur La Motterouge et à M. de Saincthorent, au capitaine Charry et aux autres gentilshommes : « Accostez-les de près, car, sur ma vie, ces gens-là ont peur : je le connais à leur démarche, leur retraite est longue , et je vous seconderai avec le capitaine Masses. » Le capitaine Bardachin manda à ses bandouliers qu'ils courussent toujours. Nous ne cheminâmes pas ainsi deux cents pas, que je vis que nos coureurs se mettaient parmi leurs gens de pied; et commencèrent nos arquebusiers à les hâter un peu. Et comme je vis que leurs chevaux passaient par les files des gens de pied pour gagner le devant (c'était que le cheval de Dovazan était blessé) , je passai à la tête des nôtres, et leur montrai que ces gens de cheval gagnaient la tête de leurs gens pour les faire arrêter et combattre, ou bien ils s'en allaient de peur. « Je crois, dis-je, que c'est de peur, car leurs gens de pied se hâtent de s'acheminer ; chargeons-les , mais que le capitaine Masses soit avec nous; » lequel pouvait être deux cents pas derrière; je lui mandai qu'il vînt au galop. Et comme les ennemis virent venir nos gens au galop, ils commencèrent de s'acheminer en

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hâte, et cessèrent de tirer. Alors je crie : « Donnons, donnons, car ils sont en peur. » Ce que nous fîmes, et sans aucune résistance leur passâmes d'un bout à l'autre par-dessus le ventre : leurs chevaux prirent la fuite droit à Nérac. Ces gens, comme poltrons, se jetaient dans les taillis et dans les fossés, le ventre à terre; les bandouliers les cherchaient par les bois, et leur tiraient comme quand on tire au gibier ; une partie de ce qui se sauva se jetèrent dans la rivière de la Baise, et il s'en noya quelques-uns ; les autres passaient à travers les bois, et gagnaient les vignes. Nous étions si peu que nous ne pouvions suffire à tuer tout : car de prisonniers, il ne s'en parlait point en ce tempslà; et si le roi eût fait payer les compagnies, je n'eusse permis en ces guerres d'introduire les rançons, qui' ont entretenu la guerre ; mais le gendarme ni le soldat n'étant payés, il est impossible d'y pourvoir : encore n'y en eut-il guère ; c'est cela sans doute qui a entretenu la guerre. Ce n'est pas comme aux guerres étrangères, où on combat comme pour l'amour et l'honneur; mais aux civiles il faut être^ou maître ou valet, vu qu'on demeure sous même toit; et ainsi il faut venir à la rigueur et à la cruauté : autrement, la friandise du gain est telle, qu'on désire plutôt la continuation de la guerre que la fin. Pour tourner à nos fuyards, l'alarme alla par tout notre camp : tous à pied et à cheval venaient au ga'op ; mais à leur arrivée ils trouvèrent que tout était fait; et si j'eusse voulu

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suivre la victoire jusqu'à Nérac, tout le monde était en fuite, et nous fussions emparés de la ville aisément; mais mon dessein n'était que de secourir Bordeaux. En ce rencontre moururent plus de trois cents hommes, lesquels le juge de Vienne fit enterrer, comme depuis il m'a assuré, sans en ce com- I prendre ceux qui moururent aux vignes et qui se noyèrent, qui pouvait être en tout de quatre à! cinq cents hommes; et ladite rencontre fut un jour de vendredi. Cela étonna fort les frères et donna courage aux catholiques ; car si une fois vous commencez à étriller vos ennemis, croyez que vous avez l'avantage des jeux, et leur mettez la peur au ventre, et ils ne vous attendront jamais.

Le lendemain je m'acheminai une heure devant jour, et pensais entrer au Mas d'Agénois, mais j'y trouvai trois enseignes des leurs. Il me fallulloger à La Gruère et à Calonges, tout auprès du Mas, à cause de la grande traite que j'avais faite le jour de devant, et aussi qu'un secrétaire de la reine de Navarre, nommé Barbant, me porta des lettres de ladite dame, qui était à Duras, par lesquelles me mandait que je n'avais que faire de tirer outre, car M. de Buria et elle avaient pacifié le tout, et qu'elle était partie de France expressément pour apaiser ces troubles et faire laisser les armes à ceux de sa religion. Je dis à Barbant que je ne pouvais retourner arrière que je n'eusse mandement de M. de Burie , et que si la ville se perdait, tout cela tomberait sur mes coffres. Nous

débattîmes plus de deux heures à la campagne, et toujours il me mettait en avant si je pensais que la reine de Navarre fût contre le roi, et si je pensais qu'elle voulût faire perdre au roi la ville de Bordeaux. Je parlai sobrement, car ainsi le fallait faire ; mais tout ce qu'il put avoir de moi ce fut que je lui baillerais deux gentilshommes pour aller devers la reine de Navarre voir en quel état étaient les affaires entre elle et M, de Burie, et que cependant, à ce que j'avais délibéré de faire de chemin en deux jours j'y en mettrais quatre, pour donner le temps à ladite dame de parachever ce qu'elle avait commencé avec M. de Burie ; et lui baillai les capitaines Poy et Sendat. On les faillit tuer plus de deux fois par les chemins, car en tous les coins et villages les huguenots avaient des corps de garde pour étonner tout le monde. Le soir, je pris conseil avec tous les capitaines, et tous furent d'opinion que je ne m'arrêtasse pas aux lettres ni paroles de la reine de Navarre, et que si elle me manquait de promesse, la perte de la ville de Bordeaux était de grande importance ; que, quelque excuse que je pusse dire elle ne serait suffisante pour effacer le blâme qu'on me donnerait ; et d'autre part, s'il était question de m'en défendre par les armes, je ne combattrais pas la reine de Navarre, et on se moquerait de moi, et elle-même la première : bref, toujours le tort serait de notre côté. Je fus bien aise que tous fussent de cette opinion, afin que s'il eût été trouvé

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