PASSAGE DE LA VEZÈRE
drait pas à lui, toutefois que si M. de Montpensier était marri, ou que les affaires allassent mal, qu'il s'en excuserait sur moi. Alors je lui répondis, présent beaucoup de gens : « Monsieur, monsieur, sanguis ejus super nos et super filios nostros ! Que tout le monde charge hardiment sur moi, car je veux porter ïa faute de tout ; j'ai les épaules assez fortes. Mais je vous assure que je serai chargé d'honneur et non de honte, et que plutôt y demeureraije le ventre au soleil. » M. de Burie fit signe de la main, disant : « Allons donc, de par Dieu soit. » Cependant le baron de Clermont et les Espagnols passèrent la Vezère ; ils avaient l'eau jusqu'à la moitié de la cuisse. Le capitaine Gharry s'en retourna faire passer les siens ; et à mesure que les gens de pied passaient, ils se mettaient en bataille dans une plaine qu'il y avait. Les capitaines Arne et Masses vinrent à moi à course de cheval m'embrasser, et tous les gens d'armes à leur suite ; MM. d'Argence et du Courre et de Carlus pareillement, ayant déjà entendu le maréchal des logis que les ennemis n'étaient pas loin de nous ; et espérions tous que nous combattrions dans trois ou quatre heures. Je me suis trouvé en sept ou huit autres batailles, et ne vis jamais les capitaines et soldats à pied et à cheval, si joyeux comme ils étaient là; ce qui augmentait mon bon présage. Et pour attendre que tout le monde fût passé et mis en ordre pour combattre, je me mis au long d'une haie, et envoyâmes chercher un peu de foin
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à une métairie près de là pour faire repaître nos chevaux, car chacun s'était porté un peu d'avoine. Je veux dire à la vérité que je ne vis jamais M. dé Burie si joyeux, qui me faisait penser que ce retard qu'il faisait, c'était plus pour crainte de perdre que pour autre occasion qui fût en lui; car je crois que jamais lâcheté ni couardise n'entra en son cœur ; car c'était un vieux et vaillant cavalier qui avait toujours fait preuve de lui ; mais il avait peur de faillir. J'envoyai après les ennemis M. de Fontenilles et ledit maréchal des logis avec trente chevaux, sur leur queue ; et moi, qui pouvais avoir quelque quinze salades de ma compagnie, et environ trente gentilshommes (tout pouvait faire quarante ou cinquante chevaux), je dis à M. de Burie que je le priais de marcher après moi : et ainsi nous départîmes. M. de Fontenilles n'eut pas fait plus d'une demi-lieue, qu'il rencontra dans les métairies quelques-uns qu'ils taillèrent en pièces. Il y avait trois cornettes à la queue de leur camp, qui faisaient tête à M. de Fontenilles, et bien souvent leurs troupes faisaient halte. Je suivais M. de Fontenilles, et avertissais du tout M. de Burie, le priant de vouloir marcher, et que j'étais à la vue de leur camp. Et ainsi j'allai toujours sur la queue des ennemis jusques environ les deux heures après midi. Et m'arriva M. de Saint-Geniès, père de M. d'Andaux, lequel M. de Burie m'envoyait pour savoir de mes nouvelles et me faire part des siennes : il était encore en la plaine de la Vezère,
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où j'avais laissé le camp tout en bataille. Il me dit assez de choses, de sorte que ma joie tourna bientôt en fâcherie. Je priai ledit sieur de Saint-Geniès de vouloir retourner vers lui, ce qu'il ne voulut faire, car il ne me voulut abandonner. Je le tirai à part, et arrêtâmes tous deux de parler aux capitaines à pied et à cheval, et leur dire ce que nous pensions qui servirait pour les faire marcher. Il s'en retourna ainsi, et les trouva encore là; et, après Tavoir tiré à part, lui dit ce que nous avions arrêté lui et moi, lequel se résolut alors de partir. Et voudrais donner cette louange audit sieur de Saint-Geniès, d'avoir été cause que la bataille se donna. Et ainsi il marcha après moi, avec délibération de loger à Saint-Àlvère avec tout le camp. Au-dessus de Saint-Àlvère, demi-quart de lieue, y a dix ou douze maisons qui tiennent logis pour les passants, surtout pour les marchands trafiquants, car c'est un grand passage venant de Perigueux à Bergerac. Gomme j'y fus arrivé, je me joignis avec M. de Pontenilles, qui me montra que le camp se logeait au delà d'un petit ruisseau dans des villages que nous voyions. Nous fûmes d'opinion de repaître nos chevaux, car nous y trouvâmes du foin et de l'avoine ; mais nous n'y trouvâmes que quelques pauvres femmes, car les paysans s'en étaient fuis ayant entendu leur venue. Et comme nos chevaux eurent repu, tenant toujours la bride de son cheval chacun au bras, vint un serviteur de M. de Saint-Àlvère qui avait accompagné deux neveux
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dudit sieur et le jeune Bordet à leur camp ; il nous dit que l'artillerie et les gens de pied se campaient à Ver, qui est un grand bourg, et M. de Duras avec la cavalerie à Saint-Andras, près de nous une petite demie-lieue, et nous montra les villages. Nous voyions qu'il y avait trois cornettes de gens à cheval, et en deçà, tout auprès du ruisseau, étaient logés les capitaines Salignac, Moncaut, et un autre, il ne me souvient du nom, qui pouvaient avoir vingt ou vingt-cinq chevaux ; mais que le village où étaient les trois cornettes était à moins de deux arquebusades de ladite maison; et qu'il avait laissé ledit Salignac qui préparait à souper pour le jeune Montferrand, dit depuis Langoiran, le Puch de Pardaillan, et cinq ou six autres, lesquels il avait laissés qui chassaient en une campagne près de là, ayant des oiseaux. Vous pouvez penser s'ils étaient de loisir, et si c'était marcher en gens de guerre, vu qu'ils avaient les ennemis si près. Je lui dis s'il nous y voudrait mener : il me dit que oui ; et tout à coup montâmes à cheval et baillai à M. de Montferrand la moitié de la troupe, pour aller donner dans la maison, et moi je me jetterais avec le demeurant entre le bourg où étaient les trois cornettes, et la maison. Je ne voulus point avertir M. de Fontenilles, qui était au bout du village en une maison séparée, parce que je voulais que la compagnie demeurât toute la nuit à cheval ; et ainsi nous acheminâmes. Et comme nous fûmes auprès de la maison, ils ne pensaient point qu'il y