POURPARLERS AVEC CEUX D'AGEN
demain matin. Les sieurs de La Lande et de Nort me dépêchèrent un homme secrètement pour m'avertir que je n'y allasse point, tout autant que je pouvais désirer sauver ma vie ; car si j'y allais, j'étais mort : qui fut cause que je leur mandai que je ne voulais point passer la rivière, mais que, s'ils voulaient venir en une maison au passage, que j'étais content de m'y trouver. Et comme ils virent qu'ils ne m'y pouvaient avoir, ils accordèrent de se trouver au passage, là où j'allai avec vingt-cinq soldats qui se tenaient toujours sur le passage, et dînâmes là ensemble, et après disputâmes de ce qui était besoin de faire. Je leur dis qu'avant toute œuvre il fallait qu'ils se contentassent de l'église que M. de Burie leur avait baillée pour leur prêche, qui était une paroisse, et qu'ils abandonnassent les Jacobins, et y laissassent rentrer les religieux dire leurs offices, mettant bas les armes ; et qu'ils acceptassent la moitié de la compagnie du roi de Navarre en garnison dans la ville, et l'autre moitié demeurerait à Gondom. Jamais je ne les sus faire condescendre à cela. Je tirai le sénéchal d'Agen à part, et lui dis : « Ne connaissez-vous pas bien qu'ils veulent faire une subversion et se rendre maîtres des villes? Je ne vous conseillerai pas de demeurer avec ces gens, car il faudra que vous les laissiez faire ou qu'ils vous coupent la gorge : nous avons bon exemple de M. de Fumel ; à Dieu vous recommande. » Et soudain me départis d'eux sans vouloir plus contester; et m'en revins àEstillac,
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où je trouvai un mien fermier de Puch de Gontaut» nommé Labat, qui me vint dire de la part de leurs églises que je n'avais pas voulu avoir la patience de bien entendre ce que les ministres La Barelle et Boisnormand me voulaient dire et présenter, et que J'étais trop colère : qui était que les églises m'offraient trente mille écus, pourvu que je ne prisse point les armes contre eux et que je les laissasse faire, ne voulant aucunement que pour cela je changeasse de roligion, et que dans quinze jours au plus tard ils m'apporteraient l'argent chez moi. Je lui dis que si ce n'était l'amitié que je lui portais, et aussi qu'il était mon fermier, je le traiterais autrement que je n'avais fait La Barelle etBoisnormand, et que je lui donnerais d'une dague dans le sein; qu'il savait bien que je savais jouer des mains, et que ni lui ni autres ne fussent plus si hardis à me tenir tels propos, car je les ferais mourir : et quant et quant, bien étonné, il me laissa pour s'en retourner à Nérac, pour leur rendre la réponse. Il ne tarda pas huit jours que Je capitaine Sendat m'en vint encore parler, haussant le chevet, car il m'offrait quarante mille écus ; lequel leur avait donné parole d'être avec eux, si je ne prenais point les armes contre eux, et lui donnaient à lui deux mille écus. Et comme le capitaine Sendat vit qu'il ne me pouvait convertir à les prendre, il me dit et conseilla que je les prisse, et que j$ les prêterais au roi pour leur faire la guerre. Alors je lui répondis que je connaissais bien qu'il ne savait pas
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ce que c'est que de mettre l'honneur d'un homme de bien en dispute. « Premièrement ils ne me les bailleraient pas sans me faire faire serment que je ne prendrai pas les armes contre eux, et faudra qu'il apparaisse par écrit pour le montrer à leurs églises, afin qu'elles lèvent et baillent l'argent ; or il faudra que cela se sache, car le feu n'est jamais si profond que la fumée n'en sorte. La reine trouvera étrange que je demeure à ma maison sans rien faire ; elle me sollicitera de prendre les armes : si je ne les prends, ne voulez-vous pas que tout le monde croie que j'ai pris l'argent et que je suis un corrompu? Or, quand je le baillerais au roi, son conseil regardera que j'ai fait serment de ne prendre point les armes, et néanmoins je l'ai fait au roi, prenant l'Ordre , qu'envers tous et contre tous je aéfendrais sa personne et sa couronne. Gomment voulez-vous que la reine, ni le roi, quand il sera grand, me tiennent en réputation d'homme de bien, vu que j'aurais fait deux serments l'un contre l'autre? Les uns diront que j'ai pris l'argent volontairement, mais qu'après je me suis repenti, et que je voulais couvrir ma méchanceté en baillant l'argent au roi. Les autres diront que la reine ne se devait jamais plus fier à moi, puisque j'avais fait deux serments contraires l'un à l'autre, et que, puisque j'avais trompé avec serment les huguenots, je tromperais bien le roi. Et voilà mon honneur en dispute, et condamné avec juste raison de jamais n'être plus digne d'être au rang des gens de bien, et loyaux
sujets et serviteurs du roi. Que deviendrai-je, puis après que j'aurai perdu mon honneur, moi qui n'ai jamais combattu que pour en conquérir ? je ne veux pas dire seulement que les gentilshommes ne me voudraient voir auprès d'eux ; mais les vilains mêmes ne me voudraient voir en leur compagnie. Or voilà, capitaine Sendat, ce que je deviendrais si je suivais votre conseil. Je vous prie, ne les hantez plus : vous vous êtes toujours nourri et porté les armes avec les Montluc; je vous prie, résolvezvous de les prendre à présent pour le service du roi, et ne vous mettez point en cette religion-là. Nos pères étaient plus gens de bien qu'eux, et ne puis croire que le Saint-Esprit se soit mis parmi ces gens, qui s'élèvent contre leur roi. Voilà un beau commencement. » Ce qu'il me promit de faire.
Par là j'ai bien montré à un chacun que, pour l'avarice, je n'ai pas voulu abandonner mon honneur ni ma conscience à fausser le serment que j'ai fait au roi devant Dieu de le servir fidèlement et loyalement, et m'employer à défendre sa personne et sa couronne ; et néanmoins l'on m'a voulu accuser que j'ai pillé les finances du roi, et que j'ai mis impositions sur le pays pour m'enrichir. Dieu et la vérité est avec moi, et le témoignage de tous les trois états de la Guyenne, qui feront connaître que je n'ai jamais fait tels actes à tous ceux qui ont fait ces rapports à Leurs Majestés. Mais pour laisser ce propos, je veux retourner à la justice que nous fîmes, M. de Burie et moi, et nos bons com-