FAUSSE NEGOCIATION
méritèrent : il fut arrêté qu'ils me bailleraient pour otages trois de ceux de là dedans, et que je leur en enverrais trois autres, et me demandèrent MM. de Berdusan, de La Chapelle et un autre. Et comme ils furent auprès de la porte, et que nous pensions que les autres sortissent , il leur fut tiré trente ou quarante arquebusades tout à coup, de sorte qu'ils faillirent de les tuer, et blessèrent l'un de mes trompettes. Alors je fis crier à Brimont que ce n'était là la foi d'un homme de bien, mais d'un huguenot. Il s'excusait, et disait que c'était un méchant qui avait commencé, et que bientôt j'en verrais faire la punition.
Mais ces méchants pendirent aux créneaux un pauvre catholique qui n'en pouvait mais. Or ils demandaient toujours de me voir, et disaient qu'ils ne pouvaient croire que je fusse là : aucuns me disaient que je me devais montrer, mais je ne le voulus jamais faire, dont bien m'en prit : un vieux routier est difficile d'être pris au trébuchet. Défiezvous toujours de tout, sans le montrer pourtant ouvertement. Après que le pendu fut mort, ils coupèrent la corde , et le firent tomber dans le fossé; il fut arrêté que les mêmes députés entreraient et les leurs sortiraient , car nous pensions que celui qui avait été pendu fût celui qui avait fait le coup.
Or tout le monde se mettait sur la rue près de Sainte-Glaire, et en troupe, pour voir ce que faisaient les députés et quand les autres sortiraient.
Ils avaient affûté trois ou quatre pièces qu'ils avaient, et quelques mousquets tout droit à la troupe, pensant que j'y fusse. Et comme nos députés furent auprès de la muraille, ils commencèrent à tirer les pièces droit à la troupe, et y tuèrent un gentilhomme d'auprès d'Agen, nommé M. de Bastels, et trois ou quatre autres blessés. Je voyais tout ceci de derrière une petite muraille, et m'émerveille que nos députés ne furent tués, car ils leur lâchèrent plus de soixante arquebusades : ils se sauvèrent courant. Et comme je vis ceci pour la seconde fois, j'envoyai derrière la muraille leur dire que puisqu'ils faisaient si bon marché de leur foi et promesse, que j'en ferais autant de la mienne; et envoyai M. de Berdusan mon enseigne, qui était un des députés, et ma compagnie avec une compagnie de gens de pied à Terraube, pour faire tuer et dépecer tous ceux qui étaient là, et lui baillai le bourreau pour faire pendre le chef; ce qu'il fit, et de bon cœur, attendu la méchanceté que ceux de Lectoure avaient faite en son endroit : et après qu'ils furent morts, les jetèrent tous dans le puits de la ville, qui était fort profond, et s'en remplit tout, de sorte que l'on les pouvait toucher avec la main. Ce fut une très-belle dépêche de très-mauvais garçons. Ils m'amenèrent les deux Begolles, et deux autres de Lectoure de bonne maison, lesquels je fis pendre en un noyer près de la ville, à la vue des ennemis; et, sans l'honneur que je portais à la mémoire de feu M. d'Aussun, les Begolles,
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ses neveux, n'en eussent pas eu un meilleur marché que les autres. Ils en furent à deux doigts près, ayant une fois commandé de les dépêcher, et puis je ne sais comment je changeai d'avis : leur heure n'était pas venue. Si n'eût été pour les faire pendre à la vue de ceux de Lectoure, ils n'eussent eu la peine de venir, et eussent été logés dans le puits comme les autres.
La nuit, je commençai à remuer mon artillerie de l'autre côté où avions reconnu, M. d'Ortubie, le gouverneur La Motterouge et moi; et la nuit, comme je la remuais, ils connurent bien par là où je voulais les battre, et se doutèrent qu'ils n'avaient pas gens pour soutenir deux brèches. Ils demandèrent le capitaine Montluc, et parla Brimont à lui, et lui dit qu'il voulait capituler, pourvu qu'il lui donnât la foi de les laisser sortir avec les armes et leurs vies sauves. Cependant le jour vint : pressé des capitaines, je leur accordai; car je voyais bien que je n'étais pas encore au bout de ma leçon.
Quand je laissai M. de Burie, j'amenai M. de Saincthorent avec moi, et le capitaine Gimond ; mais comme je fus à Moissac, je fus averti par M. de Burie que le camp des ennemis partait de Montauban, et qu'il prenait le chemin devers Gahors : qui fut cause que je renvoyai M. de Saincthorent et le capitaine Gimond dedans Gahors ; et s'il eut grande difficulté d'entrer dedans la première fois, encore plus la seconde, qui fut la deuxième fois que par
extrême et grande diligence il sauva la ville. Ledit sieur de Burie me manda que si je connaissais que je ne pusse emporter Lectoure en deux jours, que je l'abandonnasse, m'allant joindre avec lui, et que sans moi il était le plus faible, ayant perdu quatre cents Espagnols de trois compagnies qui s'étaient mutinées, et qu'ils avaient pris le chemin de chez eux.
J'envoyai un gentilhomme après ces Espagnols, lequel ne put rien faire, et y renvoyai M. de Durfort de Bajaumont, avec lettres et prières. Et comme ils eurent vu mes lettres, ils se mirent tous en conseil. En mes lettres il y avait,que je ne voulais pas donner l'assaut qu'ils n'y fussent. Ils résolurent tous de retournera moi ; et comme j'eus fait la capitulation, ils arrivèrent à Fleurance, une lieue de Lectoure ; c'était un vendredi. Je mis la compagnie du baron de Pourdeac dedans ; car il y vint avec un pied bandé : et le samedi matin je fis sortir tous les huguenots dehors, afin que chacun se retirât où il voudrait. Aucuns se mirent de nos compagnies. Ils n'avaient jamais entendu la mort de leurs compagnons jusqu'à ce que je fus dedans, et ne pensaient pas échapper à meilleur marché que les autres; mais je leurs tins la promesse. Incontinent je fis partir le baron de Clermont avec les cinq enseignes que j'avais, et lui dis qu'il s'en allât passer la rivière de Garonne à Leyrac : et j'allai parler aux Espagnols en la prairie , et leur promis de faire leur appointement
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avec leurs capitaines, leur faisant plusieurs remontrances ; de sorte qu'après ils se résolurent de me suivre : j'en laissai toujours la charge à M. de Durfort. Ils s'en allèrent avec les cinq compagnies à Leyrac passer la rivière. J'employai tout le demeurant du jour à remettre les gens d'église en l'évêché et aux monastères, les gens de justice en leurs sièges, et laissai au baron de Pourdeac l'ordre qu'il devait tenir. Puis le dimanche matin, je m'en allai dîner à Estillac, mienne maison, et coucher à Agen : et là je fus averti que M. de Duras avait pris le château de Marquis, qui est à l'évêque de Cahors, et l'évêque lequel il amenait prisonsonnier ; et ayant entendu que M. de Saincthorent était arrivé dans Cahors, ils prirent leur chemin droit à Sarlat. Je sus que M. de Burie allait après. Aussi j'entendis des nouvelles de M. de Montpensier, lequel était arrivé à Bergerac, ayant avec lui les seigneurs de Candale, de La Vauguyon, d'Estissac, de Lauzun, de Chavigny.
Tout le dimanche et la nuit venant au lundi, nos ^ gens demeurèrent à passer à Leyrac, car il n'y avait que deux bateaux, et ne purent passer le lundi qu'il ne fût près de dix heures, qui fut cause que je ne pus faire plus longue traite que de Villeneuve. Le comte de Gandale nous tomba malade; je fus contraint le renvoyer à sa maison; le capitaine Montluc pareillement, lequel avait eu déjà deux accès de fièvre. Le mardi, le baron de Glermont me manda qu'il n'avait pu faire le lundi que
deux lieues à cause du passage de la rivière, et qu'il s'acheminait tant qu'il pouvait droit à Belveze, où je lui avais mandé qu'il prît son chemin; et pour lui donner avantage, le mardi matin je ne fis que trois lieues, qui fut à Montaignac près Monflanquin. Le mercredi, deux heures devant le jour, je fus à cheval, et allai repaître à Belveze, où les compagnies de gens de pied commençaient à arriver, et les fis là séjourner deux heures, et me mis devant à Civrac sur la Dordogne. Alors je fus averti que M. de Burie était aux Mirandes, qui est à M. de Gaumont, avec le camp, et que M. de Montpensier était à Bergerac. Incontinent que je fus logé, un gentilhomme de Givrac, qui est de la religion nouvelle, me prêta deux serviteurs, l'un pour envoyer à Bergerac vers M. de Montpensier, l'avertir de mon arrivée et de la prise de Lectoure, laquelle encore il n'avait entendue, et que s'il lui plaisait de s'avancer un peu devers nous, que nous trouverions moyen de nous assembler pour combattre le lendemain M. de Duras, qui était campé sur une petite rivière, nommée la Vezère, près de Fages. Tout autant en avais-je écrit à M. de Burie, afin qu'il passât la Dordogne sur la pointe du jour, ce que j'avais fait. Et fut M. de Burie ébahi que je fusse sitôt là, vu qu'il n'y avait que deux jours qu'on lui avait mandé devers Agénois que j'étais encore devant Lectoure, en danger de ne la prendre point.
Je n'eus jamais achevé mes dépêches, que le ba-