RETARD DE M. DE BURIE
Naples avec moi, auquel temps nous l'appelions le capitaine Monlaur ; il amena aussi deux de ses enfants, tous trois vaillants et courageux. M. le comte me conta la promesse que la reine de Navarre lui avait fait faire *, car autrement ne pouvait échapper de leurs mains. Je lui dis que je lui ferais donner l'absolution à M. de Bordeaux ; aussi cette promesse ne le pouvait obliger, car il n'avait pas été pris en guerre, et puis elle était faite à la reine de Navarre, laquelle se disait très-humble servante du roi, et très-affectionnée à son service. Environ midi arrivèrent deux des messagers que j'avais envoyés vers M. de Burie, qui me dirent qu'ils ne pouvaient être achevés de passer à midi, et que seulement la compagnie de M. le maréchal de Termes était passée. J'avais renvoyé tous nos gens de cheval repaître à La Sauve , et seulement avais retenu vingt ou vingt-cinq chevaux, et là je faisais la sentinelle, et faisions repaître nos chevaux, la bride en la main, contre une haie : les ennemis me voyaient et moi eux. Et comme nos gens eurent repu, ils me vinrent trouver; et en même temps qu'ils arrivèrent, les ennemis commencèrent à déplacer et à prendre le chemin droit à moi. Nous voyions bien qu'ils s'acheminaient par troupes ; alors nous connûmes qu'ils prenaient un autre chemin que de venir à nous, et entrâmes en conseil si nous les devions combattre ou non : la plupart
1. De ne plus porter les armes contre les protestants. 15 m — 6
disaient que si nous les combattions, nousmettions toute la Guyenne en hasard pour le roi, car, pour un que nous étions, ils étaient vingt, et qu'il valait mieux attendre M. de Burie que de faire une telle erreur, ce qui ne serait trouvé bon du roi ni de personne du monde. Sur quoi je leur accordai que leur opinion était véritable ; toutefois, que nous voyions la noblesse de la Guyenne toute en crainte. « Tout cela est vrai, leur dis-je, vous n'êtes pas ici guère plus de trente gentilshommes ; le peuple est si intimidé qu'il n'ose s'élever contre eux pour nous aider ; et quand ils entendront que nous sommes approchés si près sans les combattre, leur peur augmentera; de sorte qu'avant huit jours nous aurons tout le pays contre nous. Or, perte pour perte, il me semble que nous devons hasarder de nous perdre en combattant, plutôt que de nous perdre en dissimulant; et puis tout est entre les mains de Dieu. J'ai commencé à tâter ces gens-là où je les ai trouvés, mais je les ai connus de peu de cœur ; croyez qu'ils n'attendront pas, et que nous les enfoncerons. Que si nous n'avons envie de combattre, nous ne devions pas faire les approches de si près ; si nous tardons, vous voyez qu'ils ne veulent que couler et échapper. Pour notre perte, si elle advenait, Bordeaux pour cela ne sera pas perdu : M. de Burie y est, et une cour de parlement.» Alors M. de Seignan, qui était le plus vieux, répondit que cela était bien vrai que nous aurions le pays contre nous, et que puisque nous étions
COMBAT DE TARGON 83
réduits à cette nécessité, et que nous avions perdu l'espérance que M. de Burie pût arriver à nous, que l'on devait combattre. Alors tous généralement commencèrent à crier : «Allons combattre! allons combattre ! » Et comme nous montions à cheval, arriva le maréchal des logis de M. le maréchal de Termes, nommé Montcorneil, qui me dit que sa compagnie avait été à cheval dès la nuit, et qu'ils avaient été contraints de repaître à La Sauve. Alors je pensai perdre toute espérance. Les deux compagnies de gens de pied marchaient tant qu'elles pouvaient, mais il faisait une si extrême chaleur que nous brûlions. Alors Montcorneil, qui vit que nous allions au combat, courut à La Sauve faire monter à cheval le capitaine Masses. Nous nous acheminâmes à main gauche ; et comme nous fûmes à deux arquebusades près d'eux, je fis deux troupes de nos gens à cheval. Entre tous, nous pouvions être de cent à cent vingt maîtres, car je \ n'avais pas trente salades en ma compagnie à cause que c'était la compagnie de M. de La Guiche; ils s'en étaient allés presque tous à leurs maisons, sauf bien peu, et je n'avais pu pourvoir en leurs places. Toujours peu à peu les ennemis montaient ce tertre. Ils envoyèrent la plupart de leur arquebuserie au-dessous , dans des taillis qu'il y avait fort épais ; et pour aller à eux, il fallait aller par un grand chemin bordé de vignes do tous côtés. Je fis aller le capitaine Gharry sur la queue, et baillai l'une des troupes au capitaine Mon*-
84 COMMENTAIRES DE MONTLUG
lue, mon fils, et à M. de Fontenilles avec la cornette des guidons, et me retins l'autre cornette des gens-d'armes, que M. de Berdusan, sénéchal de Bazadais, portait. Et comme nous fûmes près des vignes, je connus que nous ne pourrions passer pour les aller combattre, et pris à main gauche au-dessous des vignes. Le capitaine Montluc avait environ deux cents pas devant moi. Et comme ils virent que nous ne prenions qu'à main gauche, ils marchaient toujours par le haut de la montée au-devant de nous. Et comme nous fûmes hors des vignes et de quelques fossés qu'il y avait, le capitaine Montluc allait toujours gagnant le . haut : je fis joindre M. de Saincthorent avec ses arquebusiers à cheval, et je me retins le baron de Glermont, qui en avait quelques-uns.
Or, comme nous fûmes à vingt ou trente pas ils commencèrent à tirer, et non plus tôt; et comme ils commencèrent à nous saluer, les arquebusiers de M. de Saincthorent tirèrent aussi. Cependant le capitaine Montluc donne de cul et de tête au milieu de tous leurs gens de cheval : j'avais l'œil sur lui; et moi je donne en même instant, un peu à main gauche, à travers leurs gens de pied : et les mîmes tous en déroute et en fuite, non sans avoir de pied ferme attendu notre choc et soutenu sur le haut. Leurs gens à cheval fuyaient contre bas, au long du taillis, voyant leur perte, et j'enfermai leurs gens de pied dedans le taillis. Or, parce que nous n'avions point de gens de pied pour tuer, car